COMMANDEMENT DES DEUX FRÈRES
ABOU-’ABD-ALLAH-MO’HAMMED ET ABOUEL-
H’ACEN-’ALI.
Après la mort de Mourad, ses fi ls Abou-’Abd-Allah-
Moh’ammed et Abou-el-H’acen-’Ali arrivèrent au
pouvoir, à la satisfaction générale ; ils étaient frères de
père et de mère et avaient sucé le même lait. L’homme
le plus sage n’aurait pu faire un choix entre les deux,
tellement ils étaient égaux en mérite. Malheureusement
la discorde les divisa, et produisit des maux dont
chacun d’eux eut sa part. Mais Dieu a des vues secrètes
sur ses créatures ; il sait les plaies de leur coeur, qu’il
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1 Outre les chiffres, les Arabes ont un système de numération écrite,
où ils emploient les caractères de leur alphabet, ce qui leur permet de faire
en paléographie, entre les dates et les événements, des rapprochements
quelquefois très-ingénieux.
412 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
fasse jour ou qu’il fasse nuit. S’il n’avait pas permis
l’accomplissement de ce que, dans sa prescience, il
savait devoir précéder, la puissance des deux frères
n’aurait pas été ébranlée.
Je vais rapporter une partie de ce qui se passa
entre les deux frères jusqu’au moment où Dieu, ayant
pitié des Tunisiens, rétablit l’harmonie entre eux.
Lorsque Mourad-Bey quitta la vie, ’Abd-Allah-
Moh’ammed, l’aîné des deux frères, était à l’armée,
selon l’usage ; car son père lui en avait donné le commandement
; Ben-el-H’acen ‘Ali était, au contraire, à
Tunis. Les grands convinrent de laisser l’autorité en
commun entre les deux frères, car ils étaient comme les
deux astres du monde. Il n’y avait aucune distinction
à faire entre eux sous les rapports du mérite, du caractère
et de la connaissance des affaires ; on n’aurait pu
que faire prévaloir le droit d’aînesse. Les choses étant
ainsi réglées,’Ali-Bey fut envoyé à son frère, accompagné
des ar’a de la troupe ; il était chargé de lui remettre
le vêtement d’honneur, et de lui communiquer
la décision qui les investissait tous deux du pouvoir.
Les tambours battirent, les drapeaux furent déployés
au-dessus de leurs têtes ; tout le monde parut satisfait
de cet arrangement. Moh’ammed mena bien les affaires,
et perçut les contributions d’usage. Les ordres
étaient donnés au nom des deux beys, qui retournèrent
à Tunis dans le courant de la même année. Arrivés près
de la ville, ils rencontrèrent beaucoup de monde qui,
selon l’usage, venait au-devant d’eux pour les saluer.
LIVRE HUITIÈME. 413
Dès ce premier jour, des intrigants sans crainte de
Dieu les circonvinrent et les aigrirent l’un contre
l’autre, tellement qu’il manqua d’y avoir entre eux
une dispute que Dieu détourna.
Le lendemain, ils fi rent leur entrée en ville avec
les honneurs accoutumés. Lorsqu’ils furent rendus
dans leur domicile respectif, ces mêmes intrigants les
assaillirent de leurs conseils perfi des. L’amitié qui
les unissait en fut ébranlée, et une mésintelligence,
d’abord secrète, puis publique, la remplaça ; chacun
d’eux se crut et se dit opprimé par l’autre. Moh’ammed,
qui avait eu le commandement de l’armée, du
vivant de son père, voulait le conserver sans partage ;
’Ali prétendait en avoir sa part. De vives discussions
s’élevèrent à ce sujet; enfi n ils résolurent de s’en rapporter
au divan, qui donnerait raison à qui de droit.
La lutte qui s’engagea entre eux devant cette assemblée
menaçant d’être interminable, ils convinrent,
après bien des paroles, d’abandonner à leur oncle la
direction des affaires : le divan y consentit.
Cet oncle était El-Moula-Abou-’Abd-Allah-
Moh’ammed-el-H’aci-ben-Abi-’Abd-Allah-Moh’ammed-
Pacha-Ben-Abi-et-Tasr-Mourad-Pacha ; il fut
proclamé bey avec le commandement suprême de la
ville et du pays. On le revêtit des insignes du commandement.
Il monta à cheval et parcourut les, rues de la
ville, précédé d’un héraut qui annonçait au peuple son
élévation au pouvoir suprême. Il s’occupa ensuite à
consolider sa position en faisant des largesses à ceux qui
414 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
pouvaient lui être utiles. Moh’ammed-Bey en prit de
l’ombrage ; il dissimula cependant son mécontentement
jusqu’au moment où, selon l’usage, il put sortir
de la ville pour aller se mettre à la tête des troupes.
