GOUVERNEMENT ACTUEL.
Moh’ammed, dit T’abak’, est le plus grand des
deys, le plus honoré de tous ceux qui sont parvenus
au pouvoir, celui qui mérite le plus de louanges. Il est
le dernier en date et le premier par la gloire. Il a été
marin et a acquis une grande réputation dans cette
profession. Mais je ne dois pas m’occuper des événements
de sa vie antérieurs à l’époque où il parvint au
gouvernement par l’amitié d’Ali-Bey.
T’abak’ fut d’abord proclamé au camp du Fah’s,
à la fi n de rebi’-el-oouel 1088. Il se dirigea ensuite
sur Tunis. Il s’arrêta à Djebel-el-Akhdar. Il envoya de
là un détachement à Tunis pour arrêter El-H’adj-MamiDjamal
et les siens. On les lui amena : ce fut leur
dernier jour.
Le jeudi fi n du mois, le divan vint à sa rencontre
LIVRE SEPTIÈME. 375
et il fi t son entrée en ville. Quelques personnes trouvèrent
à redire à sa nomination ; d’autres l’approuvèrent.
Il alla s’asseoir à la porte de la k’as’ba, où
le peuple vint le saluer. Il parla avec douceur et de
manière à plaire à la multitude ; mais personne ne put
lire au fond de son coeur. Il rentra ensuite à la k’as’ba.
Le lendemain il en fi t sortir tous ceux qui l’habitaient,
voulant y rester seul avec les siens.
Il préluda dans son gouvernement avec une extrême
sévérité. Plusieurs grands furent envoyés en
exil; il fut sans pitié pour les rebelles et prit chaudement
les intérêts d’Ali-Bey.
La valeur des denrées augmenta, malgré tous ses
efforts pour maintenir les tarifs existants.
Au mois de cha’ban, le khalife du pacha arriva
de Turquie. Il fut reçu à Tunis comme l’aurait été le
pacha lui-même. Il s’occupa assidûment des affaires
publiques ; il rétablit la monnaie, dont tout le monde
se plaignait depuis quelque temps. Le public applaudit
à cette mesure.
K’aïrouan, Sfax et Monestir étaient en état de
rébellion ; le dey envoya des messagers à ces trois
villes pour les engager à la soumission ; mais il ne fut
pas écouté.
En zil-k’ada, le trouble et la confusion furent à
leur comble dans tout le pays de Tunis. L’absence
d’Ali-Bey se prolongeait ; on ne savait ce qu’il était
devenu ; Moh’ammed-Bey reprenait le dessus. En
zilh’adja, eut lieu l’affaire dans laquelle les portes de
376 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Tunis furent brûlées ; le désordre fut tel que la prière
de la fête ne put se faire dans la mosquée. Les troupes
de Moh’ammed-Bey entrèrent en ville et y commirent
tous les excès qu’elles voulurent ; la plus grande
partie de celles de la ville refusa de combattre, malgré
les vives exhortations du dey. Celui-ci s’enferma
alors avec les siens à la k’as’ba, qu’il avait bien pourvue
de munitions de toute espèce : il y fut assiégé.
Les assiégeants avaient nommé dey Sak’esli-
Huceïn. On se battit avec acharnement : le canon, la
mousqueterie, les mines retentissaient de toutes parts.
Comme les arrivages avaient cessé, la famine était dans
la ville. Le prix de la mesure de blé s’éleva à un demiréal,
soit six réaux l’ouiba(1), le kafi z à quatre-vingt-seize
réaux; on n’avait jamais vu pareille chose à Tunis.
Cet horrible état de choses dura vingt-quatre jours
les riches habitants furent rançonnés; on arrêta les
deux muftis, le cheikh Mohammed-Fetata et le cheikh
Ioucef-Dragut ; le premier s’évada et le second fut tué.
Enfi n Moh’ammed-Bey rappela ses troupes de Tunis.
Elles en sortirent bien affaiblies, et il leur arriva ce
que nous dirons plus loin. La k’as’ba rouvrit ses portes
le 4 ou le 6 de moh’arrem. Les habitants de Bâbes-
Souek’a s’étaient armés contre les gens de la ville,
et, malgré le départ des troupes, ils continuèrent à se
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1 La mesure de blé, ou sa’a, est la douzième partie de l’ouiba.
Il faut seize ouiba pour faire un kafi z, qui vaut trois charges et un tiers
de Marseille. Le réal, ou piastre de Tunis, a une valeur très-mobile,
qui varie de 1 franc à 75 centimes.
LIVRE SEPTIÈME 377
battre. La porte clé ce quartier, qui avait été Murée,
séparait les deux partis. Le bruit se répandit que les
troupes qui étaient sorties avaient pris la fuite; mais
rien de positif ne venait le confi rmer. Les hommes
de garde à H’alk’-el-Ouad avaient, à l’exception de
deux, abandonné leur poste. Il fallut les remplacer
par d’autres, qui n’étaient pas tous du même parti(1).
