EL-MOEZ-BEN-BADIS-BEN-EL-MANS’OURBEN-
BALKIN-BEN-ZIRI-BEN MENÂD-ES-SENHADJI.
Ce prince fut proclamé à Mohdïa le 3 de zilh’adja
406. Il était alors âgé de huit ans et sept mois.
Lorsqu’on sut la mort de Badis, le gouverneur de
K’aïrouân, ainsi que les docteurs de la loi et tous les
grands allèrent présenter leurs hommages à El-Moez,
au sujet de la mort de son père et de son avènement
au trône. Ce jeune prince se montra à eux dans toute
la splendeur de la royauté. Il se fi t remarquer par une
sagesse et une raison bien supérieures à son âge. Au
reste, c’était sa grand’mère qui dirigeait les affaires.
Elle reçut parfaitement bien les gens de K’aïrouân et
leur ordonna ensuite de retourner chez eux.
Le Ier de moh’arrem, les troupes qui transportaient
le corps de Badis arrivèrent à Mohdïa, où il fut
inhumé. El-Moez se porta au-devant du convoi. Les
chefs principaux lui furent présentés, et il leur donna
des preuves de son intelligence et de sa générosité.
El-Moez se trouvait à Sabra lorsqu’il s’éleva de
grands troubles religieux : comme les Chiites professaient
ouvertement leurs pernicieux principes, les
orthodoxes en massacrèrent un certain nombre avec
leurs femmes et leurs enfants. A Mohdïa, plusieurs
de ces sectaires furent tués dans la mosquée où ils
s’étaient réfugiés. Tous ceux que l’on rencontrait à
K’aïrouân étaient maltraités, massacrés ou brûlés.
Plus de cinq cents Chiites,
LIVRE CINQUIEME. 139
fuyant la persécution, se réfugièrent dans le château
de Mans’our, demandant la protection d’El-Moez,
qui ordonna qu’on leur laissât la vie. El-Moez fut
suscité par Dieu pour détruire l’hérésie. Quoique
né lui-même dans la secte des Chiites, il en détestait
les principes(1). Sous lui, tout le monde dut suivre la
secte de Malek ; toutes les autres furent abolies. Il y
avait auparavant les sectes des Sefi ria, des Chiites,
des Abadia, des Mkaria et des Melzala. Quant aux
sectes sunnites, il y avait celle d’H’anefi a et celle de
Malek ; il ne reste plus que cette dernière(2). Lorsque
El-Moez se fut consolidé dans son gouvernement, il
refusa toute obéissance aux Beni-’Obeïd et fi t proclamer
dans les prières publiques les Beni-’Abbas,
comme je le dirai plus tard.
H’amad, grand-oncle de Moez, avait pris les armes
dans le Mor’reb ; ce prince marcha contre lui et le défi t
dans plusieurs combats. A la fi n, H’amad se soumit et
envoya à El-Moez son fi ls avec des lettres d’excuses.
_______________
1 Sa conduite avait en cela un but plus politique que religieux.
Ayant résolu de se soustraire à l’obéissance des Fatimites, il cherchait
au préalable à détruire la secte des Chiites en Afrique.
2 Les Sunnites ou orthodoxes se divisent en quatre rites, qui
ne diffèrent que par quelques points peu importants de théologie, de
culte et de jurisprudence, au sujet desquels la discussion est permise,
et que par cette raison on appelle Mah’moudat et Matbouat, c’est-àdire
autorisés et suivis. Les chefs de ces quatre écoles sont :
1° Abou-H’anifa-ben-T’abet, né à K’oufa l’an 80 de l’hégire,
un des plus savants et des plus célèbres docteurs de l’islamisme. Ce
ne fut que longtemps après sa mort que sa doctrine fi t autorité : de son
vivant il fut persécuté par le khalife de Bagdad, parce qu’il n’admettait
pas d’une manière absolue le dogme désespérant de la prédestination.
140 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
El-Moez lui pardonna et lui assigna une pension de
3,000 drachmes par jour, plus vingt-cinq mesures
d’orge pour ses chevaux et ceux de ses amis, à qui il
distribua de plus cent vêtements complets. Il donna,
en outre, à son cousin trente juments, avec des selles
brodées d’or, et une si grande quantité d’autres objets
précieux, qu’on ne saurait les évaluer; puis il le renvoya
à son père. Il établit ensuite des offi ciers dans
toutes les villes du Mor’reb.
