LIVRE TROISIÈME.
CONQUÊTE DE L’AFRIQUE PAR LES
MUSULMANS. ÉMIRS QUI ONT GOUVERNÉ
CE PAYS DU TEMPS DES KHALIFES
ET POSTÉRIEUREMENT.
Les khalifes conquirent, dans leur temps, la plus
grande partie de l’Orient. ‘Amrou-ben-el-’Assi, après
s’être emparé de l’Égypte et de la ville d’Alexandrie,
envoya ‘Ok’ba-ben-Nafi ch à Barka, à Zouîla et aux
villes environnantes. Toutes se soumirent aux musulmans.
Pendant ce temps, ‘Amrou-ben-el-’Assi se porta,
par une marche rapide, sur la ville de Tripoli qu’il
enleva. Il soumit également les montagnes de Nefouça(
1), alors peuplée de chrétiens. Ces événements
se passèrent sous le règne du khalife ‘Omar-ben-el-
Ketab, en l’année 23 de l’hégire; ‘Amrou-ben’-el-
’Assi ne s’engagea pas plus avant dans l’Afrique et
retourna en Égypte.
’Otmân-ben-’Affân, qui succéda à ’Omar-ben-el-
Ketab, ne voulut destituer aucun gouverneur, à son avènement
au khalifat, s’étant fait une maxime de ne destituer
personne, sauf le cas de prévarication. ’Amrouben-
et-’Assi resta donc gouverneur d’Égypte, et le
nouveau khalife nomma au commandement de l’armée
_______________
1 Edrîci place les montagnes de Nefouça à six journées de marche
de Tripoli, et à neuf de Sfan.
LIVRE TROISIÈME. 37
d’Afrique, son frère de lait(1), ’Abd-Allah-ben-S’adben-
Abi-Tarh’, originaire d’Égypte. Il lui adjoignit
‘Abd-Allah-ben-Nafi h-ben-’Abd-et-Kis et ‘Abd-Allah-
ben-Nafi ah-ben-el-H’usseïn.
L’armée pénétra en Afrique. Elle était forte de
vingt mille hommes. Arrivé à K’abs’a(2), Ben-Abi-
Tarh’ expédia des courriers dans toutes les directions,
et se porta ensuite vers Sbît’la(3) ; Djardjir commandait
alors dans cette ville et s’était rendu redoutable
dans toute la contrée. On rapporte que ce Djardjir(4),
dépendait de H’arkal(5), mais qu’après avoir trahi
son maître il s’était emparé de l’autorité suprême et
s’était mis à battre monnaie en son propre nom. Son
pouvoir s’étendait de Barka à Tanger, et le siège de
son gouvernement était à Sbît’la.
Les lettres que Ben-Abi-Tarh’ écrivit à Djardjir
ne furent pas du goût de ce dernier, qui se prépara à la
guerre(6). Parmi les moyens qu’il employa pour vaincre
les envahisseurs, il promit et jura de donner sa fi lle
en mariage à celui qui tuerait le chef de l’armée musulmane,
et, afi n que chacun pût contempler la palme
_______________
1 C’est-à-dire son frère utérin, d’après le sens que les Arabes
attachent à cette expression, frère de lait.
2 C’est la même ville qui est ordinairement appelée K’afs’a, et
qui est la Capsa des Romains.
3 L’ancienne Suffetula.
4 Le patrice George.
5 Héraclius, empereur de ce qui restait de l’empire romain.
6 Dans ces lettres, le général arabe sommait le patrice George
d’embrasser l’islamisme, ou de se rendre tributaire du khalife.
38 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
promise au vainqueur, il la fi t exposer à tous les yeux.
Cette nouvelle parvint aux oreilles de Ben-Abi-Tarh’,
qui jura à son tour, par la religion de Moh’ammed,
qu’il donnerait la fi lle de Djardjir à celui qui tuerait ce
prince. Le combat ne tarda pas à s’engager(1). L’ennemi
avait cent vingt mille combattants. Il fut cependant
battu, et Djardjir tué par’Abd-Allah-ben-el-Zouhir,
qui eut sa fi lle pour récompense. Les chrétiens vaincus
se retirèrent, dans le plus grand désordre, derrière
les remparts de Sbît’la. Ben-Abi-Tarh’ en fi t le siège
et s’en rendit maître, en l’an 27 de l’hégire. Il y trouva
une grande quantité d’or et d’argent. ‘Abd-Allah-benel-
Zouhir, qui avait eu l’honneur de tuer le général
chrétien, fut envoyé au khalife ‘Otmân ben-’Affân
pour lui porter la nouvelle de cette victoire. On dit qu’il
arriva en vingt-sept jours au terme de son voyage.
Ben-Abi-Tarh’ dépêcha ensuite des courriers
vers K’s’ahr-K’afs’a. Les Romains, frappés d’épouvante,
se renfermèrent à la hâte dans leurs places fortes,
puis envoyèrent demander la paix, s’engageant à
payer sur-le-champ trois cents quintaux d’or, si Ben-
Abi-Tarh’ consentait à retourner d’où il était venu.
Cette offre convint au général arabe, qui prit l’argent
et signa la paix. Il quitta l’Afrique après y avoir séjourné
un an et deux mois. Il retourna en Égypte, recevant
sur son passage la soumission des pays qu’il
traversait. Le butin fut distribué aux troupes.
_______________
1 Cette bataille fut une série de combats qui durèrent plusieurs
jours, et où la victoire fut vivement disputée.
LIVRE TROISIÈME. 39
On dit que pendant qu’il était en Afrique, Ben-Abi-
Tarh’ envoya ‘Abd-Allah-ben-Nafi h-ben-el-Hussein
et ‘AbdAllah-ben-Nafi h-ben-’Abd-et-Kis à Nedjed et
en Andalousie. Ils s’y portèrent en longeant le rivage
de la mer, et y fi rent un grand. butin. D’autres auteurs
assurent que, lorsque Ben-Abi-Tarh’ quitta l’Afrique,
il y laissa à sa place ‘Abd-Allah-ben-Nafi h-ben-
’Abd-el-Kis. Ces auteurs sont ceux qui prétendent
que l’Andalousie a été soumise du temps d’Otmân.
