Tuesday, 7 July 2009

GOUVERNEMENT DU SULTAN MOH’AMMED.

GOUVERNEMENT DU SULTAN MOH’AMMED.
Moh’ammed-ben-es-Solt’ân-el-H’acen avait eu
pour mère une esclave. Il fut le dernier prince de la
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1 Ce général était don Juan d’Autriche, fi ls naturel de Charles-
Quint. Son frère Philippe II l’avait envoyé en Afrique, non pour
conquérir, mais pour détruire; il avait même reçu l’ordre d’évacuer
la Goulette, et d’en faire sauter les fortifi cations. En établissant les
Espagnols à Tunis, comme on verra qu’il le fi t, il agit directement
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dynastie des Beni-H’afez qui s’éteignis en lui. Il arriva,
comme nous l’avons vu, avec la fl otte chrétienne.
Les Tunisiens abandonnèrent la ville à son approche,
craignant un second mercredi semblable à celui du
règne d’El-H’acen. Ils se retirèrent en grande partie
vers le mont Er-Reças(1) et s’établirent dans des cavernes.
On était en automne, et il y avait parmi eux
beaucoup de nouveaux mariés et de jeunes épouses.
La crainte, les fatigues les réduisirent à un misérable
état. Les femmes, qui ne pouvaient rester voilées,
souffraient dans leur honneur. Quelques familles furent
obligées de construire des cabanes de feuillage à
côté des tentes des Arabes. Peu de personnes ont eu
à supporter tant de tribulations. Le k’âïd ’Abd-Allah
et le k’âïd ’Ali-ben-Abou-Zeïd. furent chargés de la
garde des femmes et des enfants. Le cheikh El-Djedidi
les fi t prévenir qu’ils n’étaient pas en sûreté et
qu’ils eussent à se tenir sur leurs gardes.
Lorsque Moh’ammed fut entré en ville, il envoya
des paroles de consolation à ces fugitifs, et les engagea
à revenir à Tunis ; ce qu’ils fi rent. Celui qui trouva
sa maison libre s’y installa, celui qui trouva la sienne
occupée par des chrétiens prit son mal en patience.
La ville fut partagée en deux quartiers : l’un pour
les infi dèles, et l’autre pour les croyants. La grande
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contre ses instructions ; mais ce prince songeait à créer à son profi t
un royaume chrétien en Afrique. Il était entretenu dans cette idée par
le pape et par le grand-maître de Malte.
1 La montagne de Plomb, ainsi nommée parce qu’il y existe
une mine de ce métal.
298 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
mosquée fut violée par les infi dèles, qui visitèrent
aussi toutes les écoles. La bibliothèque de la grande
mosquée, où on avait recueilli tant de divers ouvrages
de science, fut saccagée. Les chrétiens enlevèrent les
livres des armoires qui les contenaient, et en jonchèrent
les rues ; ce fut au point qu’on ne pouvait passer
à l’Est de la grande mosquée sans marcher sur des livres
éparpillés. On entendait aussi le son des cloches
que les chrétiens avaient établies dans le palais des
khalifes.
Plusieurs personnes assurent que les chrétiens attachèrent
leurs chevaux dans la grande mosquée. Ces
infi dèles fouillèrent la tombe du cheikh Mah’rez-ben-
Khalf ; ils n’y trouvèrent que du sable. Leur conduite
fi t celle de véritables ennemis. Ils demeuraient parmi
les musulmans. Leur chef s’établit à la k’as’ba avec
Moh’ammed, et tous deux s’asseyaient ensemble dans
le vestibule pour donner des ordres. Ce chef faisait du
reste tout ce qu’il pouvait pour se faire aimer du peuple.
Il le traitait bien, et empêchait qu’on ne le molestât
; mais cette conduite cachait une pensée perfi de.
On doit rendre justice aux habitants de Bâb-es-
Souik’a ; ils ne se mêlèrent pas à la foule et restèrent
à part. Ceux de Bâb-el-Djezîra et des autres quartiers,
qui se trouvaient sous le canon des chrétiens, se mêlèrent
à eux et reçurent leurs ordres. Ceux-ci construisirent
un fort hors de Bâb-el-Bah’ar ; ils y fi rent des
rues et des boutiques, et l’habitèrent. Cette invasion
d’infi dèles fut plus pénible aux Tunisiens qu’aucune
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autre. Les chrétiens, pour faire des prosélytes, cherchaient
à jeter des doutes sur la foi dans l’esprit des
musulmans.
