RÈGNE D'EL-K’AÏEM-BAMR-ALLAH.
Abou-el-K’âcem-Nezzar, fi ls d’El-Moh’di, succéda
à son père, d’après la promesse qu’il lui en avait faite,
et suivit ses errements. Il envoya contre Djenaïa(2) une
fl otte commandée par ‘Ali-ben-Ish’ak’, qui s’en rendit
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1 El-K’aïrouâni donne les détails de cette guerre dans la première
partie du livre VI.
2 Gênes. Les Arabes n’y restèrent pas, et se contentèrent de la
ravager.
LIVRE QUATRIÈME. 97
maître. Il envoya dans le Mor’reb Missour-el-Fita
avec un nombre considérable de troupes, et se rendit
lui-même à Fês.
De son temps parut Abou-Izîd-ben-Kidad-el-
Kardji, dont je vais résumer l’histoire.
Abou-Izîd était fi ls de Mekalled-ben-Kidad, de
Touzer, et Zenati d’origine. Quant à lui, il était né
dans le pays des Nègres. Mekalled-ben-Kidad et son
fi ls, étant allés habiter le Mor’reb, Abou-Izîd y fi t son
éducation et adopta les principes d’une secte perverse
qui rejetait la Sunna et traitait d’hérétiques ceux qui
l’admettaient. Son éducation faite, il fonda une école
et vécut des dons qu’on lui faisait. Il demeurait dans
an mesdjed de Tak’ious. Il était vêtu de laine, portait
un bonnet de laine, et avait toujours un chapelet
passé au cou. Son extérieur de piété et ses discours
lui attirèrent de nombreux disciples et de chauds admirateurs,
dès le règne d’El-Moh’di. Bientôt il fut
le chef d’une faction politique, et commença à faire
des courses dans le pays des Berbères. Sous le règne
d’El-K’aïem, il devint redoutable. Il assiégea Badja
et Kastilia, et s’empara de Medjâna. Là on lui fi t présent
d’un âne blanc, qui fut sa monture ordinaire et
avec lequel il entra en Afrique. Il pilla la ville d’Arbes,
dont les habitants se réfugièrent vainement dans
leurs mosquées. Les soldats violèrent les vierges, et
commirent des horreurs indignes de musulmans.
El-K’aïem fi t marcher contre lui Bechir-el-Fita, qui
avait surtout pour mission de défendre la ville de Badja.
98 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Abou-lzîd se porta à sa rencontre, dévastant le pays
qu’il traversait et emmenant les femmes captives. Il
fut battu dans une première affaire ; mais, à la seconde,
Bechir, vaincu, fut contraint de prendre la fuite.
Il se retira à Tunis. Abou-Izîd s’empara de vive force
de Ladja. Il donna trois jours de pillage à ses troupes,
puis il mit le feu à la ville, réduisit les femmes
en servitude, et se livra à des actes affreux contre les
habitants, n’épargnant pas même les enfants à la mamelle.
Tous les Kabiles, épouvantés, vinrent, bon gré
malgré, lui faire leur soumission. Il fi t confectionner
des tentes et des drapeaux, et marcha contre Bechir,
qui était à Tunis. Bechir s’avança au-devant de lui
avec les Tunisiens ; mais il fut encore battu. Alors
ceux de Tunis se révoltèrent contre le gouvernement
d’El-K’aïem, et fi rent leur soumission à Abou-Izîd,
qui leur donna un gouverneur de leur ville.
Abou-Izîd se porta ensuite vers Fah’s-Abi-T’âleb,
lieu encore connu de nos jours et qui se trouve près
de Zar’ouân. Bechir lui livra bataille à Herk’la, et
cette fois fut vainqueur. L’armée d’Abou-Izîd perdit
quatre mille hommes tués et cinq cents prisonniers.