Le khalife d’Égypte El-H’akem lui ayant expédié
un titre confi rmatif de la position qu’il occupait en
Afrique, il lui députa, en 408, son affranchi Sandal,
gouverneur de Badja, avec un présent de trois cent
trente-cinq zèbres, avec des selles garnies d’or, des
esclaves nègres et autres choses. Le khalife lui envoya,
en retour, un sabre, enrichi de diamants, d’une
valeur inestimable, et un diplôme de noblesse; ce qui
n’avait eu lieu pour aucun de ses prédécesseurs.
_______________
Les Turcs suivent sa doctrine ;
2° Abou-’Abd-Allah-Malek-ben-Ars, que suivent les Arabes
d’Afrique ;
3° Ah’med-ben-H’anbal ;
4° Abou-’Abd-Allah-ben-Edris-el-Chaféi.
Les Sunnites, qui se divisent en ces quatre écoles, sont ainsi
nominés, parce qu’ils admettent le sunnah ou tradition, la loi orale,
que les Chiites repoussent ; ils ont raison de se considérer comme les
seuls orthodoxes, parce qu’en se plaçant au point de vue musulman
on ne peut nier, sans blesser la logique, que la transmission légale
du pontifi cat ne se trouve en eux; ils ont à cet égard sur les Chiites
le même avantage que, chez les chrétiens, les catholiques ont sur les
protestants.
LIVRE CINQUIÈME. 141
En 411, la grand’mère de Moez mourut. Les funérailles
coûtèrent 100,000 dinars, d’après l’évaluation
qui fut faite par les comptables de l’époque. Le
cercueil était en bois des Indes garni de perles et de
lames d’or. Les clous étaient d’or, et il y en avait pour
1,000 miktars. Le corps fut enveloppé de cent vingt
linceuls, et embaumé avec grande profusion de musc
et d’encens. Vingt et un chapelets des plus grosses
perles furent suspendus au cercueil de cette princesse,
qui fut inhumée à Mohdïa. El-Moez fi t immoler à cette
occasion cinquante chamelles, cent boeufs et mille
moutons. La chair de ces victimes fut distribuée au
peuple. Les femmes eurent de plus 100,000 dinars.
En 413, El-Moez se maria, ce qui donna lieu à
des fêtes superbes. La dot et le trousseau de la mariée
furent exposés en public. La dot avait été transportée
au lieu de l’exposition par dix mulets chargés chacun
de 10,000 dinars. Les fêtes en coûtèrent plus d’un
million. On édifi a plusieurs châteaux, édifi ces comparables
pour la magnifi cence à ceux d’El-No’manben-
Mandar dans l’Irak(1).
Ce fut sous le règne d’El-Moez que les Zenata prirent
les armes du côté de Tripoli. Il leur fi t longtemps
la guerre et en tua beaucoup. Ces Zenata sont ceux
dont il a tant été parlé dans le monde. Leur histoire
_______________
1 No’man-ben-Mandar, roi d’Irak’, petit royaume arabe et
chrétien dépendant de la Perse, et qui, comme cet empire, alla se fondre
dans celui des khalifes. La magnifi cence des édifi ces de l’Irak’ est
célèbre en Orient. On reviendra sur ce sujet dans le livre VIII.
142 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
se rattache à celle des Beni-Helal. Les gens de Tripoli
aiment à en parler ; c’est au point qu’ils trouvent toujours
moyen de ramener la conversation sur ce sujet.
El-Moez fut le prince le plus généreux et le plus magnifi
que de sa famille. Il était plein de piété et d’humanité.
Il n’y eut sous son règne d’autres exécutions
à mort que celles qui furent ordonnées en justice. Il
était doué d’une excellente mémoire et d’une intelligence
rare. Il cultivait les arts et les sciences. Il nous
reste de lui une jolie pièce de vers. Le roi des chrétiens
lui envoya des présents.
En 435, il prit l’île de Djerba et se déclara pour
les Beni-’Abbas, et l’imam EI-K’aïem -Bassir-Allahel-
Abassi(1) lui envoya un diplôme.
En 440, le nom des Beni-’Obeïd ne fut plus proclamé
dans les prières publiques. El-Moez déchira
leur drapeau et le brûla. De grands troubles suivirent
cet acte. Souça, K’afs’a, Sfax, Badja, et presque tout
le Mor’reb se révoltèrent. Ce fut alors que commencèrent
à paraître les Lamtouna, qui se rendirent maîtres
de toute cette contrée. Je donnerai. plus tard une partie
de leur histoire, s’il plaît à Dieu. A la même époque,
les Arabes de l’Orient fi rent invasion en Afrique et la
ravagèrent. Voici quelle fut la cause de leur venue.
Lorsque El-Moez se décida à se soustraire à l’obéissance
des Beni-’Obeïd, il travailla d’abord à les déconsidérer
dans l’esprit des peuples, en semant de fâcheux
_______________
1 Le khalife-de Bagdad, pour lequel El-Moez s’était déclaré en
abandonnant le parti des Fatimites.