Non-seulement, les chrétiens habitaient au milieu
des musulmans, mais ils se mêlaient à tous les actes
de leur vie et les humiliaient de toutes manières.
Il y eut entre les musulmans et les chrétiens une
rixe qu’on appela l’affaire du sac. Un musulman et un
chrétien se prirent de dispute au sujet de l’achat d’un
sac. Le chrétien frappa son adversaire ; celui-ci appela
au secours ses coreligionnaires, qui massacrèrent le
chrétien. Ce meurtre fut commis à Bâb-el-Benat. Les
chrétiens, en ayant eu connaissance, accoururent par
Bâbes-Souîk’a, et il s’engagea entre les deux partis
un combat qui dura depuis le matin jusqu’au coucher
du soleil. Les morts restèrent étendus dans les rues. A
la fi n, le sultan et le chef des chrétiens se transportèrent
sur les lieux pour rétablir l’ordre, et les infi dèles
ramassèrent leurs morts. Baba-es-Safer, dont on voit
encore la maison à Ezafi na, fut le principal auteur de
cette scène de carnage. J’ai eu occasion de voir un de
ses fi ls, qui m’a dit que son père Es-Safer avait provoqué
cette affaire.
Revenons maintenant à la garnison turque qui
était à Tunis lorsque les chrétiens s’y présentèrent.
Cette troupe, se sentant trop faible pour résister, se
mit en retraite vers l’île de Cherik’(1) et descendit vers
H’amamet. Les habitants de cette ville fermèrent leurs
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1 La presqu’île du cap Bon.
300 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
portes aux Turcs. Ceux-ci leur ayant demandé quelques
provisions de bouche, ils hissèrent en haut du fort
un chien mort, en leur disant que c’était tout ce qu’ils
avaient à leur donner. Ce fort porta depuis le nom de
Bordj-es-Slouk’ïa(1). Les Turcs passèrent la nuit dans
les environs de H’amamet, incertains sur le parti qu’ils
avaient à prendre. Ils fi nirent par se décider à aller à
K’aïrouân, où commandait H’ider-Pacha. La nouvelle
des événements de Tunis était déjà arrivée dans
cette ville, et la plus grande inquiétude y régnait. Les
Turcs voulurent donc aller à K’aïrouân ; mais, avant
qu’ils lussent en route, les chrétiens les atteignirent à
H’amamet. Que faire dans cette circonstance critique ?
« Tournez le dos à la mer, leur cria leur chef, et le visage
à l’ennemi. Dieu tient la victoire en ses mains. »
J’ai entendu dire que ce chef était Kheir-ed-
Din ; mais c’est une erreur. Kheir-ed-Dîn prit Tunis
en 940, et l’affaire dont nous parlons eut lieu en 980.
Peut-être était-ce son fi ls. Quoi qu’il en soit, lorsque
les chrétiens furent à portée, les Turcs fondirent sur
eux avec l’audace d’hommes de pure race. Les chrétiens
vaincus se mirent en retraite, et furent poursuivis
jusqu’au K’nak’, qui est auprès de H’amamet. Les
Turcs coupèrent beaucoup de têtes, qu’ils envoyèrent
à K’aïrouân pour rassurer les esprits. On trouva dans
les bagages abandonnés par les chrétiens des caisses
pleines de plumes destinées à orner la tête de ceux
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1 C’est encore le nom du fort de la ville de H’amamet. Slouk’i
signifi e, en arabe, un chien levrier ; Slouk’ïa est le féminin.
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de leurs combattants qui auraient tué un ennemi. Dieu
ne permit pas qu’elles eussent cette destination. Les
chrétiens fi rent ensuite le siège de Hamamet et s’en
emparèrent de vive force. Ils tuèrent tout ce qu’ils
purent atteindre. La fuite, pour ceux qui pouvaient y
avoir recours, était le seul moyen de conserver la vie.
Les femmes et les enfants furent faits prisonniers, et
toutes les propriétés pillées. Enfi n, le cheikh El-Djedidi
se rendit à H’amamet , délivra les femmes et les
enfants des mains des chrétiens, rappela les fugitifs et
les réinstalla en ville.
Pour en revenir aux Turcs, ils arrivèrent à K’aïrouân,
et y demeurèrent dix mois, c’est-à-dire pendant
tous le règne de Moh’ammed. Cette ville était
dans un si triste état que plus d’une fois H’ider-Pacha
voulut la quitter. C’est ce H’ider qui frappa la monnaie
appelée h’idri, connue des gens de K’aïrouân.