En général, les historiens s’accordent à dire que cette
conquête ne se fi t que du temps d’El-Oulid-ben-’Abdel-
Mâlek, ce qui est conforme à la vérité, à moins que
ce pays n’ait été conquis deux fois ; c’est l’opinion de
beaucoup de gens(1). Des historiens prétendent aussi
que Ma’ouïa-ben-Khedidj fi t trois autres invasions en
Afrique, mais il y a beaucoup de contradictions parmi
eux. Quelques-uns disent que cette guerre eut lieu en
l’an 34 de l’hégire, avant qu’Otmân eût été assassiné.
La première incursion eut lieu, selon eux, en 34, la
seconde en l’an 40, et la troisième sous le khalifat de
Ma’ouïa. Aucun de ces historiens ne dit quel était le
khalife régnant à l’époque de la première incursion.
On ne sait si c’était ’Ali-ben-Abi-T’âleb, ou H’acen
son fi ls. Ma’ouïa-ben-Abi-Khedidj vivait, vers l’an
50, sous le règne du khalife Ma’ouïa-ben-Abi-Sefi an
_______________
1 Au rapport de d’Herbelot, Ben-Chohna, historien du IXe
siècle de l’hégire, parle d’une expédition d’Andalousie, qui aurait
été antérieure à celle de Tarik ; mais elle n’aurait eu lieu que sous le
règne d’Abdel-Mâlek-ben-Merouân, cinquième khalife O’mmiade.
40 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
En l’année 40, H’acen-ben-’Ali-ben-Abi-T’âleb était
khalife. L’an 45 de l’hégire, Ma’ouïa-ben-Abi-Sefi an
envoya Ma’ouïa-ben-Khedidj en Afrique, à la tête
d’une armée de dix mille hommes. ’Abd-Allah-ben-
’Omar-ben-el-Ketab, ’Abd-Allah-ben-el-Zouhir-benel-’
Aouâm, ‘Abd-el-Mâlek-ben-Merouân, Iah’ïa-ben-
Abi-el-H’akem-ben-Abi-el-’Assi, et un grand nombre
des plus notables de K’orîch(1) marchèrent avec lui.
Ce nouveau général envoya ‘Abd-Allah-ben-el-Zouhir
investir la place de Souça. Ce chef marcha contre
cette ville, combattit vaillamment les chrétiens qui
l’habitaient, et retourna vers son général après avoir
porté le mépris pour les ennemis au point de faire la
prière d’El-’Acer(2) en face d’eux, sans s’embarrasser
des traits qu’ils lui lançaient. ‘Abd-el-Mâlek-ben-Merouân
fut envoyé vers Djeloula, dont il fi t le siège, et
qu’il emporta d’assaut au bout de très-peu de temps ;
il y fi t un très-grand butin, et enleva les enfants, et tout
fut partagé entre les croyants. Je ne sais si ceci eut lieu
en 34 ou en 45 de l’hégire(3).
Entre Djeloula et K’aïrouân, à vingt-quatre milles
de la première de ces deux villes, se trouve un joli
endroit appartenant aux Beni-’Obaïd, connu sous le
nom de Sardania. Il n’existe pas en Afrique de site
_______________
1 Tribu célèbre, qui avait la garde et l’administration du temple
de la Mecque à l’époque de la venue du prophète. Moh’ammed était luimême
de cette tribu, de la famille de H’achem.
2 La prière de quatre heures du soir. On sait que les musulmans sont
tenus de prier quatre fois par jour.
3 L’auteur tranche la question dès le commencement de ce paragraphe.
La date de 45 est la véritable.
LIVRE, TROISIÈME. 41
plus agréable, et où l’air soit plus pur; il y a beaucoup
d’arbres fruitiers, de cannes à sucre, de jasmins et
surtout de rosiers. Ben-Nadj a écrit que, dans la saison,
on en exportait pour K’aïrouân quarante charges
de roses par jour.
Néanmoins Ben-’Adidj envoya une fl otte de deux
cents voiles avec des troupes en Sakalia(1). Cette expédition
ne dura qu’un mois et produisit un riche butin,
dont la cinquième partie fut envoyée au khalife.
Benzert(2) fut pris dans l’année 41 de l’hégire.
‘Abdel-Mâlek-ben-Merouân était à la tête des troupes
qui s’en emparèrent. En allant à cette expédition,
il rencontra une femme ’adjem(3) qui l’invita à se reposer
chez elle, et qui le reçut parfaitement bien. Ce
chef conserva un si profond souvenir de son hospitalité,
que, lorsque plus tard il fut parvenu au khalifat, il
écrivit à celui qui le représentait en Afrique, d’avoir
pour elle et pour sa famille les plus grands égards.
Benzert est d’architecture ancienne ; c’est une
très-jolie ville, située au bord de la mer. On peut lui
appliquer ce que dit le Koran : « Les gens de Temoud(
4) qui ont transporté la roche dans la vallée. »
_______________
1 La Sicile.
2 Bizerte.
3 Les Arabes appellent ‘adjem les musulmans qui ne parlent
pas leur langue. Ainsi cette femme devait être une Romaine ou une
indigène convertie. Le mot ’adjem, comme nom de peuple, s’applique
aux Persans.
4 Les Temoudites dont il est question dans la note 1 du livre II,
page 29.
42 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
« Informez-vous de la ville qui est près du rivage
de la mer. »
J’ai entendu dire qu’un Juif avait jadis commandé
à Benzert. Plus tard, lorsque cette ville eut été réduite
sous le joug, les habitants des environs, pour la
punir de l’insolence qu’elle avait montrée au temps
de sa prospérité, choisirent le samedi pour jour de
marché, afi n que les citadins ne pussent y faire leurs
approvisionnements. Dieu sait si cela est vrai.
Ma’ouïa-ben-Khedidj envoya Rouifa-ben-Tabet-
el-Ensaïri à Djerba(1). Ce Rouifa était alors gouverneur
de Tripoli. Quant à Djerba, c’est une île près
de K’âbes, contenant beaucoup de jardins et d’oliviers.
Rouifa s’en rendit maître en 46.
Là se bornèrent les exploits de Ma’ouïa-ben-
Khedidj. Ce général retourna en Égypte, dont il fut
nommé gouverneur. ’Ok’ba-ben-Nafi h-el-Fahri le
remplaça en Afrique, où il arriva à la tête de dix mille
combattants. Ce dernier combattit les chrétiens et les
Berbères partout où il les rencontra, et en fi t un grand
carnage. On dit ailleurs par quel motif il fonda K’aïrouân(
2), où il mit une forte garnison. Il y fi t construire
la grande mosquée, où il fi t le premier la prière. Ce qu’il
y eut de plus extraordinaire dans cet homme, c’est que
Dieu exauça toujours ses voeux, comme on le verra
_______________
1 Cette île, dont le nom a été désigné de plusieurs manières, est
appelée Gelves par les historiens espagnols ; c’est la Lotophagite, de
Ptolémée, que Strabon appelle Menix, du nom d’une de ses villes.