Au reste, la désunion régnait partout, et elle dura jusqu’à
ce que les têtes des vaincus eussent été exposées
devant la k’as’ba. Ces troubles coûtèrent la vie à bien
du monde. Parmi les hommes de marque qui. périrent,
fut Sak’esli, qui avait été nommé dey.
Vers la même époque, ’Ali-Bey fi t une maladie
qui le mit aux portes du tombeau ; mais il se rétablit.
Les troubles s’apaisèrent ; néanmoins la disette durait
toujours. Enfi n des navires chargés de blé arrivèrent,
et les prix baissèrent.
T’abak’-Dey fut inébranlable pendant toute
la durée de ce siège, ne se décourageant jamais et
veillant à tout avec un sang-froid admirable. Il donna
cinq nâs’ris à chacun de ceux qui s’étaient enfermés
avec lui dans la k’as’ba et pardonna aux autres. Il savait
bien qu’il n’avait rien à espérer de Moh’ammed-
Bey et qu’il lui fallait attendre qu’Ali-Bey eût repris
l’avantage. Sa conduite, dans cette circonstance, augmenta
la considération dont il jouissait : il fut craint ;
ses ennemis apprirent à le redouter.
Vers la fi n de cha’ban, Moh’ammed-Pacha arriva
_______________
1 Il s’agissait ici d’un service d’intérêt général.
378 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
de Constantinople. Il fut, reçu en sultan dans la ville
de Tunis, les membres du divan marchèrent des deux
côtés du cheval d’Ali-Bey ; tel était l’ordre de la Sublime
Porte.
Le 3 de choual 1089, commença à Tunis une fête
qui dura sept jours et sept nuits. Le huitième jour, la
mésintelligence éclata entre le dey et le pacha. Le
dernier quitta la ville tout courroucé et alla habiter
Kremsalïa. ’Ali-Bey assiégeait alors El-Monestir,
qu’il ne put prendre. On apprit, à la même époque,
que Moh’ammed-Bey s’était embarqué.
En 1090, et dans le mois de rebi, le pacha retourna
à Ras-et-Tabïa, mais aucun rapprochement n’eut
lieu entre lui et le dey.
Vers la même époque, ’Ali-Bey se rendit à l’armée
du printemps. L’armée d’été, partant plutôt qu’à
l’ordinaire, alla le rejoindre. Il l’envoya dans le Djerid,
contre la ville de Tôzer, qui s’était révoltée et qui
fait prise en 1091. ’Ali-Bey envoya aussi des troupes
à Kef. La solde ne fut pas payée à cette troupe. En
rebi’-et-tani 109l, ’Ali-Bey envoya des troupes aux
habitants de Selîmân. En djoumâd, il arriva des députés
d’Alger, pour traiter de la paix ; ils furent bien
reçus. En redjeb, le pacha alla à K’airouân. Je dirai
plus tard ce qu’il y fi t.
Sfax se soumit en choual. Dans le même mois, il
arriva des députés d’Alger. L’armée algérienne était
campée sur les limites des deux états. Le 21 de choual,
on apprit que Kef avait offert sa soumission, et, en
LIVRE SEPTIÈME. 379
zil-k’ada, que le bey l’avait accueillie. Le dey en eut
beaucoup de joie.
Vers le même temps, les Oulâd-Saïd furent battus.
La troupe, qui n’avait pas reçu de solde depuis
longtemps, se révolta le Ier de rebi’-el-oouel 1092.
Les soldats réclamaient ce qui leur était dû. Le dey
leur parla avec douceur; mais il ne put les apaiser.
Craignant alors pour lui-même les suites de cette
émeute, il s’enferma dans la k’as’ba pendant trois
jours, inspira ‘Ali-Bey, qui étouffa l’émeute en punissant
les chefs, et en faisant des promesses aux
autres.
Le 7 de rebi’-et-tani, le dey imposa extraordinairement
les habitants de la ville et ceux des faubourgs.
On murmura d’abord, et on paya ensuite. La campagne
paya aussi.
Le 2 de djoumâd-et-tani, le pacha partit pour
Constantinople, la mésintelligence existant toujours
entre lui et le dey. Il y eut grande abondance dans
le pays. Le kafi z de blé descendit à quatre réaux et
même au-dessous.
Que Dieu continue à diriger vers le bien les actes
de notre dey, et qu’il récompense ceux qui ont été
cause de son élévation ! Notre dey ne pouvait être
qu’excellent, puisqu’il a été choisi par ‘Ali-Bey. Que
Dieu l’assiste et comble ses voeux et ses désirs !
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