LIVRE SEPTIÈME.
GOUVERNEMENT DES OSMANLIS.
Puisse le gouvernement des osmanlis couvrir le
monde entier de son ombre protectrice ! Puisse-t-il
se perpétuer pour le bonheur et le repos des fi dèles !
Puissent enfi n les sultans ottomans être à tout jamais
la terreur des ennemis de la foi et les serviteurs de la
Mecque et de Médine
Osman fut le chef de leur dynastie(1), celui d’où
il tirent leur nom et leur origine. Soliman-Chah, son
père, vivait à Mah’an, près de Balkh. Il était de la nation
des Turcomans, qui comptent tantôt dans un endroit
et tantôt dans un autre, et qui font partie des Tartares.
Ils descendent de Japhet, fi ls de Noé. Lorsque
Djenghiz-Khan parut il s’empara de la ville de Balkh,
et chassa du Khorasan le sultan ‘Ala-ed-Dîn et les
siens, qui se dispersèrent. Soliman-Chah quitta aussi
_______________
1 Ce que dit notre auteur de l’origine des Ottomans, dans ce
paragraphe et dans le suivant, est parfaitement exact; mais les manuscrits
présentent dans les noms propres une telle confusion, qu’on
pourrait croire que selon El-K’aïrouâni, il y aurait eu deux Ertogul et
deux Osman. Avec un peu d’attention on s’aperçoit facilement que
ce n’est point la pensée de l’historien africain, et que la confusion
provient de deux erreurs de copistes, que nous avons rectifi ées , et qui
consistent dans la substitution du nom d’Osman à celui de Soliman.
306 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
les environs de Balkh avec cinquante mille familles.
Il se dirigea vers le pays de Roum ; mais il se noya
avec son cheval en voulant traverser l’Euphrate. Les
familles qui le suivaient s’établirent pour la plupart
auprès de ce fl euve. On y voit encore, de nos jours,
leurs descendants qui, comme leurs ancêtres, campent
tantôt d’un côté, tantôt d’un autre.
Soliman avait laissé quatre fi ls. Deux d’entre eux
gagnèrent les terres des ‘Adjem(1) ; les deux autres, dont
un était Ertogul(2), se rendirent dans le pays de Roum(3).
Le sultan du Karaman ’Ala-ed-Dîn le Seljouki, dont la
capitale était Konia, les accueillit avec bienveillance et
leur permit de s’établir sur ses terres. Les deux frères,
brûlant du désir de combattre, rassemblèrent leurs
Turcomans et demandèrent à ’Ala-ed-Dîn l’autorisation
de faire la guerre sainte contre les chrétiens. Les
histoires du temps parlent de leurs exploits.
Ertogul en mourant laissa beaucoup d’enfants,
dont le plus illustre fut sans contredit Osman-Pacha,
qui fi t avec succès, comme son grand-père, la guerre
sainte contre les chrétiens. ’Ala-ed-Dîn s’apercevant
de la noble ardeur de ce jeune homme, le prit en grande
affection, et ne lui refusa ni argent ni secours de
_______________
1 La Perse.
2 Le manuscrit porte Ertoful; nous avons d’autant moins
hésité à lui rendre son véritable nom, qu’il suit, en arabe, d’un point
diversement placé pour faire Ertoful d’Ertogul. Celui de ses frères qui
se rendit avec lui dans le pays de Roum s’appelait Dundar; les autres,
qui s’établirent en Perse, s’appelaient Gountor’di et Sounk’ourtekin.
3 L’Asie mineure.
LIVRE SEPTIÈME. 307
toute nature. Il lui déféra même le titre de khan, et
attacha à sa personne un corps de musique avec fi -
fres et tambours. Lorsque cette musique vint à jouer
devant Osman, il se leva pour faire honneur à celui
qui la lui envoyait; de là vient l’usage où sont encore
les osmanlis de se lever lorsqu’ils entendent jouer la
musique(1).
En 699, on n’appelait plus Osman que le sultan.
A cette époque, il s’empara de K’ara-H’açar(2), où il
fi t faire des prières en son nom. Il prit ensuite plusieurs
autres villes et fut heureux jusqu’à sa mort, qui
arriva en 705. Il eut pour successeur son fi ls Orkan,
qui, de son vivant, s’était emparé de la ville de Borsa,
laquelle devint la capitale des osmanlis.