2 K’aïronân fut fondé pour contenir les Berbères de cette contrée.
LIVRE TROISIÈME. 43
plus tard. En 51 de l’hégire, Ma’ouïa-ben-Abi-Sefi an
le rappela et le fi t remplacer, en Afrique, par Muslimat-
ben-Moklid. Celui-ci, ayant été aussi nommé
gouverneur d’une partie de l’Égypte, se fi t représenter
en Afrique par un de ses offi ciers nommé Dinar-Abiel-
M’adjer. Ce nouveau général affecta de prendre
en tout le contre-pied de ce qu’avait fait ’Ok’ba ; il
détruisit même K’aïrouân, et bâtit une nouvelle ville
qu’il appela Ti-K’aïrouân, où il força les habitants de
l’ancienne de venir demeurer. ’Ok’ba fut très-sensible
à ce procédé, et, dans sa colère, il demanda à Dieu
de faire tomber un jour El-M’adjer en son pouvoir.
Sous le gouvernement de El-M’adjer, la presqu’île
de Charik(1) fut soumise. Cette contrée, bien
connue de notre temps, contient actuellement beaucoup
de villages habités par les Andalous, tels que
Selîmân, Turki et autres. Il existe des eaux thermales,
qu’on appelle H’ammâm-el-Lif, et un arc de triomphe
connu sous le nom de Bâb-el-Djezîra (la porte
de l’île). Le pays de Charik est situé entre Souça et
Tunis; il est fertile, et, à l’époque où les musulmans
en fi rent la conquête, il était couvert de villes et de
maisons de campagne. Charik-el-’Absi en fut le gouverneur,
et c’est de lui qu’il a pris son nom. Ce fut
H’anach ben-’Abd-Allah-es-Senâni que El-M’adjer
chargea d’en faire la conquête. Ce chef y fi t un riche
butin et y tua beaucoup d’ennemis.
_______________
1 C’est la presqu’île du cap Bon, où un grand nombre de Maures
chassés d’Espagne s’établirent.
44 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Pendant ces événements, ’Ok’ba se rendit auprès du
khalife pour se plaindre de El-M’adjer, dont la conduite
en Afrique l’avait si fort irrité. Le khalife recueillit ses
plaintes et lui promit de le renvoyer bientôt lui-même
en Afrique. La mort l’empêcha d’exécuter sa promesse
; son fi ls et son successeur, Iezid, s’en acquitta.
’Ok’ba, nommé de nouveau gouverneur de l’Afrique,
en 62, fi t arrêter et mettre aux fers El-M’adjer. C’est
ainsi que son voeu fut exaucé. Il détruisit la nouvelle
ville que son prédécesseur avait élevée, rétablit K’aïrouân
et y réinstalla les anciens habitants. Il fi t ensuite
de grands préparatifs de guerre. Lorsque tout fut prêt,
il établit à K’aïrouân, pour y commander à sa place
pendant son absence, Zouhir-ben-Kis-el-Beloui ; et,
s’étant mis à la tête d’une nombreuse armée, il se porta
sur Bagaï, au pied des montagnes d’Aourês. Une
grande multitude de Romains et de Berbères s’étaient
réfugiés dans cette contrée ; ’Ok’ba leur livra bataille,
les vainquit, et fi t sur eux un immense butin en chevaux
de toute beauté. L’ennemi, battu et épouvanté,
s’enferma dans les places fortes.
’Ok’ba s’éloigna ensuite de Bagaï et se dirigea sur
Samis(1). C’était une des villes les plus considérables
des Romains, à deux journées de marche de Constantine.
On récolte, dans ses environs, des fi gues, des raisins,
des noix et des pêches. Arrivé près de cette ville,
’Ok’ba rencontra l’ennemi. La bataille fut sanglante, et
_______________
1 Cette ville est appelée Melich par Nowaïri et par tous les historiens
qui l’ont suivi.
LIVRE TROISIÈME. 45
les chrétiens vaincus cherchèrent un refuge derrière
leurs fortifi cations.
’Ok’ba, lors de son premier commandement,
S’était emparé de R’dâmes, en l’an 42 de l’hégire.
Une partie des habitants furent tués et les autres réduits
en servitude. Dans sa marche rapide, il soumit
le pays des nègres et les peuplades berbères. Il conquit
Fezzân, Ouâdân , K’afs’a et Kastilia(1) ; ces villes
avaient fait précédemment une première soumission,
mais, depuis, elles s’étaient révoltées, et il les remit
sous le joug. Il prit aussi Nef’tih(2), Tak’ious, K’âbes
et H’amma. Il ne fi t la paix avec le chef de Fezzân,
qui était venu à sa rencontre, qu’au prix de trois cents
esclaves noirs qui lui furent livrés. Ce fut dans cette
expédition que, pressé par la soif, il réclama l’assistance
divine qui ne lui fi t pas défaut, car son cheval,
en frappant du pied, fi t jaillir une source, qui prit le
nom d’Aïn-el-Fers, quelle porte encore aujourd’hui.
Il assiégea les gens de Konara ; mais, voyant qu’il ne
pouvait vaincre leur résistance, il feignit de s’éloigner;
puis, revenant brusquement sur ses pas, il les battit et
enleva leurs femmes et leurs enfants. Il revint ensuite
à Zouîla ; de là il passa à Ma’skar où il se reposa quelques
mois, puis il se dirigea sur K’afs’a et Kastilia. On
dit que les remparts de K’afs a ont été construits par
_______________
1 D’après Edrîci, c’est la même ville que Tôzer, située auprès
du lac Melr’îr’, appelé par le docteur Shaw lac des Marques.
2 Neftih est à cinq ou six lieues au Sud de Tôzer ; H’amma, à
la même distance au Nord, et Tak’ious, entre H’amma et K’afs’a.
46 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
les serviteurs de Nemrod. ’Ok’ba se porta ensuite vers
l’Occident, et se rendit maître des villes de Sebta et
de Tanger. Sebta est une ville maritime qui était alors
commandée par ’Aliân, lequel aida T’arik’ à faire la
conquête de l’Andalousie. Elle est très-ancienne; elle
se trouve aujourd’hui entre les mains des infi dèles(1).