Dans ses moments de découragement, il allait consulter
le cheikh Ah’med-ez-Zennan, qui ne cessa de
lui conseiller de rester et d’espérer un meilleur avenir.
Ceci dura jusqu’à ce qu’il plut à Dieu de délivrer
de toute peine les habitants de K’aïrouân et tout le
pays. Alors le deuil cessa, le malheur disparut et les
musulmans brillèrent d’un éclat glorieux ; le pavillon
turc fl otta à Tunis, et la contrée fut purifi ée du contact
des infi dèles et des impurs. Que Dieu conserve le
gouvernement turc et son chef le sultan Selim-Khan,
fi ls de Soliman ! Dieu est clément et miséricordieux
pour ses serviteurs.
302 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Cependant les grands de K’aïrouân invitèrent leurs
collègues de Tripoli et d’Alger à prendre les armes
pour la guerre sainte. Ils s’armèrent eux-mêmes, et
tous arrivèrent le même jour sous les murs de Tunis.
Ils resserrèrent la ville du côté de terre ; ils combattirent;
mais ils n’obtinrent aucun résultat. Lorsqu’ils se
fi rent aperçus de l’inutilité de leurs efforts, ils voulurent
retourner chez eux, et ce désir de retraite devint
encore plus vif lorsqu’ils virent à l’horizon une fl otte
qu’ils crurent d’abord être chrétienne. Ils voulaient
partir dans la nuit même; mais cette fl otte était envoyée
par le sultan Selim. Que Dieu prodigue ses
bénédictions à ses enfants jusqu’à la fi n des siècles !
L’amiral était ‘Ali-Pacha, et le général des troupes
Sinân-Pacha. Lorsqu’elle fut arrivée à H’alk’-el-
Ouad, et que les musulmans surent ce qu’elle était,
plusieurs d’entre eux se rendirent à bord, et on s’empressa
de leur demander des nouvelles du pays. Ils
dirent que trois armées faisaient le siège de Tunis.
Aussitôt Sinân-Pacha écrivit aux chefs de ces armées
pour leur annoncer son arrivée et les engager à ne pas
partir comme ils en avaient eu l’intention. Ces lettres
ranimèrent le courage des chefs et leur rendirent l’espoir
d’un prompt succès.
J’ai entendu dire à des habitants de Tunis que le
sultan Selim avait vu en songe El-Ouali-Sidi-Mah’rezben-
Khalf, qui le priait de secourir son pays. « Qui estu
? lui demanda le sultan. — Je suis Mah’rez, répondit
le cheikh.» Le lendemain le sultan s’informa quel
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était le pays du cheikh Mah’rez ; on lui répondit que
c’était Tunis, et il s’empressa d’y envoyer la fl otte
dont on vient de parler.
D’autres personnes disent que la fl otte était destinée
pour l’Espagne et devait aller au secours des musulmans
de Grenade ; mais qu’au moment où elle partait,
le sultan, ayant appris que Grenade était tombée
au pouvoir des chrétiens(1), donna l’ordre à son amiral
de faire voile pour Tunis. La vision du sultan et les
affaires d’Espagne ont pu contribuer également à l’envoi
de la fl otte à Tunis. Elle était composée de dix-huit
frégates et de quinze cents autres navires à rames.
Que Dieu préserve de tout revers la puissance
des osmanlis ! Qu’elle soit toujours la sauvegarde des
fi dèles, elle qui est assise sur de si solides bases !
La fl otte turque resta devant Tunis jusqu’à ce que
cette ville eut été arrachée des mains, des infi dèles
qui y commandaient en maîtres, après avoir anéanti
la puissance des Beni H’afez, rois légitimes du pays.
Dieu dispose du monde et de ceux qui l’habitent.
Les Beni-H’afez commencèrent à régner en 603,
comme je l’ai déjà dit, et s’éteignirent en 981, après
avoir occupé le trône trois cent soixante et dix-huit
ans. Dieu leur avait confi é le pays à gouverner, comme
il l’a confi é depuis aux osmanlis. En le confi ant
à ceux-ci, Dieu le délivra de la présence des peuples
qui lui donnent des associés et qui adorent la croix.
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1 Ceci est une erreur grossière. Grenade était au pouvoir des
chrétiens depuis plus de quatre-vingts ans.
304 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Jusqu’à présent nous avons rapporté les faits
anciens; maintenant nous passerons à ceux qui sont
plus récents, avec l’aide de Dieu. Il n’y a de force et
d’appui qu’en lui.

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