Orkan fi t aux chrétiens une guerre encore plus active
que celle que leur avait faite son père. Leurs princes
se liguèrent contre lui pour le combattre dans l’Anatolie(
3) ; mais Orkan fi t partir son fi ls Soliman-Bey,
_______________
1 M. de Hammer, dans sa savante Histoire de l’Empire ottoman,
dit, livre II, que cet usage fut aboli par le sultan Moh’ammed Il,
après avoir duré deux cent dix ans. Il cite à ce sujet les Tables chronologiques
de H’adj-Khalfa.
2 C’est la place qui est appelée K’aradjah’issar par M. de Hammer,
d’après les historiens Turcs. ’Ala-ed-Dîn en concéda la souveraineté
à Osman. Elle fut prise en 688 de l’hégire et non en 699. La
date de la mort d’Osman n’est pas exacte non plus ; ce prince mourut
en 726.
3 Il n’y eut, à cette époque, aucune ligue de cette nature. Cantacuzène,
qui gouvernait alors le triste empire de Constantinople, était
allié des Turcs, et ceux-ci violèrent brutalement son territoire. Ce fut
l’époque de leur premier établissement en Europe.
308 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
qui les surprit en Roumélie, les vainquit et les dispersa
avec l’aide de Dieu. Soliman prit ensuite plu
sieurs villes, et rentra victorieux chez son père. Or
kan vécut jusqu’en 747. Son fi ls Mourad lui succéda.
Mourad fut un prince plein de gloire. Il se rendit maître
d’Ardana(1) et institua la milice des ienitcheri, mot
qui signifi e nouveaux soldats(2). Cette troupe portait
_______________
1 Andrinople.
2 Ce sont les soldats connus en Europe sous le nom de janissaires.
Cette milice fut instituée par Orkan et non par Mourad. Ertogul et
Osman, ces deux fondateurs de la puissance ottomane, n’avaient fait
la guerre qu’avec des cavaliers appelés ukindji (coureurs), qui étaient
pris dans les populations au moment de la guerre, et qui y rentraient
après. Orkan, successeur d’Osman, eut le premier des troupes permanentes
: c’étaient des fantassins, appelés yaya ou piadé; ils étaient
divisés en corps de mille hommes, subdivisés en fractions de cent et
de dix ; mais cette milice inspira bientôt des craintes à son fondateur,
qui, d’après les conseils de K’ara-Khelil-Tchendereli, connu depuis,
comme grand vizir, sous le nom de Kheir-ed-Dîn-Pacha, institua les
janissaires. Ceux-ci étaient pris parmi les jeunes esclaves chrétiens
convertis à l’islamisme, de sorbe qu’étant sans famille, sans liens
avec la population musulmane, ils devaient être de merveilleux instruments
de despotisme. Il n’y en eut d’abord que mille ; mais tous
les ans on forçait mille autres prisonniers chrétiens à embrasser l’islamisme
et à entrer dans les rangs des janissaires. Lorsque le nombre
des prisonniers n’était pas suffi sant, on complétait les enrôlements
par des chrétiens sujets du sultan. Cet usage se maintint jusqu’au
règne de Moh’ammed IV. Depuis cette époque, ce corps d’élite se
recruta exclusivement parmi les enfants des janissaires et parmi les
indigènes. Tous les janissaires étaient de la confrérie religieuse fondée
par le derviche H’adj-Begtach, qui, à l’époque de leur institution,
avait prédit leurs hautes destinées. Ainsi cette milice était tout à la
fois religieuse et militaire, comme les templiers et les chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem, On sait comment elle a fi ni de nos jours.
LIVRE SEPTIÈME. 309
des coiffures de feutre blanc retombant sur le dos. Les
rois des chrétiens se liguèrent contre lui ; mais il les
battit, tua le plus considérable d’entre eux et obligea
leur armée de prendre la fuite. Cette victoire lui coûta
cependant la vie, car un de ces rois, faisant mine de
se rendre, s’approcha de lui comme pour lui baiser la
main et le poignarda(1). C’est depuis cette époque que
personne ne peut se présenter en armes devant le sultan
des osmanlis. Ceux qui sont admis en sa présence
sont rigoureusement fouillés, et deux offi ciers du palais
sont sans cesse à leurs côtés. Mourad mourut en
772 ; son fi ls Ba-Iezîd lui succéda.