Que Dieu permette qu’elle rentre sous la domination
musulmane ! ’Ok’ba fi t la paix avec ’Aliân et le laissa
gouverner la ville. Il se porta ensuite sur Tanger, surnommée
la Blanche ; c’était la maison royale des rois
d’Occident; il s’en empara, et massacra ou fi t prisonniers
ceux qui voulurent la défendre. Ces rois, dont
il vient d’être question, étaient si puissants, que l’un
d’eux, assure-t-on, a eu une armée qui, lorsqu’elle
était en bataille, présentait un front de trente milles.
Tanger est tout à fait à l’Occident de l’Afrique ; elle
est à mille milles de K’aïrouân. Les infi dèles l’occupent
maintenant, et ce sont les troubles et les guerres
civiles de l’empire du Maroc qui en ont été la cause.
Il en a été de même d’El-’Araïch, de Ma’môra, de
Bridja, d’Oran et des autres places de l’Occident qui
sont tombées entre les mains des chrétiens. Mais ce
ne fut qu’après l’an 1000 de l’hégire que les infi dèles
en prirent possession.
_______________
1 Notre auteur publia son livre en 1681. Ceuta était, comme
aujourd’hui, au pouvoir des Espagnols. Les Anglais occupaient alors
Tanger ; mais ils l’abandonnèrent en 1683. Cette place, conquise par
les Portugais en 1471, arriva à la couronne d’Angleterre en 1662, par
le mariage de Charles II avec Catherine de Portugal, dont elle fut la
dot.
LIVRE TROISIÈME. 47
’Ok’ba marcha de là vers Sous, la plus rapprochée
de l’Est, puis vers Sous qui en est la plus éloignée.
La première de ces villes est entre Tanger et
Tadjera, à vingt journées de marche de celle-ci ; ses
habitants cultivent l’orge et le blé; ils sont vêtus de
tissus de laine, et la plupart sont pasteurs. Le pays
est tellement dépourvu de bois qu’on n’y voit pas un
seul arbre. L’autre Sous est entre T’adjera et Turfl a, à
deux mois de marche de chacune de ces deux villes.
Au delà de Turfl a le pays est inhabité, si ce n’est au
delà de la mer de sable. ’Ok’ba s’empara de Sous et y
fi t beaucoup de prisonniers. Il prit ensuite Aïgla, d’où
il ramena de si belles captives que plusieurs d’entre
elles furent vendues mille dinars et plus. On ne fi t
jamais un si riche butin. La superbe ville de Dra’a, à
travers laquelle coule une rivière, tomba aussi en son
pouvoir. Cette ville était si grande et si peuplée qu’il
s’y tenait sept marchés, un pour chaque jour de la
semaine. ’Ok’ba se rendit également maître de Nefi s,
place forte, où un grand nombre de Romains et de
Berbères s’étaient retirés. Ce ne fut qu’après un long
siège qu’il pénétra dans la ville, où il fi t un très-grand
butin. Poursuivant le cours de ses conquêtes, il atteignit
les Semtourna dans le désert. Ceux-ci s’enfuirent
à son approche et lui livrèrent passage. Il arriva alors à
l’Océan. On raconte que, parvenu sur le rivage de cette
vaste mer, il poussa son cheval dans les fl ots en criant
« Salut ! » Les personnes de sa suite, étonnées, lui
demandèrent qui il saluait. « Je salue, dit-il, les sujets
48 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
d’Iounès(1) ; sans la mer, je pourrais vous les faire
voir. » Puis, s’adressant à Dieu, il s’écria : « Vous
connaissez, ô mon Dieu, la pureté de mes intentions ;
je vous supplie de m’accorder la grâce qu’avait sollicitée
de vous Alexandre le Grand, afi n que je puisse
amener tous les hommes à vous adorer. » Il fi t alors ses
dispositions pour le retour. Il semblait n’avoir aucun
ennemi à redouter; tous les peuples étaient soumis ou
fuyaient à son approche. Il arriva à Tubina(2), où commandait
K’oucila. Là, il quitta l’armée, et prit les devants
avec une faible escorte. Il arriva ainsi à Bâdes,
puis devant Tehouda ; mais, à son grand étonnement,
il vit les portes de cette ville se fermer devant lui, et
s’entendit adresser des injures par la populace accourue
sur les remparts. Ce fut en vain qu’il pria ces
hommes égarés de revenir à de meilleurs sentiments :
ils ne tinrent aucun compte de ses paroles
K’oucila était l’auteur de cette révolte. Cet homme
s’était converti à l’islamisme lorsque El-Meh’adjer
prit Tlemsên; mais il avait une injure à venger.
’Ok’ba, sous les ordres duquel il avait servi, lui avait
ravi quelques moutons et l’avait forcé à les égorger et
les écorcher de ses mains. Cette injustice et cette humiliation
avaient profondément blessé K’oucila, qui avait
juré d’en tirer vengeance. ’Ok’ba, averti de ses inten-
_______________
1 C’est-à-dire Jonas, qui, ayant passé trois jours dans le ventre
d’un poisson, est en quelque sorte le Neptune des Orientaux.
2 Cette ville était située entre le mont Aourès et Msîla; Shaw en
a vu les ruines. C’était indubitablement le T’ubuna de Ptolémée et le
Tubunæ. de la Table de Peutinger.
LIVRE TROISIÈME. 49
tions par El-Meh’adjer lui-même, avait donné ordre
qu’on l’arrêtât; mais il était trop tard. K’oucila, qui
avait ses intelligences avec les habitants de Tehouda,
gagna cette ville et y organisa la révolte déjà préparée
par les Romains et les Berbères qui l’habitaient.
‘O’kba, devant qui tout avait plié jusqu’alors, prit la
résolution d’attaquer Tehouda, avec sa seule escorte.
Il descendit de cheval, fi t sa prière, et engagea El-
Meh’adjer à aller prendre le commandement de l’armée,
étant résolu, quant à lui, de soumettre Tehouda
ou de mourir. El-Meh’adjer refusa, préférant la gloire
de vaincre ou de mourir avec ‘Ok’ba. L’escorte partagea
leur enthousiasme. Tous brisèrent les fourreaux
de leurs sabres et marchèrent au combat, mais, accablés
par le nombre, ils périrent tous, ou du moins fort
peu d’entre eux parvinrent à se soustraire à la mort
par la vitesse de leurs chevaux.
