Sinân-Pacha fût nommé commandant supérieur
de l’expédition. Selim mit sous ses ordres le commandant
de la fl otte Kaldj-Pacha, qu’il n’avait nommé à
ce poste qu’après s’être assuré de sa capacité. Que
Dieu lui accorde une place distinguée dans le Paradis
! Selim-Solt’ân pourvut largement la fl otte et
l’armée de tout ce qui leur était nécessaire, en armes,
en munitions et en argent. L’expédition quitta le port
de Constantinople le Ier rebi’-el-oouel 981. Le jour
de son départ fut un jour mémorable ; il y avait deux
cents galères, dix-huit maounas et d’autres bâtiments
grands et petits ; en tout, quinze cents voiles. Cette
superbe fl otte, qui avait été à l’étroit dans le port de
Constantinople, se déploya comme un déluge quand
elle. fût en pleine mer. On aurait dit des oiseaux à
deux, à trois ou à quatre ailes qui prennent leur essor.
Les coeurs des partants étaient froids comme la
confi ance et la sécurité ; la mer refroidissait leurs
membres ; mais ils avaient des canons chauds pour
l’ennemi.
La fl otte se rallia sur la rade d’Aourin, et de là,
comptant sur la protection de Dieu, elle se dirigea
_______________
1 Notre auteur commet encore ici l’erreur que nous avons relevée,
au livre précédent.
LIVRE SEPTIÈME. 321
vers l’Ouest. Elle passa devant une place forte du
pays des infi dèles nommée Tidja. Les troupes mirent
pied à terre ; on se battit pendant une heure, et l’ennemi
prit la fuite. Ce fut un heureux présage. Quelques
beys moururent chahed dans cette affaire. Chemin
faisant, l’armée s’empara d’autres places fortes ; elle
captura aussi un bâtiment chargé de blé.
Le 12, la fl otte arriva à K’lîbia. La troupe alla à
terre pour se reposer. Le 24, on atteignit H’alk’-el-
Ouad, et l’armée débarqua hors de la portée du canon
de l’ennemi. La tente du général en chef Sinân-Pacha
fut débarquée le même jour(1). Par un décret de
la Providence divine, la veille de l’arrivée de la fl otte
à H’aik’-el-Ouad, H’ider-Pacha, parti de K’aïrouân,
était arrivé devant Tunis, ainsi que je l’ai déjà dit. Il
quitta K’airouân, où, il commandait, je crois, et se
porta sur Tunis pour combattre l’ennemi ; Moustafa,
pacha de Tripoli, en fi t autant de son côté. Ils s’établirent
à Sedjoum pour faire le siège de Tunis. Le lendemain
soir parut la fl otte turque. Ces deux chefs crurent
d’abord que c’était un secours que l’on envoyait
aux chrétiens, et, dans cette persuasion, ils se déterminèrent
à lever leur camp dans la nuit; mais, avant
qu’ils eussent eu le temps d’exécuter leur dessein,
_______________
1 Le récit que l’on va lire de l’expédition de Sinân-Pacha à Tunis
a été traduit, comme le reste de l’ouvrage, avec toute l’exactitude
possible ; mais nous avons cru devoir en supprimer les redites, et y
faire quelques transpositions qui ont donné à la traduction plus de
clarté que n’en a le texte.
321 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Sinân-Pacha leur fi t connaître la vérité par un homme
du port, qui était venu à son bord et oui lui avait appris
ce qui se passait dans le pays. H’ider et Moustafa, accompagnés
d’une nombreuse suite, se rendirent aussitôt
auprès de Sinân, et, après l’avoir salué, le prièrent
de débarquer avec eux. Le vizir mit à leur disposition
mille hommes avec du canon de gros calibre et des
pièces de campagne ; il les fi t appuyer par un corps
de deux mille hommes, ayant pour agha H’abib-Bey,
et avec lequel marchèrent Ibrahim, bey du sendjak’