Ces derniers furent conduits à Mohdïa, on ils furent
tous massacrés. Abou-Izîd se releva de cette défaite,
parvint à réorganiser son armée, et se porta à H’arirïa,
près de K’aïrouân. Il battit les gens de Ketama, qui
s’enfuirent du côté de Rekkâda. Il était alors à la tête
de cent mille hommes, tant infanterie que cavalerie. Il
s’avança pendant quelques jours tantôt vers Rekkâda,
LIVRE QUATRIÈME. 99
tantôt vers K’aïrouân. Puis les gens de K’aïrouân lui
ayant livré bataille et ayant été vaincus, cette ville
tomba en son pouvoir. Il fi t camper son armée en dehors
de la porte dite de Tunis, et ne laissa entrer dans
la ville que les Kabiles, qui la saccagèrent. Les notables
étant venus implorer l’aman, il leur demanda
pourquoi ils n’avaient pas fait cette démarche plus
tôt. ils cherchèrent à s’excuser; mais, pendant qu’il
les traînait ainsi en longueur, K’aïrouân était pillé,
et ses habitants égorgés. Les notables invoquèrent sa
pitié en lui disant que leur ville allait être détruite,
« Eh ! quand cela serait, leur répondit-il, la Mecque
et le temple de Jérusalem l’ont bien été deux fois ; »
ensuite il leur donna l’aman. Ayant, après cela, reçu
la nouvelle que les troupes d’El-K’aïem marchaient
contre lui, il fi t publier dans K’aïrouân que tout le
monde eut à prendre les armes pour cette guerre,
qu’il qualifi a de sainte, sous peine de mort et de confi
scation de biens. Cette mesure violente lui procura
beaucoup de combattants. Il se rencontra avec l’armée
d’El-K’aïem. La victoire, un instant indécise, se
déclara pour lui. Les troupes de l’émir furent défaites,
et il leur prit leurs tentes et leurs drapeaux. Les vaincus
se réfugièrent à Mohdïa, dont, dans leur frayeur,
ils abandonnèrent même les faubourgs.
Abou-Izîd resta soixante jours sous ses tentes, et,
pendant ce temps, il envoya sa cavalerie dans les places
de la côte pour en enlever les armes et les approvisionnements.
La ville de Souça fut prise de vive force
100 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
On coupa les pieds ou l’on brisa les os aux hommes.
On éventra les femmes, depuis les parties sexuelles
jusqu’à la poitrine. Abou-Izîd commit des horreurs
qui ne seraient pas même permises contre des ennemis
de la religion. Les habitants de l’Afrique abandonnèrent
leurs demeures, et se sauvèrent nus et sans
chaussures à K’aïrouân ; un grand nombre périrent
de faim et de soif. La ville de Tunis fut pillée. On
en enleva beaucoup d’argent et d’esclaves, et douze
mille jarres d’huile.
J’ai parlé de cet événement dans le commencement
de mon ouvrage. Le nombre des villes qui furent
pillées est incalculable. Les Berbères, qui composaient
la plus grande partie des troupes d’Abou-Izîd,
transportèrent le butin dans leur pays.
En 333, El-K’aïem fi t creuser des fossés autour
des faubourgs de Mohdïa, et invita ceux de Senhadja
et de Ketama à venir la défendre. Abou-Izîd, de son
côté, appela à lui les Berbères pour l’attaquer. Il parut
bientôt sous ses murs et en ravagea les environs. El-
K’aïem sortit pour lui livrer bataille. Ses troupes furent
mises en fuite. Abou-Izîd arriva jusqu’aux fossés des
faubourgs avec sa garde, et dispersa les troupes qui les
défendaient. Il entra dans la mer, avec les siens, jusqu’à
ce que les chevaux eussent de l’eau à la hauteur
du poitrail. Ensuite il força la première enceinte et pénétra
jusqu’au lieu de la prière, à une portée de trait du
corps de la place. Le reste de son armée était à Zouîla,
pillant et massacrant sans miséricorde. Enfi n les gens
LIVRE QUATRIÈME. 101
de Mohdïa reprirent courage. Abou-Izid fut contraint
de rentrer dans son camp, qu’il retrancha. Mais les
Kabiles de Tripoli, de K’âbes, de Nefouça, du Zâb, et
même du fond du Mor’reb, vinrent à lui, et le siège
continua.