K’oucila fut proclamé roi par les Romains et les
Berbères. Cet événement embrasa l’Afrique d’une
guerre générale. K’oucila, après la victoire, marcha
sur K’aïrouân. Le bruit de sa marche parvint bientôt
aux oreilles de Zouhir-ben-Kis, lieutenant d’Ok’ba
dans cette ville. Il tenta de réunir des forces pour
le combattre, mais personne ne répondit à sa voix.
K’oucila arriva devant K’aïrouân, avec une armée
de Romains et de Berbères. Les habitants valides
s’enfuirent, et il n’y trouva que des vieillards et des
enfants auxquels il donna l’aman(1).
_______________
1 Les Arabes appellent ainsi l’acte par lequel on promet aux
vaincus de respecter leur personne et leurs biens.
50 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Zouhir se réfugia avec les siens à Barka; il y demeura
jusqu’à la mort d’Iezid-ben-Ma’ouïa-ben-Abi-Sefi an.
Le plus jeune fi ls de ce khalife lui succéda, et mourut
peu de temps après. Les suffrages se portèrent alors
sur Merouân-ben-el-H’akem. Ce nouveau khalife
régna peu de temps ; il mourut en 56. ’Abd-el-Mâlekben-
Merouân, son fi ls, lui succéda. Lorsque ce
monarque fut affermi sur le trône, on le pria de jeter
les yeux sur l’Afrique et de travailler à mettre fi n à la
guerre qui l’affl igeait, en détruisant la puissance de
K’oucila. « Je ne vois, répondit le khalife, que Zouhir
à qui cette mission puisse être confi ée. C’est un
homme pieux, qui a servi sous ’Ok’ba et qui connaît
le pays. » Ces motifs le fi rent nommer. Le khalife lui
donna des troupes, de l’argent, et il partit pour l’Afrique
avec une nombreuse armée, en 57 ; d’autres disent
en 69. Lorsque K’oucila eut connaissance de son
arrivée, il quitta K’aïrouân et alla camper à Meins.
Ce mouvement de retraite fut connu de Zouhir, qui
ne s’arrêta que trois jours à K’aïrouan. Le quatrième,
il arriva près de Meins ; il y campa et passa la nuit en
vue de l’armée ennemie. La bataille se livra le lendemain,
après la prière. K’oucila fut vaincu et tué. Le
champ de bataille fut couvert de cadavres berbères.
Les Arabes se mirent à la poursuite des fuyards et
les égorgèrent comme des moutons. Après avoir fait
trembler les Africains, qui se renfermèrent dans leurs
places fortes, Zouhir retourna à K’airouân.
Quelques historiens prétendent que ce fut ce
LIVRE TROISIEME. 51
général qui prit Tunis ; d’autres assurent que ce fut
No’mân. J’ai discuté ces diverses opinions, dans le
premier livre de cet ouvrage. On dit aussi que, lorsque
Zouhir fut investi du gouvernement de l’Afrique,
’Abd-el-’Aziz-ben-Merouân était émir en Égypte. Il
y avait été placé par son frère ’Abd-el-Mâlek. Quoi
qu’il en soit, Zouhir ne tarda pas à reconnaître combien
était lourd le fardeau dont il était chargé. Il craignit
que son coeur ne se corrompît au sein de la puissance
et de l’abondance dont il jouissait en Afrique. C’était
un homme pieux et philosophe. Il résolut donc de se
démettre du commandement, et se dirigea sur Barka.
Arrivé à la hauteur de cette ville, il ordonna à l’armée
de poursuivre son chemin vers l’Égypte. Quant à
lui, il prit avec une faible escorte le rivage de la mer,
pour se rendre à Barka. Il rencontra, dans le trajet,
une troupe de chrétiens qui emmenaient des musulmans
en captivité. Il ne pouvait se dispenser d’aller à
leur secours. Il chargea donc les chrétiens, mais périt,
avec tout son monde, sous le sabre des infi dèles(1).
Lorsque cette triste nouvelle parvint à ’Abd-el-Mâlek-
ben-Merouân il en fut très-affecté. Il y avait une
ressemblance frappante entre la fi n tragique de Zouhir
et celle du malheureux ’Ok’ba. Les musulmans
non moins affl igé prièrent de nouveau le khalife
_______________
1 Cette affaire fut plus sérieuse que ne le dit notre auteur. Ce
ne fut point une faible escorte qui fut défaite, ce fut un petit corps
d’armée. Les vainqueurs étaient des Grecs envoyés de Constantinople
et de Sicile par l’empereur d’Orient.
52 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
d’aviser à ce qu’il y avait à faire en Afrique. Celui-ci
se décida à y envoyer H’acen-ben-No’mân, qui était
en Égypte, à la tente d’une puissante armée. Il lui
écrivit à cet effet, lui promettant d’ouvrir les trésors
de l’état pour donner, à lui et à ceux qui voudraient le
suivre, toutes les richesses qu’ils désireraient.
H’acen passa en Afrique avec une armée de
quarante mille hommes. On n’avait jamais vu, avant
lui, un pareil déploiement de forces. C’était en 76 ou
77 de l’hégire. Arrivé à K’aïrouân, H’acen demanda
quel était le chef ennemi le plus considérable. On lui
répondit qu’il n’y en avait pas de plus puissant que
celui qui commandait à Carthage. Carthage était une
superbe ville dont les fl ots de la mer baignaient les
remparts. Le plus beau monument qu’elle renfermait
était le Dâr-el-Mel’ab (le théâtre); il s’élevait par étages
et chaque étage était soutenu par des colonnes. On
voyait sculptés sur les murs toutes sortes d’animaux,
ainsi que les diverses professions ; on y voyait aussi
les vents personnifi és, tels que le Seb’a et le Debour :
le premier avait une fi gure riante, et le second une fi -
gure sévère. Cette ville contenait une si grande quantité
de marbre que, quand même toutes les populations
de l’Afrique .se seraient réunies pour l’enlever, elles
n’auraient pu en venir à bout. Aujourd’hui il n’en reste
pas même de vestige. Ben-Chebbat a indiqué, dans ses
écrits, la manière dont il faut prononcer le nom de cette
ville. Elle était le siège des rois d’Afrique. Carthage
était à douze milles de Tunis et à cent de K’aïrouân.