Ba-Iezïd-Khan, surnommé Il-Derim, était âgé
de quarante-deux ans lorsqu’il monta sur le trône,
qu’il occupa seize ans. Il conquit beaucoup de villes
et vainquit les rois des nations qui l’avoisinaient. Il
mit en prison le fi ls de Kerman, qui était tombé en
son pouvoir, ainsi que Ben-Sfender, qui se disait de
la famille de Khalendri. Ces deux princes et plusieurs
autres captifs parvinrent à s’évader. Ben-Sfender, pour
ne pas être reconnu, s’était rasé la barbe et les sourcils.
Ils allèrent trouver Timour, prince des Tartares ,
se mirent sous sa protection, et l’engagèrent à entreprendre
la conquête du pays de Roum. Timour était
le plus féroce des potentats. Il conquit les deux tiers
_______________
1 Mourad périt à la bataille de Kossova, qu’il gagna sur les
princes de Bosnie, d’Albanie, d’Herzegovine et de Servie. Il fut tué,
comme le raconte notre auteur, non par un roi, mais par un noble servien,
appelé Milosch-Kabilovitsch.
310 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
de l’univers, dont il fi t périr les deux tiers des habitants.
Il commença ses conquêtes derrière le Khorasan,
et soumit tous les pays qui sont au delà du fl euve,
le Sind, les Indes, le Sin et l’Irak’ ; il traversa les
contrées d’Alep et de Damas. L’Égypte et l’Occident
furent les seuls pays où il ne pénétra pas. Dieu sait
tout le sang qu’il répandit. Son histoire est longue,
et d’ailleurs inutile au plan que je me suis tracé. Il fi t
périr beaucoup de savants(1) ; aussi ceux de nos jours
répondent-ils encore, quand on leur demande en
quelle année a paru Timour : « Il a paru dans l’année
des souffrances. »
Timour étant arrivé au pays de Roum, Ba-Iezîd
marcha à sa rencontre ; mais les Tartares et les étrangers
qu’il avait dans son armée, et que leurs affections
rapprochaient de son ennemi, l’abandonnèrent;
cependant, quoique réduit à une faible troupe, il
combattit même de sa personne. A la fi n, les ennemis
jetèrent sur lui un tapis qui l’empêcha de faire usage
de ses armes, et il fut pris. Il mourut captif de Timour,
en 797(2).
’Aïça, Mouça, K’âcem, Soliman et Moh’ammed,
ses fi ls, se disputèrent sa succession à main armée,
pendant douze ans. Ce dernier fut enfi n reconnu sultan
_______________
1 Il accueillit cependant avec beaucoup de distinction, à Damas,
le fameux historien.
2 La bataille où Timour vainquit Ba-Iezîd fut livrée près d’Angora,
l’an 804 de l’hégire. Ainsi El-K’aïrouâni se trompe sur la date
de la mort de Ba-Iezîd. Cette erreur s’étend sur les dates suivantes,
jusqu’à celle de Moh’ammed Ier qui eut lieu en 824 et non en 822.
LIVRE SEPTIÈME. 311
en 805. Il était alors âgé de dix-huit ans, Il fut brave
et libéral, fi t régner le bon ordre dans ses états, et
consacra des biens à la Mecque et à Médine. Après
avoir fait beaucoup de conquêtes, il mourut en 822 ;
il avait régné dix-sept ans.
Mourad lui succéda, fi t fl eurir la justice, et, comme
ses ancêtres, entreprit la guerre sainte, qui lui valut de
nombreuses conquêtes. Lorsque son fi ls Moh’ammed
eut l’âge convenable, Mourad le plaça lui-même sur le
trône et lui abandonna le soin du gouvernement.
Moh’ammed commença à régner, avec l’autorisation
de son père, en 882(1). Il était alors âgé de vingt
ans ; il fut le plus grand sultan des osmanlis. Sa plus
glorieuse conquête fut Constantinople, où il établit le
siége de l’empire.