Son cousin et quelques-uns de ses domestiques l’accompagnèrent
; il prit la direction de Kef.
En ville, son départ fut diversement interprété,
et jeta des inquiétudes dans les esprits. Plusieurs
personnes marquantes allèrent le rejoindre lorsqu’on
le sut arrivé à Kef. Il les accueillit avec distinction
et leur prodigua les richesses que lui avait laissées
son père; il se disposa ensuite à faire ouvertement la
guerre à son oncle.
Sur ces entrefaites était arrivée à Tunis la caravane
des pèlerins(1) ; elle avait pour cheikh Mah’rez ben-
H’enda, qui avait fait partie du gouvernement du temps
que les deux frères étaient d’accord. Moh’ammed, en
voyant la tournure que prenaient les affaires, ne voulut
pas compromettre son repos, et remit le commandement
à ’Ali ; il envoya aussitôt après ce Mah’rezben-
H’enda à Kef pour engager Moh’ammed-Bey à
se réconcilier avec lui ; mais celui-ci fut infi dèle à sa
mission, et ne travailla qu’à brouiller encore plus les
deux partis. Pendant son absence, des bruits alarmants
circulèrent à Tunis, et augmentèrent l’inquiétude des
habitants. On disait que Moh’ammed s’était emparé de
Badja, qu’il s’était ensuite porté sur K’aïrouân, qu’il
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1 C’est-à-dire la caravane partie du Maroc pour se rendre à la
Mecque, ramassant sur la route les pèlerins des pays qu’elle traversait.
LIVRE HUITIÈME. 415
avait arrêté et fait mettre à mort Ah’med-el-Bekih’i,
cheikh des zmala, et qu’enfi n il se disposait à marcher
sur Tunis pour combattre son oncle et son frère.
Ceux-ci, effrayés par ces bruits, quittèrent la ville ;
mais ils se rencontrèrent avec le cheikh Mah’rez, qui
revenait de Kef, et qui les décida à retourner à Tunis,
en leur faisant entrevoir, contrairement à sa pensée,
la possibilité d’un arrangement. Lorsqu’ils furent
rentrés en ville, Mah’rez fi t promettre à la garnison
qu’elle tiendrait la balance égale entre les deux frères
; mais il s’était secrètement entendu avec plusieurs
chefs. Il repartit ensuite pour Kef, porteur des propositions
d’Ali et de son oncle, et, comme la première
fois, il ne chercha qu’à envenimer le mal.
Dans le mois de ramad’ân, on sut, à Tunis, que
Moh’ammed-Bey ne voulait faire aucune espèce de
paix avec son oncle et son frère, et qu’il était résolu de
les mettre à mort si, à son arrivée, il les trouvait à Tunis.
Moh’ammed-el-H’aci, alarmé de ces dispositions
hostiles, et ne voulant pas, d’ailleurs, être la cause
d’une guerre intestine, s’embarqua pour Constantinople
avec sa famille. Le jour de son départ fut un jour
de désolation pour Tunis. Hélas ! comment ce qui
avait été uni s’était-il séparé ? Pourquoi le faisceau
avait-il été rompu ? Il n’y a de refuge qu’en Dieu.
Moh’ammed-el-H’aci arriva heureusement à
Constantinople ; plus tard, on le revit pacha à Tunis.
Nous avons déjà parlé de ce changement de fortune.
Lorsque le neveu de Moh’ammed-et-H’aci eut
416 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
appris son départ, il marcha sur Tunis suivi des grands
et des k’âïds qui étaient avec lui. La plus grande partie
des habitants se portèrent à sa rencontre ; ’Ali-Bey y
alla aussi, et, à sa vue, Moh’ammed laissa percer une
partie de la haine qu’il ressentait pour lui ; mais celle
qu’il cacha dans son coeur était plus forte encore. Cependant
il y eut entre eux une apparence de rapprochement.
Moh’ammed descendit au Bardo; il exigea
que son frère s’établît dans une maison de campagne,
et lui défendit de paraître à Tunis lorsqu’il en serait
lui-même absent. En 1086, au mois de choual, il partit
pour le Djerid, selon l’usage.
Pendant son absence, la peste éclata à Tunis.