LIVRE TROISIÈME. 53
Je me répète ici pour bien faire connaître sa position.
H’acen-ben-No’rnân y dirigea un corps de cavalerie
qui la réduisit aux abois, en coupant les aqueducs.
Lorsqu’il s’en fut rendu maître il la détruisit de fond
en comble, et en dispersa les habitants.
H’acen n’eut d’abord qu’à se louer de la fortune ;
tout allait au gré de ses désirs. Ayant entendu dire que les
Romains, aidés par les Berbères, faisaient des rassemblements
dans les environs de Barka, il marcha contre
eux et les dispersa. Il retourna ensuite à K’aïrouân, où
il s’informa de nouveau des chefs ennemis qui lui restaient
à vaincre; il apprit que les musulmans avaient
un adversaire redoutable dans Kahina, dite Doumia,
fi lle d’Enfak, issue des plus nobles familles berbères
qui avaient commandé en Afrique. Cette guerrière
habitait alors la montagne d’Aourês. Les Romains et
les Berbères reconnaissaient et respectaient son autorité.
H’acen marcha contre elle. Kahina, ne voulant
pas lui laisser l’initiative de l’attaque, se porta à sa
rencontre à la tête d’une puissante armée de Romains
et de Berbères. On ne tarda pas à en venir aux mains.
H’acen, trahi par le sort, vit périr sous ses yeux une
grande quantité d’Arabes, et quatre-vingts seulement
furent faits prisonniers. Il prit la fuite, et fut poursuivi
jusqu’au delà des terres de K’âbes; il arriva sur celles
de Barka, et s’arrêta en un lieu qu’on appelle encore
aujourd’hui K’s’our-H’acen. J’en ai parlé au deuxième
livre de cet ouvrage. Il resta cinq ans consécutifs en
cet endroit. Au bout de ce temps, ’Abd-el-Mâlek-ben54
HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Merouân lui écrivit, et lui envoya des troupes et de
l’argent ; il retourna alors en Afrique. Kahina, ayant
eu connaissance des préparatifs de cette nouvelle invasion,
ordonna aux peuples qui lui étaient soumis de
ravager les campagnes et les jardins, de couper les
arbres, pour que les Arabes, ne trouvant de ressources
nulle part, pas même dans les villes, que la guerre avait
fait abandonner, ne rencontrassent rien qui pût les attacher
à l’Afrique. J’ai déjà dit que ce pays, depuis Tripoli
jusqu’à Tanger, offrait un ombrage continuel, tellement
il était boisé(1). Kahina renvoya en même temps
aux Arabes tous les prisonniers qu’elle avait faits sur
eux dans la dernière bataille, à l’exception d’un seul,
K’âled, qu’elle avait adopté et admis au nombre de
ses enfants. Bientôt, ayant des pressentiments de sa
mort, elle réunit ces derniers, et les engagea à aller
implorer la clémence et la protection du général arabe.
«Je sais, leur dit-elle, que ma fi n approche. Lorsque je
regarde l’Orient, j’éprouve à la tête des battements
violents qui m’en avertissent.» Ses enfants se conformèrent
à ses intentions. Cependant H’acen s’avançait
à grandes journées, et les deux armées furent bientôt
aux prises. La bataille fut si terrible que l’on aurait
dit que la mort allait faucher tous les combattants.
Kahina vaincue prit la fuite. H’acen la poursuivit et la
_______________
1 Nowaïri parle aussi de la richesse et de la beauté de l’Afrique
avant les ravages systématiques de Kahina, dont le nom est encore
célèbre et populaire dans cette contrée. Il cite à ce sujet l’historien
’Abder-Bah’mân-ben-Zaïd.
LIVRE TROISIÈME. 55
tua dans un endroit qu’on appelle encore Bîr-Kahina
(le puits de Kahina ) ; d’autres disent près de Tabraka.
Sa tête fut envoyée à ‘Abd-el-Mâlek. Ceux de ses enfants
qui s’étaient faits musulmans furent mis chacun
à la tête de douze mille Berbères, et on les envoya vers
l’Occident pour y faire la guerre au nom de Dieu(1).
Ca tranquillité paraissant rétablie, le gouverneur
retourna à K’aïrouân en l’an 84. Ce fut alors qu’il
soumit au kharadj(2) les Romains et les Berbères.
Quelques personnes disent que ce fut Zouhir
qui prit Tunis. C’est l’opinion de Ben-Chebbat, qui a
copié Baladri. El-Bekri pense que ce fut H’acen qui
s’empara de cette ville, et Ben-Chebbat, dans un autre
passage de son livre, dit que Tunis a peut-être été prise
deux fois. On doit se rappeler ce que j’ai dit précédemment
des travaux de H’acen pour faire arriver la
mer à Tunis, et des Cophtes que Merouân lui envoya.
_______________
1 C’est-à-dire en Espagne, où les Arabes pénétrèrent peu de
temps après. Il faut remarquer ici la politique habile des Arabes, qui,
en employant à des guerres lointaines la turbulence des Berbères, surent
étendre leurs conquêtes en même temps qu’ils consolidaient leur
domination en Afrique.
2 C’est-à-dire l’impôt foncier sur les terres des peuples vaincus
à qui on laisse cependant la propriété de leurs biens ; il était ordinairement
du cinquième du revenu. Il résulte de ce passage, conforme
en tout à ce que dit Ben-Khaldoun, qu’une grande quantité de terres
ont été et ont dû être terres de kharadj en Afrique; car le kharadj suit
la terre et non l’individu; de sorte qu’une fois établi, il reste sur la
terre dans quelques mains qu’elle passe, et quand même le propriétaire
primitif se serait fait musulman. C’est ce qu’explique fort clairement
El-K’addouri, si savamment analysé par M. de Sacy dans ses
56 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
La paix régnant en Afrique, H’acen jura de se démettre
de son commandement, et il tint son serment. Le
khalife accepta, malgré lui, sa démission, et lui donna
pour successeur Mouça-ben-Noçeir-el-K’orîchi. Celui-
ci arriva en Afrique, en 88, alors que le pays était
de nouveau agité par les intrigues des chefs berbères.
A son approche, les mutins se retirèrent vers l’Ouest ;
il les poursuivit jusqu’à Sous, la plus près de l’Est, en
tuant ou faisant prisonniers ceux qu’il pouvait atteindre.