Le règne de Moh’ammed fut brillant en tout point.
Ses libéralités attirèrent à sa cour les savants les plus
renommés de tous les pays. Il fi t tant de bonnes oeuvres
qu’il serait impossible de les énumérer. Il mourut
_______________
1 Il y a ici une double erreur : 1° Mourad, qui en effet abdiqua,
et même abdiqua deux fois, fut forcé par les circonstances de reprendre
deux fois le pouvoir, dont sa mort seule investit défi nitivement
son fi ls ; 2° Mourad mourut en 855, et c’est de cette époque que doit
dater le règne de Moh’ammed II. Au surplus, il est clair que la date
de 822 que l’on lit dans le texte et que nous avons conservée dans la
traduction ne peut être qu’une faute de copiste, puisque notre auteur
dit que Moh’ammed parvint au trône à l’âge de vingt ans, que son fi ls
Ba-Iezîd en avait trente lorsqu’il lui succéda, et qu’il mourut en 884
(date exacte). Or, en admettant celle de 882 pour son avènement, il
résulterait que Moh’ammed serait mort à vingt-quatre ans, laissant un
fi ls plus âgé que lui.
312 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
en 886(1) Ba-Iezîd, son fi ls, lui succéda à l’âge de
trente ans.
Ce sultan régna trente-deux ans. Il enleva un
grand nombre de places fortes aux infi dèles. Son
frère lui disputa l’autorité. Il y eut entre eux beaucoup
de combats. En résumé, Ba-Iezid fut vainqueur,
et força son frère à se réfugier en Égypte. C’était au
temps de Kaïtal-Bey, qui l’accueillit bien. Il vint une
seconde fois combattre Ba-Iezîd et fut encore vaincu.
Cette fois il fut obligé d’aller chercher un refuge chez
les chrétiens. Ba-Iezîd parvint à l’y faire périr de la
main d’un de ses serviteurs , qui le rasa avec un rasoir
empoisonné(2).
Ce fut sous le règne de Ba-Iezîd qu’Ismaël, chef des
_______________
1 Cette date est exacte.
2 Il s’agit ici du prince Djem, connu en Europe sous le nom
de Zizim. Après le mauvais succès de sa seconde prise d’armes, il se
réfugia à Rhodes. Les chevaliers de Saint-Jean, qui avaient promis de
lui fournir les moyens de passer dans les provinces européennes de
l’empire turc, où il croyait trouver des partisans, en fi rent une honteuse
spéculation. Ils le gardèrent sept ans captif dans leurs commanderies
de France, moyennant une pension annuelle de Ba-Iezîd. Ensuite
ils le cédèrent au pape Innocent VIII. Alexandre Borgia, successeur
de ce pontife, fut obligé de le céder à son tour au roi de France Charles
VIII, à l’époque de l’expédition que fi t en Italie ce monarque,
qui, rêvant la conquête de Constantinople, désira de l’avoir entre ses
mains; mais Borgia, gagné par l’or de Ba-Iezîd, ne le livra qu’empoisonné,
et il mourut à Naples. Les uns disent que le poison que lui
fi t administrer le pape était cette poudre blanche qui servait à Borgia
pour commettre tant de crimes; d’autres parlent, comme K’aïrouâni,
d’un rasoir empoisonné. Le barbier était un certain Moustafa, alors
esclave de Borgia, et qui fut depuis grand vizir à Constantinople.
LIVRE SEPTIÈME. 313
’Adjem(1), propagea la secte d’Er-Rafed. Le sultan
porta la guerre dans son pays.
Ba-Iezîd avait beaucoup de zèle pour la guerre
sainte, car il était fort bon musulman. Il maintint
l’éclat du diadème des osmanlis; il avait beaucoup
de respect pour les marabouts, et il fi t bâtir un grand
nombre d’écoles publiques et d’hôpitaux. Il avait
réuni à sa cour une foule d’hommes distingués. Chelab-
ed-Dîn-ben-el-’Atif, poète de la Mecque, ayant
chanté les louanges de ce sultan, reçut de lui pour
récompense un présent de mille dinars et une pension
annuelle de cent dinars, que ses descendants touchent
encore aujourd’hui.