d’Egypte, Moh’ammed, bey du sendjak’ de K’orsa, et
le beglerbey, gouverneur de K’ara-H’açar. Ces troupes
se dirigèrent sur Tunis, l’entourèrent comme le bracelet
entoure le bras, et commencèrent l’attaque sur tous
les points à la fois. Moh’ammed-el-H’afzi et ses alliés
s’aperçurent bientôt que le nombre des assaillants
était augmenté. Ils reconnurent qu’ils ne pourraient
résister à tant d’ennemis, ce qui était d’autant plus
vrai que la k’as’ba était presque tombée en ruines,
par suite des événements qui s’y étaient passés ; que
personne n’avait songé à la réparer, et qu’enfi n la ville
elle-même était dépeuplée et presque ouverte. Désespérant
donc de la mettre à l’abri même d’un coup de
main, ils allèrent s’établir au lieu nommé K’ara-Soudak’,
qui signifi e mer de sable(1). Voilà ce que je lis
dans un auteur que j’ai sous les yeux. Quant à moi,
je ne connais auprès de Tunis aucun lieu qui porte ce
_______________
1 K’ ara-Soudak’ veut plutôt dire l’eau noire, l’eau bourbeuse.
LIVRE SEPTIÈME. 323
nom(1).C’est probablement la localité(2) que les Tunisiens
appellent le Bastion, qui est située hors de la porte
de la Mer, à l’Est de Tunis. Toutes les indications de
l’auteur dont nous parlons s’y rapportent parfaitement,
et celui-ci, qui n’était point de Tunis, a pu se tromper
sur les noms, en les écrivant comme il les entendait
prononcer. Quoi qu’il en soit, sept mille combattants,
tant chrétiens que mertaddin(3), s’établirent dans ce
fort, le garnirent de canons de gros calibre, de mortiers,
de munitions et crurent qu’ils pourraient y braver les
décrets de Dieu. Les osmanlis prirent possession dé la
ville, et se hâtèrent d’en réparer les remparts avec des
poutres, des planches, de la terre, etc. Ils demandèrent
ensuite des renforts pour attaquer les réprouvés dans
leur fort. Sinân-Pacha envoya alors à Tunis Kaldj-
’Ali-Pacha avec des troupes turques. Arrivé à Tunis,
ce général fi t une reconnaissance du Bastion, et s’assura
que, vu sa force et le grand nombre de chrétiens
et d’Arabes mertaddin qui le défendaient, il faudrait
beaucoup de troupes pour l’enlever. En conséquence,
il en demanda de nouvelles, ainsi qu’un renfort
d’artillerie. Le vizir lui envoya mille ienitcheri, avec
lesquels marcha ‘Ali-Agha, selh’adar de la Sublime
_______________
1 C’est cependant ainsi que les Turcs appellent la localité nommée
le Bastion par les Tunisiens.
2 Don Juan avait prescrit de construire en cet endroit un fort,
qui n’était pas complètement achevé lorsque Sinân-Pacha arriva à
Tunis. Il était commandé par Gabriel Cervellon, chevalier de Malte.
3 Souillés. L’auteur désigne ainsi les musulmans qui servaient
les chrétiens.
324 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Porte. Il lui envoya aussi huit canons et six pierriers.
Il fut décidé qu’avec toutes les forces réunies
on investirait le Bastion de toutes parts; mais cette
opération ne fut pas facile, les chrétiens et les mertaddin
étaient nombreux, et recevaient du secours des
Arabes du dehors. Il y eut plusieurs combats où, de
part et d’autre, il périt beaucoup de monde. Parmi les
morts, les uns allèrent dans le séjour céleste ; l’enfer
fut le partage des autres.
Sinân-Pacha, voyant que les choses ne marchaient
pas du côté du Bastion, s’y porta de sa personne,
quoiqu’on se battît aussi à H’alk’-el-Ouad. Il
ordonna diverses dispositions propres à compléter
l’investissement du Bastion, et assigna à chacun son
poste. Il releva le courage des chefs et des soldats, et
leur inspira à tous une juste confi ance dans ses talents
militaires. Il regagna ensuite son dutak’(1), qui était du
côté de H’alk’-el-Ouad. Il veillait de là sur la réserve,
soin non moins important et non moins méritoire que
celui des attaques.
Je vais raconter maintenant, et en détail, depuis
le commencement jusqu’à la fi n, tout ce qui se passa à
H’alk’-el-Ouad. Les troupes avaient été débarquées,
comme je l’ai déjà dit, le 24 de rebi’-el-oouel, hors de
la portée du canon de cette forteresse. On débarqua ensuite
l’artillerie et l’on établit le camp. Cela fait, le vizir
fi t avancer, dans l’ordre ordinaire de marche, les troupes
destinées à l’attaque de la place, en les exhortant
_______________
1 Grande Grande tente, tente de général.
LIVRE SEPTIEME. 325
à ne pas s’épargner et à déployer tout leur courage.
Les unes furent destinées au combat, les autres aux
travaux de sape, dans lesquels les osmanlis excellent.
Les travailleurs se mirent à l’ouvrage avec ardeur,
jetant du côté de l’ennemi les terres qu’ils enlevaient
pour leur servir d’abri, et poursuivant leur tâche jusqu’à
ce que la tranchée entourât la place. Alors on
établit des batteries de canons et de machines qui lancèrent
leurs projectiles sur le fort, et l’on fi t un l’eu
bien soutenu des arquebuses.
Il n’y avait ni en Orient ni en Occident un fort
comparable à celui de H’alk’-el-Ouad. Les chrétiens
n’y avaient rien épargné. Ils l’avaient entouré d’un
fossé navigable de soixante dra’ de largeur, qui débouchait
dans l’étang et qui recevait l’eau de la mer. Ses
remparts étaient hauts, bien garnis d’artillerie et d’une
épaisseur telle que sept cavaliers pouvaient y marcher
de front et à l’aise. L’intérieur était bien pourvu de logements
et de magasins. Il y avait autour du fort deux
cents maisons occupées par les indigènes à la solde des
chrétiens. On voit encore des traces de ces maisons. Le
reste a été rasé par les musulmans, et il n’y a plus rien
des ouvrages de ceux qui donnent des associés à Dieu.
Il existait, sur les bords du fossé, du côté opposé
à la place, une tour très-forte qui en défendait les approches.
Cette tour pouvait au besoin communiquer
avec la campagne par un chemin souterrain qui débouchait
près du lieu où était campé le vizir. On découvrit
cette ouverture. Le vizir y pénétra en personne
326 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
avec quelques troupes et ce fut par là qu’il se rendit
maître de la tour, dont la garnison fut massacrée ;
mais, pour arriver au corps de la place, restait toujours
le fossé. On résolut de le combler ; les soldats
se mirent donc à y jeter de la terre qu’ils transportaient
même dans leurs vêtements.
J’ai eu sous les yeux une relation de ce siège
envoyée à un haut personnage de Constantinople par
un témoin oculaire. C’est un document qui m’a été
fort utile , et je n’ai eu que fort peu d’autres renseignements.
L’auteur de cette pièce assure qu’on jeta,
en outre, dans le fossé soixante et dix mille charges
de chameau de laine, et que chaque charge contenait
un quintal de plomb pour qu’elle ne surnageât pas.
C’est avec cette grandeur que doivent agir les rois
dans leurs entreprises ; mais s’il est vrai que l’on ait
réuni cette quantité de laine, que d’argent pour ce
seul objet, et à quelles sommes énormes a dû s’élever
la dépense totale de l’expédition ! Si l’on racontait un
pareil fait de quelque monarque antérieur à la venue
du prophète, on croirait qu’il s’agit de Soliman ben-
Daoud(1). Au reste, Selim était fi ls d’un Soliman.