Enfi n, fatigués de la guerre, les Berbères demandèrent
et obtinrent la paix. Mouça leur donna un chef de son
choix ; il installa à Tanger, en qualité de gouverneur,
T’arik’-ben-Zïad-Moulad, à qui il donna dix-sept mille
cavaliers arabes et berbères. Ces dispositions prises,
il retourna vers l’Est, et soumit les pays de Medjâna et
de Zar’ouân, couverts de villages habités par d’autres
Berbères ; il fi t sur ceux-ci dix mille prisonniers qu’il
envoya à K’aïrouân : ce furent les premiers qui parurent
dans cette ville. On dit qu’Içer-ben-Arta avait soumis
la Medjâna avant ce général. On a prétendu que Mouça
_______________
excellents Mémoires sur la propriété foncière en Égypte. Mais il ne
faudrait pas conclure de ce qui précède, que le kharadj fut en Afrique
le régime commun. On voit, dans l’histoire de la conquête de cette
contrée par les Arabes, que bon nombre d’indigènes et de colons
romains embrassèrent l’islamisme dès le principe et avant l’établissement
du kharadj. Or, les terres de ceux-ci devinrent tout naturellement
terres d’achour (dîme), impôt religieux imposé par la loi à tous
les fi dèles. Enfi n, les terres abandonnées par les colons romains qui
quittèrent le pays, et celles qui durent être confi squées à divers titres,
durent être partagées entre les conquérants, et elles furent ainsi terres
d’achour.
LIVRE TROISIÈME. 57
avait été envoyé en Afrique par le père du khalife
Abd-el-Mâlek en 78, et qu’il y resta jusqu’au règne
d’Oulid.
Mouça fi t aussi des courses sur les terres des
Houâra, Zenata et Senhadja. Ses conquêtes, qui se
succédaient avec tant de rapidité, lui acquirent la bienveillance
du khalife. Selon quelques auteurs, ce fut lui
qui fi t arriver la mer près de Tunis, en lui ouvrant un
passage par les basses terres, établit l’arsenal de cette
ville et y fi t construire cent navires de guerre. Son
fi ls Merouân, envoyé à Sous, la plus avancée vers
l’Occident, avec cinq mille cavaliers, s’y couvrit de
gloire, et en rapporta de grandes richesses ; il pénétra
jusqu’à l’Océan, et revint avec quarante mille captifs.
Il serait trop long de détailler ici le reste du butin immense
qui provint de cette expédition.
Dans l’année 91 de l’hégire, T’arik’ fut envoyé en
Espagne, et débarqua dans le lieu qui, depuis, a porté
et porte encore son nom. T’arik’ était, à cette époque,
gouverneur de Tanger. ’Aliân, un des grands de Tanger,
détermina Mouça à entreprendre la conquête de
l’Espagne. Ayant eu à se plaindre de Zérik, roi de ce
pays, il se rendit à K’aïrouân auprès de Mouça, et lui
fi t connaître combien il lui serait facile de s’emparer
de cette contrée. Mouça s’empressa alors d’envoyer
T’arik’ en Espagne : celui-ci débarqua au pied de la
montagne appelée aujourd’hui Djebel-T’arik’ (Gibraltar).
’Aliân lui fut d’un grand secours(1). H était alors
_______________
1 Il est généralement admis que ce fut pour se venger du roi
58 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
commandant de l’île Verte(1), qui était une dépendance
de Tanger. Les détails de cette expédition nous
conduiraient trop loin. Nous renvoyons ceux qui
voudraient les connaître aux ouvrages de Ben-Kardabou-
T’abari(2), Sah’eb-el-Mektacer, et autres auteurs
qui ont écrit sur cette matière, et sur la fi délité desquels
on peut compter.
Zérik(3), roi d’Espagne, informé de la descente de
T’arik’ à Gibraltar, rassembla son armée et se porta à
la rencontre des Arabes. Les deux armées se battirent
avec acharnement pendant huit jours consécutifs, et,
à la fi n, la victoire resta aux musulmans. Les infi dèles
prirent la fuite. Cependant leur nombre était considérable,
tandis que T’arik’ n’avait sous ses ordres que
douze mille hommes.
T’arik’ soumitsuccessivementlesvillesd’Achebilia(4),
Carmouna(5), Chedouna(6), Mourour, Stadja(7), Cordoba(8),
_______________
Rodrigue, qui avait déshonoré sa fi lle, que le comte Julien, le ‘Aliân
des Arabes, les appela en Espagne.
1 Algésiras.
2 Abou-Dja’far-Moh’ammed-ben-Djorair-et T’abari, mort à
Baghdad en 310 de l’hégire, auteur de plusieurs ouvrages, dont le
plus célèbre est une Histoire universelle fort estimée ; elle va jusqu’à
l’année 300, et a été abrégée et continuée par George El-Macin, et
traduite en latin par Erpenius.
3 Rodrigue.
4 Séville.
5 Carmona.
6 Sidonia.
7 Ecija.
8 Cordoue.
LIVRE TROISIÈME. 59
Telitla(1), Badja, Marda(2), Sarkosta(3), et un grand
nombre d’autres. Le butin qu’il y fi t fut si considérable,
que lorsqu’un cheval ou une mule boitait, on
pouvait être sûr qu’il s’était logé dans son sabot un
morceau d’or ou d’argent, ou une pierre précieuse.
Mouça, frappé de si brillants succès, voulut prendre
sa part de la gloire dont se couvrait son lieutenant(4). Il
laissa son fi ls ’Abd-Allah en Afrique, et passa en Espagne
à la tête de dix mille cavaliers. Il prit une tout
autre direction que celle qu’avait suivie T’arik’, soumit
un grand nombre de villes, de Telitla à Djelalka,
et pénétra dans l’intérieur des terres, jusqu’à un mois
de marche de Cordoba et de Kessa. Enfi n, après une
campagne de vingt mois, il quitta l’Europe et revint en
Afrique. Il écrivit au khalife une lettre qui commençait
ainsi : « Prince des croyants, ce n’est pas une conquête
ordinaire que je viens de faire; c’est une image
de la fi n du monde que j’ai eue devant les yeux(5). II
_______________
1 Tolède.
2 Merida.
3 Saragosse.
4 Mouça avait conçu contre T’arik’ une horrible jalousie, qui
se manifesta par les plus indignes traitements. Lorsqu’il le rejoignit
en Espagne, il s’oublia jusqu’à lui porter des coups d’un fouet qu’il
avait à la main ; il l’envoya en prison, et l’aurait sans doute fait périr,
sans les remontrances d’un envoyé du khalife. Ce monarque, instruit
de ce qui se passait en Espagne, envoya l’ordre de remettre T’arik’
en liberté, et le manda en même temps à sa cour, ainsi que Mouça.