Ba-Iezid avait beaucoup d’enfants, qui avaient
tous des gouvernements, et qui presque tous moururent
avant lui. Il fut attaqué lui-même de la goutte,
maladie commune dans sa famille, et fut hors d’état
de continuer à faire la guerre. L’armée l’abandonna
pour un de ses fi ls, à qui il résista d’abord, mais en faveur
de qui il fi nit par abdiquer. Il se retira à Adarna,
où il mourut en 917.
Selim, son fi ls, parvint au trône à l’âge de quarantesix
ans, et l’occupa neuf ans. C’était un homme d’une
vigoureuse constitution, et d’un caractère superbe et
sanguinaire. Il fi t une expédition chez les ’Adjem, et
se rendit maître d’Alep, de Damas, de Cherak’sa, de
_______________
1 Isma’il-Sofi , fondateur de la dynastie des Sofi de Perse, passait
pour être de la descendance d’Ali ; aussi suivait-il la doctrine des
Chiites, que l’on appelle aussi Rafedi.
314 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
l’Égypte et de tout le pays qui en dépend. Il joignit à
tous les titres de ses prédécesseurs celui de serviteur
des villes saintes, la Mecque et Médine, et mourut en
929(1).
Son successeur fut Soliman. Ce sultan, dans un
règne de quarante-sept ans, enleva plusieurs villes à
l’ennemi. Il fi t des expéditions en Hongrie ; il assiégea
l’île de Rhodes. Cette place, quoique la plus forte du
monde, fut obligée de capituler. Le sultan permit aux
chrétiens qui l’occupaient de se retirer en Occident.
Ils allèrent s’établir à Malte. Que Dieu les extermine,
car ils font là ce qu’ils faisaient à Rhodes ! Que Dieu
les anéantisse le plus promptement possible !
Rhodes fût prise le 11 safar 929 ; une inscription,
portant cette date et rappelant cette glorieuse conquête,
a été placée dans la ville, afi n qu’en la lisant tout
musulman sentît son coeur réjoui.
Lorsque les chrétiens de Rhodes se furent fortifi és
dans leur nouvelle possession, ils recommencèrent
leurs brigandages avec plus d’ardeur encore qu’auparavant.
Soliman se disposait à les y attaquer(2), mais il
en fut empêché par la mort. Au nombre de ses conquêtes
on compte Astankoui, Bouderam et la forteresse
_______________
1 926, selon tous les historiens. Il y a probablement encore ici
une faute de copiste ; car El-K’aïrouâni met en 929 la prise de Rhodes,
ce qui est exact, et cet événement eut lieu la troisième année du
règne de Soliman.
2 Il y eut autre chose que des dispositions ; car les Turcs attaquèrent
Malte sous ce règne, et furent repoussés. C’est un des faits les
plus connus de l’histoire du XVIe siècle.
LIVRE SEPTIÈME. 315
d’Idious. Il se porta en personne dans le pays des
’Adjem, mit le chah en fuite, ruina la ville de Tebris,
prit Bagdad et l’Irak’ des Arabes. Le chah demanda
la paix; le sultan la lui accorda et retourna à sa capitale.
On dit qu’il fi t treize expéditions contre la race
dévouée aux tourments éternels ou contre les révoltés.
Ce fut dans le cours de la treizième qu’il mourut
au fort de Sketouan(1). Son vizir tint sa mort, secrète,
envoya chercher en toute hâte son fi ls Selim, et, lorsque
ce prince fut arrivé sur les lieux, la mort de Soliman
fut déclarée. Son corps, placé dans un cercueil,
fut transporté à Constantinople.
Soliman régna quarante-huit ans. Que Dieu verse
sur lui sa miséricorde ! Il fut célébré par l’illustre MoulaAbou-
es-Seoud, qui lui adressa ce magnifi que poème
où le talent de l’auteur ne brille pas moins que la gloire
du sultan. Je n’en citerai que les vers suivants :
Sa voix est la foudre ; c’est le souffl e de la trompette du
dernier jour.
La terre a gémi sous son poids et sous ses coups.
Selim, fi ls de Soliman, fut proclamé sultan le 9
de rebi’-et-tani 979. Il était né en 929 et régna neuf
ans. Ce fut lui, ce sultan béni, qui jeta les yeux sur Tunis.