Plusieurs parents et des soeurs d’Ali-bey en moururent,
ainsi que sa femme ; il n’assista point à leurs funérailles
; il ne parut qu’à celles de son oncle H’acen-
Bey, que le fl éau frappa également. La tristesse était
dans toutes les âmes. Bientôt après, on apprit qu’Ali-
Bey était parti secrètement pour l’Ouest. On disait
qu’ayant acquis la certitude qu’il avait tout à craindre
de son frère, il avait voulu se mettre à l’abri du danger
qui le menaçait. Dieu connaissait la cause véritable
de ce départ; nous en parlerons plus tard.
Lorsque Moh’ammed eut achevé la perception des
contributions, il rentra à Tunis, où la crainte et la discorde
allaient toujours en augmentant. La campagne d’été
de 1087 s’ouvrit ; l’armée partit pour prélever les contributions
des out’ans d’Afrique. A cette époque, arrivèrent
diverses nouvelles de Constantinople. On sut que
LIVRE HUITIÈME. 417
Moh’ammed-el-H’aci était dans cette capitale ; son neveu
retourna aussitôt à Tunis, et fi t promettre aux chefs
des troupes et aux membres du gouvernement, qu’ils
ne recevraient aucune proposition venant de lui. Il y
eut à ce sujet une grande assemblée dans la mosquée de
l’Olivier. Le lendemain, on apprit qu’un des partisans
d’Ali-Bey, qui se trouvait à la tête d’un fort parti d’Arabes,
avait enlevé le camp des spahis près d’Amdoun.
Moh’ammed-Bey partit au plus vite, et, dès le lendemain,
il envoya à Tunis quelques têtes d’Arabes pour
tranquilliser les esprits, que la crainte agitait toujours.
Il se dirigea ensuite sur K’aïrouân, où il apprit que la
montagne d’Ouslat était révoltée. Il marcha contre les
rebelles avec sa cavalerie et son infanterie, et prit position
au pied de leur montagne ; il leur envoya de là des
marabouts pour les sommer de mettre bas les armes.
Ils y consentirent, et promirent de payer l’impôt ; mais
Moh’ammed exigea, de plus, qu’ils abandonnassent
leur montagne, ce dont ils ne voulurent pas entendre
parler, protestant qu’ils aimaient mieux mourir dans
leurs demeures que de les quitter. Moh’ammed, voulant
les y contraindre, demanda des renforts à Tunis,
et s’y rendit lui-même pour veiller à l’exécution de ses
ordres. Il était très-aimé des soldats, qui auraient donné
leur vie pour lui. Il retourna ensuite à l’armée, et envoya,
en pure perte, message sur message aux gens d’Ouslat,
qui persévérèrent dans leur refus. Enfi n, tous ses préparatifs
étant terminés, il pénétra sur leur territoire par
plusieurs endroits à la fois, et les aurait écrasés si Dieu
418 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
n’en avait autrement ordonné. Par un décret du Tout-
Puissant, ’Ali-Bey se trouvait au milieu des gens
d’Ouslat avec une partie de son monde, et avait ordonné
à Moustafa, son k’âïd, de s’embusquer hors de
la montagne. Lorsqu’il vit les troupes de Moh’ammed-
Bey engagées dans cette même montagne, il
alla attaquer le camp où le bey avait laissé ses bagages
sous la garde de quelques troupes ; il enleva des
chevaux et des chameaux, et fut même bien près de se
rendre maître de la position ; car, quoiqu’elle fût bien
défendue et pourvue d’artillerie, il l’attaqua avec une
vigueur et une bravoure dont tous ceux qui ont assisté
à cette affaire ont parlé avec admiration.
Les troupes qui étaient dans la montagne, entendant
qu’en attaquait sur les derrières, furent saisies
d’une frayeur subite et rebroussèrent chemin. Les
soldats prirent la fuite sans regarder derrière eux ;
l’ami, oubliait son ami, le parent ne s’occupait pas
de son parent ; c’était à qui courrait le plus vite. Les
montagnards se mirent à leur poursuite, et en tuèrent
un si grand nombre, qu’on n’avait jamais vu un pareil
carnage ; presque tous les offi ciers périrent, entre
autres le k’âïd Moh’ammed-ben-’Ali, lieutenant
du bey. Le bey lui-même manqua d’être pris ; il fut
obligé d’abandonner son artillerie, que, du reste, les
montagnards laissèrent là où ils l’avaient trouvée.
Enfi n le bey put rentrer à son camp avec les débris de
son armée ; le lendemain il retourna à la montagne,
reprit ses canons et, revint à K’aïrouân.
LIVRE HUITIÈME. 419
Cette affaire désastreuse, qui rendit le trou plus
grand que la pièce, eut lieu dans le mois de zil-k’ada
1087 ; la nouvelle en parvint bientôt à Tunis ; mais
elle y fut d’abord étouffée ; les uns la niaient, les
autres la disaient vraie.
