GOUVERNEMENT DE MOH’AMMED-ENNÂC’ER.
L’émir-el-moumenin Moh’ammed-en-Nâc’erben-
Iak’oub-el-Mans’our-ben-Ioucef-ben-’Abdel-
Moumen-ben-’Ali, avait été reconnu khalife du
vivant de son père. Il fut cependant proclamé de nouveau
le vendredi qui suivit, la mort d’Iak’oub.
Il gouverna par lui-même, et fi t construire
les remparts et la k’as’ba de Fês. Il apprit bientôt.
qu’El-Miorki avait reparu en Afrique, qu’il avait
pris plusieurs villes, qu’il était maître de Mohdïa,
et qu’il avait forcé Tunis à lui payer 100,000 dinars
de contribution, comme je l’ai déjà dit. A cette
nouvelle, il quitta Maroc et se rendit à Alger, où il
avait réuni une fl otte. Il y embarqua ses troupes, alla
s’emparer de Miorka, et tua ’Abd-Allah-ben-Ish’ak,
comme il a été dit. Iah’ia, frère d’Abd-Allah, se réfugia
dans le Sahara. Cette première opération terminée,
En-Nâc’er se porta sur l’Afrique. Toutes les
villes de cette province lui ouvrirent leurs portes, à
l’exception de Mohdïa, dont le commandant était
à la dévotion d’El-Miorki. C’était un homme plein
d’énergie et de ruse. Il se défendit d’abord ; mais,
voyant que l’émir avait établi ses machines, il sentit
qu’il ne pouvait résister davantage, demanda et
obtint son pardon, et capitula en 601. En 602, En-
Nâc’er, voulant retourner dans l’Ouest, donna le
gouvernement de l’Afrique à Abou-Moh’ammed-
’Abd-el-Ouah’ed-ben Abou-Bekr-ben-Abou-H’afez,
206 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
qui choisit Tunis pour siège de son administration.
Elle est encore aujourd’hui la capitale de cette contrée.
Que Dieu la conserve aux fi dèles jusqu’au jour
du jugement !
Nous allons bientôt commencer l’histoire des
Beni-H’afez; car tout ce qui précède n’est qu’un
chemin pour y arriver. On verra alors quelle a été la
gloire de Tunis. Mais, pour le plus grand avantage
du lecteur, il est bon que nous lui fassions connaître
le reste de l’histoire des khalifes. Nous allons donc
reprendre notre récit.
Lorsque le cheikh ‘Abd-el-Ouah’ed se fut bien
installé dans son gouvernement, En-Nâc’er partit pour
l’Ouest, et arriva à Maroc en 605. L’année d’après, il
lui parvint la nouvelle qu’El-Fench s’était emparé de
Biona(1), en Andalousie, et qu’il était partout vainqueur.
Il donna aussitôt des ordres pour qu’on se disposât
à la guerre sainte, quitta Maroc en 607, et arriva
à Achbilia. Les chrétiens s’émurent à son approche ; la
crainte entra dans le coeur de l’ennemi de la religion,
qui demanda la paix. Il envoya des ambassadeurs à
l’êmir-el-moumenin pour lui dire qu’il irait lui-même
mettre à sa merci sa personne et ses biens. L’émir lui
fi t dire qu’il lui permettait de venir. Il écrivit en même
temps à tous les gouverneurs des villes où le prince
chrétien devait s’arrêter dans son voyage, pour que
chacun d’eux le traitât magnifi quement pendant trois
jours, et retînt cependant mille cavaliers de sa suite.
________________
1 Baena.
LIVRE SIXIÈME. 207
El-Fench, s’étant mis en route, arriva à Karmona,
avec dix-huit cents cavaliers qui y furent retenus.
Il demanda au gouverneur de cette ville comment il
ferait pour continuer sa route sans escorte ; mais celui-
ci lui répondit qu’il serait sous la sauve-garde de
l’êmir-el-moumenin. Il continua donc sa route avec
ses domestiques et sa femme. Il portait avec lui un
riche présent, et la lettre écrite par le prophète (que
la prière soit sur lui !) aux Beni-el-Asfar(1). El-Fench
avait toujours conservé cette lettre, et je pense qu’elle
existe encore aujourd’hui. Un des ambassadeurs des
Beni-H’afez assura l’avoir vue et l’avoir eue de son
temps. Il la regardait comme authentique.
L’émir reçut El-Fench honorablement, lui accorda
une paix entière, et, par écrit, il lui promit qu’elle
durerait autant que la dynastie des Mouah’eddin. Il
le renvoya ensuite à son pays. Après cela, l’émir alla
faire le siège de Kachtilia. Il resta six mois devant
cette place ; de sorte que l’hiver arriva, les approvisionnements
diminuèrent et la disette se mit dans le
camp. L’ennemi de la religion profi ta de ces circonstances
pour réunir ses forces et surprendre l’armée
musulmane. Les troupes andalouses furent mises en
déroute par les chrétiens, et entraînèrent les autres
dans leur fuite. La défaite fut complète. L’ennemi de
_______________
1 C’est-à-dire les enfants du blond. Les Arabes désignent quelquefois
ainsi les chrétiens, parce qu’ils disent que les Romains descendaient
d’Ésaü, qu’ils appellent aussi el-asfar, le blond, ce qui est
la traduction du nom hébreu Edom que porte aussi Ésaü.
208 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Dieu poursuivit les musulmans en criant aux siens :
« Point de quartier... la mort à tous ! » Il ne se sauva que
très-peu de musulmans. En-Nâc’er faillit tomber entre
les mains de l’ennemi, mais Dieu le protégea. Depuis ce
jour le drapeau musulman resta abaissé. Il ne se releva
que du temps de Iak’oub-el-Merini. Cette affaire est appelée
bataille d’El-Ekab par les historiens(1). Lorsqu’En-
Nâc’er fut de retour à Maroc, il fi t proclamer émir son
fi ls Mostans’er, et ne songea plus qu’à s’abandonner
aux voluptés jusqu’à sa mort, qui arriva dans l’année
610. Son fi ls lui succéda. Depuis son règne la puissance
des Mouah’eddin ne fi t plus que décroître.
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