D’après ce qui m’a été dit par quelques habitants
de Tunis, la plus grande partie de cette laine fut apportée
de chez les Drîd. Les autres tribus en apportèrent
fort peu. Sur cette laine on jeta des fascines et
des planches, puis de la terre. Toute l’armée se porta
avec zèle à ce travail. Les fi dèles avaient vendu leur
_______________
1 Salomon, fi ls de David.
LIVRE SEPTIÈME. 327
vie pour le Paradis, et certes ils n’avaient pas fait un
mauvais marché.
Un homme qui avait assisté à cette guerre racontait
souvent le fait suivant, qui, de bouche en bouche,
est venu jusqu’à moi. « Un jour, je rencontrai
un soldat qui portait sur son dos une fascine destinée
à être jetée dans le fossé. Comme il était grièvement
blessé, je voulus le décharger de son fardeau; mais il
s’y refusa, continua sa marche, jeta la fascine dans le
fossé et expira. » Que Dieu traite ce soldat d’après le
mérite de son action !
Lorsque le fossé fut comblé, on y éleva un grand
ouvrage qui domina la place. Il fut terminé le 14 de
rebi’-et-tani. Le vizir y fi t placer une batterie dont les
canons envoyaient les chrétiens aux feux éternels.
Sur ces entrefaites arriva d’Alger Ramad’ân-
Pacha à la tête de trois mille hommes. Il se mit à la
disposition du vizir, qui l’envoya à Tunis. Ramad’ân
s’y rendit, et se réunit aux beys et aux émirs qui s’y
trouvaient.
Cependant Sinân-Pacha ne cessait d’exhorter ses
troupes à bien faire, et à ne pas se lasser qu’elles n’eussent
pris H’alk’-el-Ouad. Moh’ammed-’Arab se trouvait
en ce moment avec sa troupe près de Râdes. Les
chrétiens de H’alk’-el-Ouad, espérant le surprendre,
fi rent une sortie contre lui, pour effrayer par sa défaite
les autres musulmans. Ils arrivèrent sur ses quartiers
au point du jour ; mais il était sur ses gardes ; de sorte
qu’au lieu d’être surpris, il reçut si vigoureusement
328 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
les chrétiens qu’il les mit en fuite et les poursuivit
jusqu’à leur fort. De son côté, le vizir venait de lancer
contre le fort un détachement d’élite composé
des plus vaillants soldats des diverses nations de son
armée. Il les avait exhortés à se jeter tête baissée audevant
de la mort pour obtenir les grâces célestes ; il
avait promis mille dinars à ceux qui arriveraient. les
premiers, et des récompenses moindres à ceux qui les
suivraient immédiatement. Ce détachement rencontra
les troupes de Moh’ammed-’Arab, et ces braves
soldats réunis se mirent sur les traces des chrétiens ;
ceux-ci n’eurent pas même le temps de fermer les
portes du fort, que les musulmans enlevèrent à la
pointe de l’épée. Tous les guerriers qui s’y trouvèrent
furent massacrés. Dieu en sait le nombre. Cette éclatante
victoire, qui remplit de joie le coeur des fi dèles
jusque dans les contrées le plus éloignées, fut remportée
le 6 de djoumâd-el-oouel 981.
Le butin fut immense, car ce fort regorgeait de
richesses. Le vizir assura qu’on ne peut évaluer tout
ce que prirent les soldats. Il fi t faire des recherches
sur les hommes et dans les tentes ; ces recherches
produisirent beaucoup, mais néanmoins tout ne fut
pas retrouvé.
Une personne de ma connaissance m’a raconté le
fait suivant : Son grand-père, qui avait assisté à cette
affaire et qui y avait été blessé, fut couché dans une
tente sur un matelas, où un de ses camarades avait
caché une somme d’argent provenant du pillage. On
LIVRE SEPTIÈME. 329
visita la tente, mais on ne toucha pas au lit du blessé,
qui y trouva plus de trois mille dinars.
Le chef des chrétiens fut fait prisonnier(1) ; tous
les autres chrétiens, ainsi que les mortaddin, qui habitaient
dans le fort ou en dehors, furent massacrés.
La nouvelle de cette victoire se répandit bientôt
en tous lieux ; les voeux des fi dèles furent exaucés.
Que Dieu n’exauce jamais ceux de leurs ennemis !
Les troupes du sultan Selim prirent possession de
H’alk’-el-Ouad. On sut bientôt que sa volonté était
qu’il fût démoli ; il le fut, en effet, et de fond en comble.
Il n’en resta que ce que nous voyons aujourd’hui,
c’est-à-dire, le logement du commandant ; le reste
sert de demeure aux hiboux. Le vizir craignit quelque
retour des chrétiens ; les musulmans, qui avaient
conquis ce fort, pouvaient le perdre ; ce fut ce qui en
détermina la destruction.
Les chrétiens avaient commencé les fortifi cations
de H’alk’-el-Ouad en 937, et, pendant l’espace de quarante-
trois ans, ils ne cessèrent d’y travailler. Or, ce
qu’il y a de remarquable, c’est que, lorsque Dieu voulut
arracher cette place de leurs mains, elle fut prise en
quarante-trois jours, un jour pour un an. Maintenant,
si l’on considère les iniquités de ses anciens possesseurs,
on reconnaîtra qu’ils en ont plus commis que
quarante-trois ans ne le comportent. Que Dieu protégé
le gouvernement des osmanlis ; que leurs sabres soient
_______________
1 Il s’appelait Pedro Porto-Carrero. Jérôme de Torrès, qui a écrit
l’histoire de cette guerre, fut également au nombre des prisonniers.