Moh’ammed-Bey fi t ensuite demander de nouveaux
renforts à Tunis. On lui en envoya; mais les
soldats que l’on fi t partir étaient tellement dominés
par la peur, qu’ils n’espéraient pas même arriver
sains et saufs à K’aïrouân. Ils y arrivèrent cependant.
Lorsqu’ils furent réunis à ceux de leurs frères qui
avaient échappé au dernier désastre, le bey forma,
de soldats choisis parmi les uns et parmi les autres,
une armée bien équipée qu’il envoya dans le Djerid,
sous la conduite de son sandar Moh’ammed-Raïs,
connu sous le nom de T’abak’, et dont j’ai déjà parlé
dans l’histoire des deys. Ce chef avait sous ses ordres
le k’âïd Merad. Quant au bey Moh’ammed, il resta
avec la seconde partie des troupes. Bientôt il apprit
que son frère avait quitté la montagne avec peu de
monde. Il crut qu’il avait eu quelque démêlé avec les
gens d’Ouslat, et résolut de tenter de l’enlever. Il se
mit en marche, et l’atteignit, le jour de la grande fête,
près d’un lieu qu’on nomme Sbitela(1).
’Ali-Bey était campé, et n’apprit l’approche de
son frère que par ses coureurs ; il se disposa aussitôt au
combat. Moh’ammed le chargea avec impétuosité; mais
ses troupes étaient fatiguées d’une marche longue et
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1 L’ancienne Suffetula.
420 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
rapide ; elles s’emparèrent d’abord des chameaux, et
les cavaliers arabes se mirent à piller, selon leur habitude.
’Ali-Bey, voyant les soldats de son frère occupés
au pillage, les chargea à son tour. Il avait avec lui
son beau-père, Solt’ân-Ben-Mans’our-ben-Khâled,
cheikh des Arabes, et ses sbah’ïa, qui se conduisirent
avec beaucoup de courage. Dieu dispose de la victoire.
Après moins d’une heure de combat, Moh’ammed fut
mis en fuite ; les troupes qu’il avait laissées en arrière,
parce qu’elles étaient trop fatiguées pour le suivre,
voyant venir à elles les premiers fuyards, prirent position
là où elles se trouvaient, et se fortifi èrent comme
elles le purent. Moh’ammed leur fi t dire de se défendre,
car il craignait qu’elles ne fussent enlevées.
Il y eut dans cette affaire beaucoup de morts de
part et d’autre. Moh’ammed-Bey prit la fuite avec
ceux qui purent se soustraire au carnage, et gagna la
ville de Kef. L’armée d’Ali-Bey fi t un butin considérable
; elle ne put même tout enlever. Moh’ammed
avait apporté avec lui une grande quantité de dinars;
les Arabes eurent les mains pleines d’argent et d’effets
précieux. Après la bataille, ’Ali-Bey envoya quelquesuns
de ses offi ciers à la partie de l’armée de son frère
qui s’était retranchée, pour lui donner des paroles de
paix ; il expédia aussi des agents très-dévoués vers les
troupes du Djerid. Ses envoyés les ramenèrent, et les
contributions qu’elles avaient perçues furent remises à
’Ali-Bey. La nouvelle de sa victoire parvint à Tunis le
troisième jour de la fête. Les agents du gouvernement
LIVRE HUITIÈME. 421
furent d’abord dans une grande perplexité; enfi n ils
reconnurent qu’on n’avait d’autre parti à prendre
que d’envoyer au vainqueur une députation composée
d’une partie des chefs de la milice, des oulemaa
et de deux muftis. Il arriva alors ce que nous avons
raconté dans le livre précédent, c’est-à-dire la destitution
d’El-H’adj-Mami-Djamal et la nomination
d’El-H’adj-Mo’hammed-Bichara.
’Ali-Bey eut alors le pouvoir suprême ; tous les
ordres émanaient de lui. Moh’ammed fut longtemps
errant, cherchant les moyens de se venger de son frère,
et le trouvant toujours prêt à lui tenir tête partout
où il se présentait. Il y eut entre eux des combats dont
on parlera longtemps ; ils y déployèrent l’un et l’autre
une valeur qu’on ne saurait méconnaître, et qui a été
justement célébrée. Enfi n, après bien des guerres, et
quelles guerres ! Dieu rétablit la paix entre eux. Que
le Tout-Puissant les préserve désormais des calamités
qu’entraîne la désunion ! Qu’aucun étranger ne se
mette entre les deux frères !
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