Que Dieu protége cette ville, et protége ceux qui
la délivrèrent du joug infâme des chrétiens ! Dès lors
le nom sacré du sultan fut prononcé dans les prières
_______________
1 Szigeth, en Hongrie. Soliman mourut en 974, quoique K’aïrouâni
mette à l’année 929 l’avènement de son fi ls Selim.
316 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
publiques ; Tunis entrevit le retour du repos et de la
prospérité, car la gloire des osmanlis rejaillit sur elle.
Selim, bien assis sur le trône, suivit la politique
de ses aïeux touchant la guerre sainte. Sa plus belle
conquête fut celle de l’île de Chypre. Il reconquit
aussi l’Iémen, qui s’était révolté. Son père Soliman
avait soumis ce pays ; mais, après sa mort, Met’arben-
Cherif-Sidi-Iah’ia s’y était emparé de l’autorité.
Selim envoya contre lui une armée commandée par
le vizir Sinân-Pacha, qui eut raison des révoltés.
Sinân-Pacha(1) ne pouvait être comparé à aucun
des vizirs qui l’avaient précédé, et depuis aucun ne l’a
égalé. Il ne traversait pas de contrées qu’il n’y laissât
des marques de sa bienfaisance. Combien n’a-t-il pas
fait construire de chapelles, d’écoles et d’hôtelleries
pour les voyageurs ! Tous les peuples qui l’ont connu
l’ont béni. Partout il créait des établissements de bienfaisance;
bien des personnes ont pu les voir encore.
Le nombre en est si considérable que, dans certaines
contrées, les revenus ne suffi sent pas à leur entretien.
Quelques personnes se sont expliqué la possibilité où
fut Sinân de pourvoir à tant de dépenses, en disant
qu’il possédait la pierre philosophale.
Sinân fut jusqu’à sa mort l’ami des gens de bien.
_______________
1 On n’est point d’accord sur l’origine de Sinân-Pacha, qui
était renégat : les uns le font Albanais, les autres Florentin, et quelques-
uns Milanais, de la famille des Visconti. Il fut cinq fois grand
vizir, et mourut, fort âgé, dans son cinquième vizirat. M. de Hammer
l’appelle le Marius turc. Au reste, les historiens turcs sont loin généralement
d’en dire autant de bien que notre auteur.
LIVRE SEPTIÈME. 317
Que la miséricorde de Dieu soit sir lui ! Ce fut par lui
que Tunis fut arrachée des mains de l’ennemi. Dieu
est compatissant pour ses créatures.
Nous avons parlé des sultans de la dynastie des
Beni-H’afez. Tous ne méritèrent pas ce litre royal.
Parmi ceux qui ne le méritèrent pas, il en est cependant
à qui on peut le tolérer; mais d’autres en furent
complètement indignes. Parmi ces princes, quelquesuns
imposèrent leur domination aux Arabes ; d’autres
ne régnèrent que sous leur bon plaisir, par eux et pour
eux. Il en est dont le gouvernement fut mêlé de bien
et de mal. Enfi n il leur arriva ce qui était arrivé à tant
d’autres : le pouvoir échappa de leurs mains, et ils
furent un sujet de dédain et de moquerie. Dieu les
condamna. Dès lors leur jugement s’obscurcit; ils devinrent
faibles et indécis, jusqu’à ce qu’enfi n le plus
mauvais d’entre eux vint détruire, par sa perversité,
les mérites des bonnes actions des meilleurs. Sous
lui, les chrétiens s’emparèrent de H’alk’-el-Ouad, et
y construisirent une forteresse trop bien connue et
plus formidable que celle qu’éleva Cheddad-ben-Ad
à Armadet-el-’Amad(1).