330 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
toujours tranchants et toujours prêts à frapper les rebelles
et ceux qui donnent des associés à Dieu !
J’ai entendu dire que le roi des chrétiens, en apprenant
le grand armement que les Turcs avaient fait
contre Tunis, voulut secourir les siens et leur envoyer
une fl otte formidable(1). Il croyait que la chose était
facile, car il ne savait pas que le trou était devenu plus
grand que la pierre(2). Il fi t d’abord partir des agents
fi dèles chargés d’examiner le véritable état des choses.
Ceux-ci s’acquittèrent de leur mission avec une
incroyable promptitude, et revinrent auprès de leur
maître. Ils lui rapportèrent que ce qu’ils avaient vu
avait confondu leur esprit, et était fait pour glacer le
courage des plus résolus. « Les musulmans, lui direntils,
sont si nombreux que leur armée n’a ni commencement,
ni fi n. Les uns combattent avec une ardeur
qui leur fait outrepasser leur devoir ; les autres sont
occupés des travaux du camp et des soins intérieurs.
Ce camp est dans l’abondance de toutes choses. On ne
voit partout que marchés bien fournis, cuisiniers qui
préparent de bons repas, marchands de comestibles et
ouvriers de toutes professions. Tout se fait avec ordre
et sans confusion. L’argent roule partout. Toutes les
forces de la chrétienté seraient insuffi santes contre
une armée si nombreuse et si bien pourvue. »
_______________
1 Don Juan voulut en effet aller au secours des chrétiens de
Tunis ; mais il fut retenu à Trepani par les vents contraires.
2 Proverbe plein de justesse et de naïveté, et qui veut dire que
le mal était sans remède.
LIVRE SEPTIÈME. 331
En entendant ces paroles, le roi des chrétiens se résigna
à son malheur ; mais il regretta que Dieu eût
attendit qu’il se fût habitué à la possession de sa conquête
pour la lui enlever.
Après la prise de H’alk’-el-Ouad, Sinân-Pacha
se porta, avec toutes ses troupes, contre le bastion des
beglerbeys, et les ‘émirs se sentirent plus forts par sa
présence. La forteresse fut enveloppée de toutes parts;
les musulmans s’élancèrent à l’assaut comme des lions
furieux. Des deux côtés l’artillerie et le sabre répandirent
la mort, et beaucoup de combattants périrent.
Enfi n, les musulmans pénétrèrent de vive force dans
la forteresse, où ils massacrèrent plus de trois mille
hommes; cinq mille se jetèrent du haut des remparts,
et essayèrent de se retrancher dans un poste qui était
à une portée de trait de là, pendant que les vainqueurs
étaient occupés au pillage du butin; mais ils n’en
eurent pas le temps ; le vizir courut les attaquer ; ils
se défendirent avec acharnement. Les chrétiens, comprenant
qu’il ne leur restait d’autre chance d’éviter la
mort que de la braver(1), se jetèrent, tête baissée, en
masse compacte et le poignard à la main, sur les Turcs,
portant des coups terribles jusqu’à ce que, avec l’aide
de Dieu, ils furent tous massacrés, à l’exception de
quelques-uns qui purent atteindre Chekli(2). Nul ne put
_______________
1 On dirait que ceci est une traduction de ce vers si connu :
Una salus victis nullam sperare salutem.
2 Les Turcs fi rent quelques prisonniers, au nombre desquels fut
Cervellon.
332 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
se soustraire à sa destinée. Les musulmans trouvèrent
au Bastion une grande quantité de marchandises
de toute nature, d’abondantes munitions de bouche
et de guerre, une nombreuse artillerie, et beaucoup
de planches et de poutres qu’on y tenait en réserve
pour le besoin. Les infi dèles avaient formé le projet
de construire là une ville dont ils avaient déjà tracé
les rues et les places. Sans l’arrivée des osmanlis, ils
auraient exécuté leur projet ; mais Dieu fi t arriver à
temps les troupes du sultan. S’ils eussent pu terminer
leur ville, qu’il aurait été bien diffi cile de leur prendre,
ils se seraient étendus sur toute l’Afrique jusqu’à
Alger et à Tripoli, qui n’auraient pu leur résister. Ils
auraient été favorisés par l’état permanent de rébellion
des Arabes africains, dont la plus grande partie
n’a ni religion, ni conscience. Les chrétiens sont
encore moins éloignés de la foi qu’eux. Que Dieu
récompense donc les osmanlis, et qu’il attache la victoire
à leurs pas jusqu’au jour du jugement !
Lorsque l’on eut pris le Bastion, on trouva dans
la mosquée qui est hors de la porte de la Mer une
grande quantité de chaînes. Peut-être étaient-elles
réservées pour persécuter les musulmans dans leur
religion, ou pour tout autre acte tyrannique.
On s’empara du Bastion sept jours après la prise
de H’alk’-el-Ouad ; d’autres disent quinze jours après ;
enfi n, il en est qui indiquent une date encore plus éloignée(
1). Le commandant de ce fort fut fait prisonnier.
_______________
1 Il fut pris le 3 septembre 1574, d’après les historiens espagnols.
LIVRE SEPTIÈME. 333
Il offrit une rançon; mais on lui coupa la tête, parce
qu’il fut reconnu qu’il avait été aux affaires de Rhodes
et de Djerba, lorsque Dragut se rendît maître de
cette dernière île. Enfi n, cette fois les musulmans en
furent délivrés.
Ceux de la nation maudite qui s’étaient fortifi és
à Chekli ne tardèrent pas à capituler(1). Sinân-Pacha
vit un avantage à les recevoir à composition ; il y
avait parmi eux deux cent cinq ouvriers fondeurs de
canons en bronze et en fer. Sinân les prit au service
de la Sublime Porte, leur assigna une solde et les fi t
habiller. Cependant il exigea qu’ils eussent les fers
aux pieds et qu’ils se rendissent caution les uns des
autres. C’est depuis cette époque que la profession de
fondeur s’est introduite à Tunis.