LIVRE CINQUIÈME. 143
bruits sur leur compte. Il chercha même à corrompre
leurs serviteurs. Il écrivit à cet effet au visir d’El-
Mestamer, khalife d’Égypte, pour l’engager à trahir
son maître. Sa lettre se terminait par ces vers : « Cesse
de t’attacher à des yeux sans consistance, et dont
un homme comme toi devrait ignorer même le nom.»
Après avoir lu cette lettre, le visir dit à un de ses amis
: «N’est-il pas surprenant qu’un homme du Mor’reb,
un Berbère, veuille tromper un Arabe de l’Irak’ ? »
Lorsque El-Moez se fut mis en révolte ouverte
et qu’il eut reçu l’investiture du khalife de Bagdad, le
visir conseilla à El-Mestamer de faire marcher contre
lui des tribus d’Arabes. Ce prince goûta ce conseil,
et fi t partir les Arabes du Saïd, à qui il distribua de
l’argent et abandonna Barka. Les Arabes qui allèrent
ainsi en Afrique étaient les Riah’, les Zagba, et
une portion des Beni-Amer et des Senan. Arrivés en
Afrique, ils y commirent toutes sortes d’excès et se
gorgèrent de richesses. Lorsque leurs amis d’Égypte
apprirent cela, ils voulurent aller les rejoindre et offrirent
de l’argent à Mestamer pour qu’il le leur permît.
Le prince accepta leurs offres. Il retira plus d’eux, en
leur permettant de se rendre en Afrique, qu’il n’avait
donné à leurs devanciers pour les y pousser(1).
_______________
1 Cette invasion de la Barbarie par les tribus arabes de l’Égypte
est un fait très-remarquable de l’histoire de cette contrée; mais il en
est un autre qui, quoique peu connu, ne l’est pas moins : c’est une
émigration très-considérable qui eut lieu de. la Barbarie en Égypte
vers la fi n du XVIIe siècle. A cette époque, grand nombre de tribus
de Tunis et de Tripoli se portèrent dans les régions arides de la rive
144 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Ces nouveaux venus eurent d’abord à combattre
les Zenata des environs de Tripoli. El-Moez marcha
contre eux avec une réunion de Senhadja et de Zenata.
Les deux partis se trouvèrent en présence. Les
Zenata fi rent défection et les Senhadja prirent la fuite.
El-Moez, entouré d’un corps de nègres de près de
vingt mille hommes, résista plus longtemps qu’on ne
devait l’attendre d’un prince que la fortune abandonnait
; mais, à la fi n, il fut contraint de battre en retraite
sur Mans’oura. Les Arabes s’avancèrent jusqu’à K’aïrouân.
Il y eut entre cette ville et Rekkâda un combat
où ils furent encore vainqueurs. El-Moez voulut alors
négocier; il fi t ouvrir les portes de K’aïrouân et permit
aux Arabes d’entrer dans cette ville et d’y acheter
ce dont ils auraient besoin. Il espérait les rappeler, par
cette concession, à des sentiments plus modérés et les
déterminer à retourner dans leur pays; mais il n’en fut
pas ainsi les Arabes pillèrent la ville, en dispersèrent
les habitants, se rendirent maîtres de toute la contrée,
qu’ils se partagèrent et qu’ils ruinèrent complètement.
El-Moez, voyant qu’il ne pouvait résister à ce
torrent dévastateur, se retira à Mohdïa, dont son fi ls
Temin était gouverneur. Celui-ci alla à sa rencontre
_______________
gauche du Nil, et pendant plusieurs années elles ne vécurent que des
déprédations qu’elles commettaient dans la vallée de ce fl euve ; mais
elles fi nirent par s’établir sur des terres que leur céda le gouvernement,
et les cultivèrent. Depuis cette époque, ces hommes de proie
sont devenus de paisibles fellah’, plus pillés que pillards. On peut
voir à ce sujet, dans l’ouvrage de la Commission d’Égypte, les Mémoires
de MM. Jomard et Aimé Dubois.
LIVRE CINQUIÈME. 145
et lui rendit tous les honneurs qu’il lui devait comme
à son souverain et à son père. El-Moez lui remit la
conduite des affaires, et mourut en 453, après un règne
de quarante-neuf ans. Il fut très-généreux. On dit
qu’il donna en un seul jour 100,000 dinars à un de ses
amis. Mais son règne fut continuellement agité par
la guerre, tous ses commandants de province s’étant
successivement révoltés contre lui. Il n’y a que Dieu
dont l’empire soit solide et durable.
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