_______________
1 Cheddad-ben-Ad est un personnage fabuleux de la tradition
arabique. Il vivait en Arabie dans la province d’Armadet, et était arrière
petit-fi ls de Cham, fi ls de Noé ; il appartenait à cette tribu des
Adites, dont le K’oran parle dans la soura intitulée El-Fedjer, et qui
périrent pour n’avoir pas voulu écouter le prophète H’ous qui lui prêchait
l’unité de Dieu. La ville qu’il bâtit, ou qu’il. embellit, était quelque
chose de prodigieux, par les dimensions des constructions et les
richesses des matériaux : tout était or et pierres précieuses. Dieu la con318
HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Les chrétiens, dans le but de se procurer des matériaux
pour cette construction, détruisirent les aqueducs
de Carthage. Ils forcèrent les Tunisiens à leur
fournir la chaux et le plâtre nécessaires. Cette forteresse
fut entourée d’un fossé alimenté par l’eau de la
mer, comme la bague entoure le doigt. Elle fut pourvue
d’hommes, d’instruments de guerre et de munitions
de toute nature. Enfi n, ce fut une place redoutable que
celle qui fut élevée à H’alk’-et-Ouad. Les chrétiens y
mirent à l’abri des bâtiments à rames et autres navires
de guerre qui inquiétaient fort les musulmans et écumaient
la mer. Leur prince demeurait à Achbilia. Que
Dieu rende un jour cette ville aux musulmans ! El-
H’acen s’était adressé à lui pour obtenir des secours,
ainsi que je l’ai déjà dit. Son fi ls Ah’med suivit son
exemple, voulant sans doute, lui aussi, être compris
au nombre des honnêtes gens, et le maudit chrétien les
assista l’un et l’autre, cachant dans son coeur la pensée
de les trahir plus tard. Il réussit ainsi à s’emparer des
richesses des Tunisiens, dont la ruine fut commencée
dans la déplorable journée de mercredi, et complétée
par les événements postérieurs.
Lorsque le chef des chrétiens fut installé à Tunis,
_______________
serva, mais il la rendit invisible, se réservant cependant la faculté de
la montrer de temps à autre à qui bon lui semblerait. Ce fut ainsi que
sous le règne du khalife Moawïa, le premier des Ommiades, un Arabe
qui cherchait un chameau perdu la vit dans le désert. Ceux qui voudront
avoir, sans beaucoup de peine, plus de détails sur cette fable,
n’ont qu’à consulter la Bibliothèque orientale de d’Herbelot, au mot
Cheddad-el-Ad.
LIVRE SEPTIÈME. 319
sous le sultan Moh’ammed, il se mit sur le même
rang que ce prince, et gouverna avec lui. Le roi d’Espagne
put. compter Tunis au nombre des villes de
son royaume. La joie qu’il en ressentit se manifestait
à tout propos et de la manière la plus inconvenante.
C’était au point qu’en apercevant l’un ou l’autre de
ses offi ciers, il lui criait à un mille de distance : « Tunis
est à moi ; j’en suis maître comme de ma maison(1). »
Il voulut même y introduire une administration toute
chrétienne, comme il l’avait fait sur d’autres points.
Il en était là, lorsque Dieu suscita contre lui le sultan
Selim. Les événements dont Tunis avait été le théâtre
étant parvenus aux oreilles de ce sultan, ce puissant
prince (Que Dieu conserve la victoire et la puissance à
ses descendants jusqu’au dernier jour !) forma le projet
d’arracher cette ville aux infi dèles, de s’en rendre
maître et d’y placer des autorités qui craignissent Dieu.
J’ai déjà dit que le cheikh Sidi-Mah’rez avait apparu
au sultan, pendant son sommeil, pour l’engager à délivrer
Tunis. Cette vision était réelle ; ce n’était point
une illusion du démon. On a dit aussi que la fl otte envoyée
par Selim avait eu d’abord pour but de porter
du secours aux gens de Guernat’a, et que ce fut que
seulement en apprenant que les réprouvés s’étaient
_______________
1 Nous avons déjà dit, dans une note du livre précédent, que ce
fut contrairement à ses instructions formelles que don Juan occupa
Tunis. Le roi Philippe Il, dont il est question ici, en éprouva de la colère,
et non cette joie d’enfant dont parle notre auteur. Ce prince, qui,
un instant, avait voulu abandonner même Oran, avait coutume de dire
qu’en Barbarie il fallait détruire et non édifi er.
320 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
emparés de cette ville, qu’elle changea sa destination
et se dirigea sur Tunis(1). Que ce fait soit réel ou qu’il
ne le soit pas, qu’il y ait eu une vision ou qu’il n’y en
ait pas eu, les décrets de Dieu ne s’en accomplirent
pas moins.
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