La prise de Chekli eut lieu le 25 de djoumâd-eloouel
981. Il mourut, dans ces divers sièges, dix mille
chrétiens et autant de musulmans(2). Que Dieu récompense
ceux-ci ! Voici les noms des morts les plus illustres.
Parmi les beys, Safar, bey du sendjak’ d’Alexandrie
; Ba-Iezid, bey du sendjak’ de Terkhala; Ah’med,
bey du sendjak’ d’Aoulina; Moustafa, bey du sendjak’
_______________
1 Ils n’étaient plus que cinquante, disent les historiens espagnols.
Leur chef était le capitaine Zamoguerra, qu’un bâtiment français
conduisit en Sicile, où il porta la première nouvelle du désastre.
Mais, outre les cinquante hommes de la garnison, placés primitivement
sous les ordres de cet offi cier, il y avait des fugitifs du fort Cervellon,
que Sinân ne voulut pas comprendre dans la capitulation.
2 Des historiens espagnols portent à trente et un mille hommes
les pertes des Turcs.
334 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
d’Arsis; parmi les émirs, Kurdes-Khadar-Bey ; Ferh’ad,
le plus vaillant des ienitcheri, le chef du génie ;
enfi n beaucoup d’autres guerriers des plus distingués.
Sinân-Pacha trouva dans les trois places tombées
en son pouvoir deux cent cinq pièces de grosse
artillerie, et une grande quantité de petites. Il laissa
trente cinq pièces pour la défense de Tunis, et en envoya
cent quatre-vingts à la Sublime Porte. Il expédia
la nouvelle de sa victoire aux villes saintes. Que Dieu
les conserve et propage leur gloire en tout lieu !
Qu’on n’aille pas croire, lorsqu’on entendra parler
du siège de H’alk’-el-Ouad, que ce fut un siège
ordinaire, car il n’y en a pas eu de plus mémorable en
Occident. Les chrétiens avaient dépensé des sommes
énormes pour élever et conserver cette forteresse. Ils
détruisirent pour sa construction des aqueducs que
nos architectes ne sauraient abattre et encore moins
édifi er. Ils y employèrent des pierres qui avaient été
taillées au temps de Nemrod. Enfi n, les dépenses
qu’ils y fi rent s’élevèrent si haut, qu’on aurait dit, en
voyant cette forteresse, qu’elle avait été construite
par le prophète Daoud.
On a dit que H’alk’-el-Ouad était une forteresse ;
mais c’était plutôt une ville entourée par la mer. La
forme en était carrée, et elle avait aux quatre angles
des ouvrages en saillie. Elle avait devant elle la mer
et derrière elle l’étang, qui se joignaient par un canal.
A ce point de jonction était la tour que nous nommons
aujourd’hui Bridja. Ce canal allait dis Sud à l’Est. Un
LIVRE SEPTIÈME. 335
second canal entourait la ville comme le bracelet entoure
le bras. Celui-ci débouchait â l’Ouest. C’était
par là qu’entraient les bâtiments pour arriver au port
situé en face de la courtine bâtie sur la ligne Nord-Est.
Les gros vaisseaux mouillaient dans l’autre canal. A
l’Ouest de la ville était un faubourg formé de plus de
deux cents maisons occupées par les renégats et les
infi dèles, qui ne valent pas mieux. Un mur entourait
ce faubourg.
Les remparts de la ville étaient formés de deux
murs de revêtement en pierres de taille, dans l’intervalle
desquelles on avait coulé, comme on coule du
plomb, des pierres brisées, du sable et de la chaux,
ce qui faisait un ensemble si dur, que la pioche et
les autres instruments ne pouvaient y mordre(1). La
poudre même, cette terrible invention, y était souvent
impuissante. Ce qui le prouve, c’est qu’en examinant
ces lieux on voit des traces de mine qui n’ont produit
aucun effet. Dans l’intérieur du fort on avait élevé
une église dont on voit encore les ruines.
Les chrétiens avaient construit un grand nombre
de citernes voûtées pour recevoir l’eau de la pluie.
Elles existent encore de nos jours. En face de chaque
courtine était un fort bâti sur des voûtes, et aussi solide
du haut que du bas.
Tout ce que je viens de dire de H’alk’-el-Ouad
est au reste peu de chose, relativement à tout ce qu’on
pourrait en dire encore. Nous ne l’avons vu qu’après
_______________
1 C’est ce que nous appelons du béton.
336 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
sa ruine. Il n’en reste plus que la face Sud-Ouest;
c’est là qu’est le fort actuel. La porte existe encore et
a été peu détériorée.
L’endroit où fut prise la terre que les Turcs jetèrent
dans le fossé est maintenant plein d’eau et réuni
à l’étang. On le nomme R’ediret-el-Khala(1), à cause
de sa profondeur; on y trouve beaucoup de poissons.
Les emplacements qui servaient de port sont devenus
des salines exploitées par les gardes-côtes que l’on
a établis sur ce point. Les traces de toutes ces constructions
sont visibles. La destruction est tombée sur
les maisons qui étaient en dehors du fort, dans les
endroits plus élevés. Celui qui examine les restes de
ces belles constructions peut encore se faire une idée
exacte de ce qu’elles ont été.