Une seconde attaque coûta beaucoup de monde
à El-K’aïem. La troisième fut aussi très-sanglante ;
mais, dans celle-ci, Abou-Izîd fut vaincu et contraint
de se retirer dans son camp, après avoir fait des pertes
immenses. Une quatrième attaque n’aboutit qu’à de
nouvelles pertes d’hommes de part et d’autre.
La disette était dans Mohdïa et en fi t sortir beaucoup
de monde.
El-K’aiem ouvrit alors les magasins, qui avaient
été bien pourvus du temps de son père, et fi t des distributions
de vivres à la troupe et aux esclaves. Mais la
détresse de Badja n’en continua pas moins. Ils furent
réduits à manger des cadavres, des bêtes de somme
et des chiens. A la fi n tout le monde quitta la ville, et
El-K’aïem resta seul avec ses troupes. Les Berbères
éventraient au dehors ces malheureux fugitifs pour
arracher de leurs entrailles l’or qu’ils les soupçonnaient
d’avoir avalé, et se rendirent coupables d’atrocités
inouïes.
El-K’aïem, ayant appris que les troupes d’Abou-
Izîd étaient dispersées pour le pillage, fi t une sortie
dont le succès fut équivoque. Il y eut plusieurs engagements
entre les deux partis, et la victoire fut
partagée.
102 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Au commencement de 334, la désunion se mit
dans les troupes d’Abou-Izîd, qui se dispersèrent. Il
ne lui resta que trente hommes, avec lesquels il retourna
à K’aïrouân. Là il prodigua ses trésors pour
relever son parti, mais ce fut en vain : tout le monde
l’abandonna. Il devint un objet de risée, même pour
les enfants. Il s’enfuit, et El-K’aïem fi t prendre possession
de K’aïrouân. Les gens de Mohdïa, à la levée
du siège, avaient pillé ses bagages et pris ses drapeaux.
L’abondance succéda à la disette dans cette ville.
Cependant Abou-Izid se releva encore, grâce aux
Kabiles, qui ne tardèrent pas à revenir à lui de tous
côtés. Il envoya à Tunis des troupes, qui y entrèrent
le 10 de safar 334, et la pillèrent. On massacra les
hommes, on réduisit en servitude les femmes et les
enfants. Plusieurs Tunisiens se noyèrent en voulant
se sauver par mer ; d’autres allèrent se cacher dans
les ruines de Carthage, où ils moururent de faim.
L’armée d’El-K’aïem marcha de nouveau contre
Abou-Izîd vers Tunis. Elle fut battue dans un combat,
qui se livra près de l’Ouad-Meliân(1), et se retira
à Djebel-er-Reças ; mais une seconde affaire lui fut
avantageuse, et les troupes d’A’bou-Izîd furent mises
en fuite. L’armée d’El-K’aïem reprit Tunis le lundi 5
de rebi’-el-oouel. Tous les soldats ennemis qu’elle y
trouva furent massacrés. Près de trois mille charges
de munitions de bouche tombèrent en son pouvoir.
Elle retourna ensuite à Mohdïa. Après son départ,
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1 Petite rivière à deux lieues au Sud de Tunis.
LIVRE QUATRIÈME. 103
Ia’k’oub, fi ls d’Abou-lzîd, ayant rassemblé des forces
considérables, marcha sur Tunis, fi t main-basse
sur les habitants qui y étaient rentrés, et incendia ce
qui y restait de maisons. Il alla ensuite à Badja, où il
commit les mêmes excès. Il y eut à cette époque, en
Afrique, des calamités dont il est impossible de présenter
un tableau exact.
Lorsque les prisonniers faits à Tunis arrivèrent
à K’aïrouân, les gens de la ville les délivrèrent des
mains des Berbères.
Le fi ls d’Abou-Izîd, ayant encore augmenté ses
forces, marcha sur Souça à la tête de quatre-vingtsept
mille Berbères en djoumâd-el-akher 334. Pendant
qu’il assiégeait cette place, El-K’aïem abdiqua
en faveur de son fi ls dans le mois de ramad’ân, et
mourut dans le mois de chouâl suivant.
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