Quant au Bastion, il n’en reste d’autres traces
que celles que l’on a retrouvées vers l’année 1050,
lorsque Mourad-Dey obligea les habitants de la ville
de transporter dans un bas-fond les immondices accumulées
sur ce point. On y trouva une grande quantité
de boulets, preuve matérielle des combats sanglants
qui s’y étaient livrés. Il y avait eu là, en effet, quatre
corps d’armée et quatre pachas, savoir : H’ider-Pacha,
Moustafa-Pacha, gouverneur de Tripoli ; Ah’med-Pacha,
gouverneur d’Alger, mais qui en fut rappelé, et,
enfi n, Ramad’ân-Pacha, qui le remplaça dans cette
ville. Joignez à ces chefs ceux qui étaient venus avec
le vizir, savoir : Ibrahim, bey du sendjak’ d’Égypte ;
_______________
1 Le goufre.
LIVRE SEPTIÈME. 337
Moh’ammed, bey du sendjak’ de K’orsa, et, enfi n,
le chef du sendjak’ de K’ara-H’açar. Tous ces chefs
avaient. leurs troupes. Il y avait, de plus, deux mille
hommes des troupes du sultan, mille canonniers,
mille ienitcheri, et, enfi n, ‘Ali-Agha, selh’adar de
la Sublime Porte et les siens. J’ai déjà parlé de tout
cela; mais je le répète ici pour qu’on sache bien que
ce siège ne fut pas une bagatelle.
Pour ce qui est des fortifi cations de Chekli, on
en voit encore des restes, ainsi que je l’ai dit au commencement
de cet ouvrage(1).
Sinân-Pacha récompensa, selon leur mérite, les
guerriers qui l’avaient suivi, et. rétablit l’ordre dans le
pays. Il laissa à Tunis la 101e chambrée des ienitcheri,
et partit pour Constantinople, conduisant, enchaînés sur
son navire, le général des chrétiens et le sultan Moh’ammed,
le dernier des Beni-H’afez. Il ne resta de cette famille
que des veuves, des femmes et des fi lles, comme
s’il n’existait plus personne entre Safa et H’adjoun(2).»
_______________
1 Suit ici dans le texte une page d’éloges pour les Turcs en
général, et pour Sinân-Pacha en particulier. Elle est au nombre des
redites que nous avons cru devoir supprimer.
2 La tribu de Djourhoum, qui occupait le pays de la Mecque
au temps d’Abraham, et dans laquelle son fi ls Ismaël prit femme, fut
chassée de cette contrée par la tribu de Khouça. Moudad, roi ou chef
des Djourhoumites, chanta, ou plutôt est censé avoir chanté les malheurs
des siens dans une élégie qui commence par les deux vers que
cite ici notre auteur. Ce morceau de poésie se trouve dans le Ketab-el-
Ar’ani, ou recueil de chansons d’Abou-el-Faradj-el-Isfah’ani, écrivain
du IVe siècle de l’hégire. Cet ouvrage, sous un titre futile, renferme
une foule de documents précieux sur l’histoire des Arabes avant
338 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
« Comme si personne n’avait veillé à la Mecque
au clair de la lune. »
Sinân ne se mit en route pour Constantinople
qu’après avoir fi xé les règles du gouvernement qu’il
établissait à Tunis, et s’être assuré qu’elles étaient
comprises et suivies. Après son départ, les chefs des
ienitcheri consolidèrent ses institutions. Ils relevèrent
les parties du château qui étaient tombées en ruine,
et en fi rent la demeure des pachas, d’où lui vient
son nom de Dar-el-Pacha. Ils établirent un divan. La
forme du gouvernement était celle qui avait déjà été
adoptée pour Alger. Le pacha avait la direction suprême
des affaires, et l’agha l’inspection des troupes.
L’autorité des osmanlis s’étendit dans le pays. Des
agents chargés de percevoir les contributions furent
établis. Les prières publiques étaient faites pour le
sultan des osmanlis, et son nom inscrit sur la monnaie.
Enfi n, l’Afrique fut une province de l’empire de
ce monarque, gouvernée par des chefs osmanlis.
Les boulkbachias composaient le divan; mais
ils devinrent bientôt injustes envers ceux qui étaient
au-dessous d’eux. La troupe fut tellement opprimée
qu’elle eut à supporter même l’insolence des sebian(1)
des boulkbachias. Ces domestiques levaient la main
sur les ioldach(2), et, à plus forte raison, sur ceux qui
_______________
l’islamisme. M. Quatremère et M. Fulgence Fresnel en ont tiré la matière
d’excellents articles, publiés dans le Journal asiatique.
1 Valets d’armée.
2 Non que se donnent les soldats turcs,
LIVRE SEPTIÈME. 339
partenaient pas à la milice. Cette conduite aigrit les
ioldach, qui méditèrent leur vengeance et choisirent
un vendredi pour exécution de leur projet. Le jour
arrivé, et le divan s’étant assemblé à l’ordinaire, les
ienitcheri envahirent la salle et massacrèrent à coups
de sabre tous ceux qu’ils y trouvèrent. Les membres
du divan qui ne s’étaient pas rendus à la séance furent
égorgés dans leurs maisons. Cependant quelques-uns
eurent le temps de prendre la fuite. Cet événement
eut lieu à la fi n du mois de zil-h’adja 999.
L’oukil-el-’ardj(1) du divan, T’obal-Radjeb, dont
la postérité existe encore parmi nous, était entré dans
la conspiration. Le jour où elle éclata, il emporta la
clef de la chambre où étaient les armes, de sorte que
les membres du divan furent privés de tout moyen de
défense.
Le cheikh El-Kechach avait indiqué aux ienitcheri,
qui avaient imploré son appui contre la tyrannie du
divan, ce qu’ils devaient faire pour s’y soustraire. Ce
cheikh aimait beaucoup les pauvres, à qui il donnait
comme s’il ne craignait pas de devenir pauvre luimême.
Ses aumônes étaient partagées entre les zaouïa
de la ville et celles de la campagne. Il donnait à manger,
rachetait les captifs ; enfi n, il faisait tant de charités
qu’on croyait généralement que Dieu avait mis à sa
disposition un trésor pour les pauvres. Les ienitcheri
étant donc venus implorer son appui, et voulant même
le contraindre à le leur accorder, il envoya quelques-
_______________
1 Sorte d’intendant.
340 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
uns de ses pauvres à l’abattoir et les chargea clé lui en
rapporter des têtes de moutons. Ils en rapportèrent en
effet une grande quantité. Le massacre du divan eut
lieu immédiatement après, et on l’attribue à cet avis
muet du cheikh.
Après ce massacre, les ienitcheri se partagèrent
en diverses fractions, dont les chefs prirent le titre de
dey, mot qui, en langue turque, signifi e proprement
oncle maternel. Ils en fi rent un titre de dignité. Il y
eut près de trois cents de ces deys. Ils se réunissaient
à la k’as’ba pour traiter en commun des affaires publiques.
Mais, à cause de leur multitude, ils étaient
rarement d’accord, et aucune affaire ne se terminait.
Le plus puissant d’entre eux, par son courage et le
nombre de ses partisans, était Ibrahim-Dey, qui exerça
pendant trois ans une infl uence souvent contestée.
A la fi n, las de cet état de choses, il demanda aux
autres deys l’autorisation d’aller à la Mecque. Cette
autorisation lui ayant été accordée, il partit de Tunis,
où il ne revint plus ; car, au lieu d’aller à la Mecque,
il se rendit en Roumélie, où il s’établit. Il vécut jusqu’au
delà de l’année 1060.
Il fut remplacé par Mouça-Dey, qui voulut
commander seul. Fatigué bientôt des obstacles qu’il
rencontra, il demanda, comme l’autre, l’autorisation
d’aller à la Mecque, et l’obtint. A peine eut-il quitté
les deys, que ceux-ci lui fi rent dire qu’il eût à ne plus
revenir à Tunis; et il se conforma à cette injonction.
Après son départ, K’ara-Safar-Dey et ‘Otman-Dey se
LIVRE SEPTIÈME. 341
disputèrent le pouvoir. Ce dernier était le moindre
des deys, tant du côté de la réputation que par le petit
nombre de ses partisans ; mais la fortune le favorisa.
Les deux compétiteurs s’étant armés, ‘Otman arriva
à la k’as’ba avant son antagoniste, s’assit dans le vestibule,
et ses quelques partisans se groupèrent autour
de lui. Dès qu’il vit venir Safar-Dey, il lui envoya
l’ordre de se retirer et de quitter Tunis sur-le-champ.
Safar obéit, et s’embarqua à l’instant même pour Alger.
Il y resta jusqu’au temps de Ioucef-Dey, qui le
fi t revenir à Tunis, où il se maria et où il vécut dans
l’obscurité jusque vers l’année 1050. Il eut un fi ls que
j’ai vu et connu.
Lorsque ’Otman eut frappé ce coup heureux
d’autorité, tous les autres deys eurent peur. Il se débarrassa
des plus infl uents, et les autres cherchèrent à
se faire oublier en se logeant aux extrémités de la ville.
Ceci arriva en 1007. ’Otman fut le premier dey qui
gouverna seul. Il fi t asseoir la terreur à côté de lui. Du
reste c’était un homme capable et courageux, qui faisait
tout par lui-même. Lorsqu’il entendait dire qu’il
se commettait des brigandages dans les jardins de Tunis,
il s’y portait en personne avec les siens; il n’en revenait
pas qu’il n’eût saisi les coupables. Avant qu’il
fût au pouvoir, les jardiniers étaient dans l’usage, au
temps des récoltes, de demander au divan une garde
qu’ils payaient, pour les protéger contre les soldats
et les voleurs. ’Otman supprima cet usage. Il voulut
que sa seule autorité les protégeât, et cette autorité fut
342 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
respectée. La rétribution pour la garde fut convertie en
une taxe de deux fels’ sur les marchands de fruits. Depuis
lors les déprédations cessèrent dans les jardins.
Toute l’administration d’Otman fut remarquable.
Ses ordres étaient partout ponctuellement exécutés.
Il y eut bien des conspirations contre lui, mais
elles échouèrent toutes. Il renvoya de Tunis les gens
de Djerba qui y demeuraient, parce que le pays dépendait
du gouvernement de Tripoli, et non du sien.
Les courses sur mer furent très-productives de son
temps. C’est au point qu’on ne saurait faire le compte
de ce qu’elles rapportèrent. Ce fut à cette époque que
s’établit la réputation du fameux marin Moh’ammed-
Bey-ben-H’ussein-Pacha, qui fi t tant de prises sur
nos ennemis. Lorsqu’une prise arrivait, ‘Otman-Dey
se rendait à H’alk’-et-Ouad, où il la faisait vendre ;
ce qui répandait de grandes richesses dans le pays.
‘Otman s’empara par ruse du corsaire Dali-Captan,
qui, en revenant du pays des chrétiens, s’était mis à
bloquer H’alk’-el-Ouad. Il l’envoya prisonnier à la
k’as’ba, où il mourut.
En 1013 ou 1014, et toujours sous l’administration
d’Otman, il y eut à Tunis une grande mortalité causée
par la peste. Une disette et une variation dans la valeur
des monnaies augmentèrent à un tel point la détresse
publique, que les Tunisiens parlent encore de ces
_______________
1 Le fels est une très-petite monnaie appelée aussi bourb. Il
en faut six pour faire une kharrouba, qui est la seizième partie d’une
piastre, ou réal.
LIVRE SEPTIÈME. 343
événements comme des trois plus terribles fl éaux qui
les aient frappés. Le kafi z de blé se vendait trente dinars.
On trouvait alors ce prix excessif; mais si les personnes
qui en jugeaient ainsi avaient vu ce dont nous
avons été témoins de notre temps, elles auraient eu
une autre opinion. J’ai vu une disette à laquelle aucune
autre ne peut être comparée : le prix du kafi z de blé
monta bien plus haut, car le sa’a se vendit un demiréal
; et, à ce taux, le kafi z reviendrait à cent réaux.
Ceci se passa pendant le plus terrible siége que Tunis
ait soutenu , celui où ses portes furent brûlées. J’en
parlerai plus loin, ainsi que d’autres événements.
Les courses sur mer furent si heureuses sous ’Otman,
parce que les chrétiens n’étaient pas sur leurs gardes,
et n’avaient pas armé de grands bâtiments. Les expéditions
s’étaient faites jusqu’alors avec des bragat.
Les bâtiments appelés betachat et chitiat commencèrent
à être en usage sous ‘Otman. Il en fut de même à Alger.
’Otman-Dey marcha deux fois avec l’armée. La
première, il alla dans le Sahara, et fi t la conquête du
pays de Sedada ; la seconde, il partit avec l’armée
d’été pour rétablir la tranquillité dans le pays. Il fi t
des règlements sur les raïas, et veilla à leur exécution.
On les appela K’ouanin ’Otman-Dey. Aujourd’hui
ces règlements sont changés.
En 1017, ’Otman-Dey fi t mettre à mort Moh’ammed-
Bey-ben-el-H’ussein-Pacha, qui avait conspiré
contre lui. Cette conspiration, où était entré beaucoup
de monde, fut découverte au dey par Sak’esli-Radjeb.
344 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Il est vrai que quelques personnes prétendent que
Sak’esli fi t un faux rapport. On n’est point d’accord
là-dessus. Quoi qu’il en soit, Moh’ammed ayant été
averti de prendre garde à lui, ses amis se dispersèrent,
et il s’enfuit chez les Arabes. Ceux-ci l’arrêtèrent, et
se disposaient à le conduire à Tunis, lorsque ‘Otman,
craignant quelque émeute s’il entrait en ville, envoya
un homme qui le tua. Il était âgé de vingt-huit ans, et
s’était rendu célèbre par ses courses contre les chrétiens,
à qui il fi t beaucoup de mal. Il avait acquis d’immenses
richesses. Que Dieu lui accorde sa miséricorde
Cette même année et la suivante, les Andalous
arrivèrent du pays des chrétiens, chassés par le roi
d’Espagne; ils étaient nombreux. ’Otman-Dey leur
fi t place en ville et distribua les plus nécessiteux aux
familles de Tunis pour qu’elles en eussent soin. Il
leur permit ensuite de s’établir où bon leur semblerait.
Quelques-uns achetèrent El-Hanacher, y bâtirent
des maisons, et ce lieu fut peuplé par eux. Les autres
s’établirent en beaucoup d’autres endroits, tels que
Soliman, Belli, Nianou, Krombalia, Turki, El-Djedid,
Zar’ouân, Toburba, Grîch-el-Ouad, Mzêz-el-
Bâb, Slouguia, Tasstour, El-’Alia, EI-K’ala, etc. en
tout plus de vingt villes, qui devinrent superbes entre
les mains des Andalous. Ils plantèrent partout des vignes,
fi rent des jardins et ouvrirent des routes propres
aux voitures pour la commodité des voyageurs. Ils
furent compris au nombre des indigènes.
_______________
1 Les Maures, chassés d’Espagne et réfugiés en Afrique, y apLIVRE
SEPTIÈME. 345
’Otman-Dey, après être parvenu au comble de la
prospérité, alla où va tout le monde ; il parut devant
Dieu en 1019. On trouve encore de ses descendants
aujourd’hui.
Ioucef-Dey prit, après lui, la direction des affaires.
Il fut le premier qui arriva au pouvoir sans peine
et sans fatigues. ’Otman-Dey l’avait fi ancé à sa fi lle ;
mais ce mariage ne fut jamais consommé. On avait
demandé à celui-ci, pendant sa maladie, qui il désignait
pour lui succéder; il répondit : «’Adjem-Dey ;
il est digne de commander; mais c’est un homme sévère.
Si vous cherchez le repos, prenez Ioucef, dont
le caractère est plus conciliant. Il le désignait ainsi
parce qu’il était son gendre.
Lorsque ’Otman eut expiré, on expédia un courrier
à ’Adjem, qui était alors à Bédja ; et l’on voulut attendre
sa réponse. On se rassembla ensuite dans la maison du
défunt, où était Ioucef. ’Ali-T’abet, son ami intime, y
entra et alla sur-le-champ le saluer comme successeur
d’Otman. Toute l’assemblée en fi t autant, entraînée
par cet exemple. Les chefs de l’armée fi rent comme
_______________
portèrent, outre des capitaux considérables, des habitudes d’industrie
et de travail presque perdues dans cette contrée. Malheureusement
ces germes de prospérité furent étouffés entre les mains des Turcs,
qui eurent rarement des chefs aussi sensés qu’Otman-Dey. C’est à
un des plus recommandables de ces réfugiés, Moustafa de Cardonas,
que l’on doit les belles plantations d’oliviers de Bône. Nous renvoyons
le lecteur à ce qu’a écrit à ce sujet, il y a environ un siècle,
notre compatriote le docteur Peyssonnel, dans les lettres publiées par
M. Dureau de la Malle.
346 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
les autres, montèrent avec lui à la k’as’ba et le fi rent
asseoir sur le siège, selon l’usage. Tout le peuple vint le
saluer, et dès lors il fut chef suprême sans opposition.
’Adjem arriva le lendemain de Bêdja : voyant que tout
était terminé, il alla, à son tour, saluer le nouveau dey,
qui le traita toujours avec beaucoup de distinction.
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