Ce dernier avait formé le vaste projet de revenir à Damas, à travers
l’Europe et l’Asie mineure : le khalife s’y opposa.
5 Mouça s’était avancé jusqu’à Carcassonne en commettant
60 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
partit ensuite pour se rendre auprès du khalife, lui
offrant en présent treize coffres pleins d’or, d’argent,
de perles, et des objets les plus précieux, la fameuse
Table de Salomon, et trente mille prisonniers de familles
nobles. Ce fut en 94 qu’il revint en Afrique,
après avoir laissé son fi ls ’Abd-el-’Aziz en Espagne.
Il laissa son second fi ls ’Abd-Allah en Afrique, et arriva
en Égypte en 95 ; de là il se dirigea sur Damas. Il
trouva El-Oulid-ben-’Abd-el-Mâlek déjà atteint de la
maladie dont il mourut. Selîmân, frère du khalife, et
qui devait être son successeur, invita Mouça à s’abstenir
de se présenter au malade, voulant avoir luimême
les richesses qu’il lui apportait ; mais Mouça
ne l’écouta pas et fi t sa visite. Cette démarche imprudente
fut la cause de sa perte. Le khalife mourut
et Selîmân lui succéda. Le premier acte de ce prince
fut de forcer le vainqueur de l’Espagne à lui payer
200,000 dinars. Le nouveau khalife et Mouça fi rent
ensuite le pèlerinage de la Mecque. Ce dernier mourut
en chemin, de misère et de chagrin, à Teksala.
Louange à Dieu, qui élève ou abaisse les hommes
à son gré ! Mouça, qui avait conquis la moitié du inonde
habité, qui avait acquis tant de richesses, mourut pauvre,
demandant l’aumône aux passants, après avoir
été abandonné du dernier de ses serviteurs. Accablé
d’opprobre et de misère, il demanda la mort, et Dieu
la lui envoya. Je ne suis entré dans ces détails sur la
_______________
des dégâts affreux, et tels, que les peuples vaincus pouvaient croire
qu’en effet la fi n du monde était arrivée pour eux.
LIVRE TROISIÈME. 61
mort de Mouça que pour donner à mes contemporains,
qui lisent peu, un exemple frappant des vicissitudes
humaines(1).
Ainsi, on le voit, l’Afrique a été de tout temps le
théâtre de grands événements. Ce continent fut soumis
par les généraux arabes, qui fi xèrent à K’aïrouân
le siège de leur gouvernement. Plus tard, en 300 environ,
ils conquirent la Sakalia, comme nous le verrons.
Mouça, qui était un des Teba’ïn, avait vu les
Sah’aba. C’était un homme sage, généreux et plein
de courage. Ben-el-Khalk’ân(2), qui a copié Seit-ben-
S’ad, dit que jamais les armées qu’il commanda ne
battirent en retraite, et que le cinquième du butin qu’il
fi t en Afrique et qu’il envoya au khalife, se monta à
soixante mille têtes(3). Son fi ls ‘Abd-Allah en fournit
cent mille, et Merouân, un autre de ses fi ls, cent
autres mille. El-S’ad’fi (4) assure que jamais les musulmans
ne fi rent, ni depuis, ni avant, un pareil butin.
Lorsque Mouça partit pour l’Orient, on portait dans
ses bagages vingt-sept couronnes enrichies de pierres
précieuses, provenant des princes d’Espagne. Il avait
trente mille esclaves à sa suite. Quelques écrivains
prétendent que ce fut le khalife Oulid-ben-’Abdel-
Mâlek qui persécuta Mouça, et qu’entre autres
_______________
1 Aucun auteur arabe ne dit ce que devint T’arik’.
2Abou-el-’Abbas-Chams-ed-Dîn-ben-Moh’ammed-ben-
Khalk’ân, écrivain du VIIe siècle de l’hégire, auteur d’une Biographie
des hommes illustres, était Syrien.
3 Sous-entendu, d’esclaves.
4 S’âlah’-ed-Din-Khalil-ben-Ibek-el-S’ad’fi , écrivain du VIIIe
siècle de l’hégire.
62 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
tourments qu’il lui fi t souffrir, il l’exposa, pendant
toute une journée, à un soleil ardent, tellement qu’il
tomba évanoui. La vérité est que ce fut Selîmân qui le
perdit, et qui fut cause de sa mort. Son pèlerinage à la
Mecque eut lieu en 97 ou 99 ; il mourut en chemin, à
Ouled-el-Kora. Selon El-Msa’oud(1), il commanda en
Afrique seize ans, et mourut dans la soixante et treizième
année de son âge. Ben-el-Khalk’ân et d’autres
auteurs ont longuement parlé de lui.
Ce fut en 96 que Selîmân-ben-’Abd-et-Mâlek
parvint au khalifat. Il rappela d’Espagne ‘Abd-el-
’Aziz-ben-Mouça-ben-Noceir(2). Quelques auteurs
prétendent que cet ’Abd-el-’Aziz était frère et non fi ls
de Mouça. Il fut remplacé en Espagne par Es-Semhben-
Mâlek. ’Abd-Allah-ben-Keriz(3) fut envoyé en
Afrique, et y resta jusqu’au règne d’Omar-ben-’Abdel-’
Aziz ; c’est lui-même qui le raconte. Il dit aussi que,
durant son commandement, il se plaignit au khalife des
reptiles et des insectes venimeux et incommodes qui
fourmillaient en Afrique, et que celui-ci lui répondit
de prendre son mal en patience, en bon musulman, et
_______________
1 ‘Ali-ben-Hussein ben-’Ali-Abou-H’acen-el-Msa’oudi, célèbre
auteur d’un ouvrage historique, intitulé les Prairies d’or et les
Mines de perles. Il était de Baghdad, mais il passa presque toute sa
vie en Égypte; il mourut vers l’an 345 de l’hégire.
2 Selon l’opinion la plus répandue, ‘Abd-el-’Aziz fut tué en
Espagne par ordre du khalife. ‘Abd-Allah eut le même sort en Afrique.
3 Cet ‘Abd-Allah, gouverneur d’Afrique, est placé, par d’autres
auteurs, après et non avant Moh’ammed, qui, selon El-K’aïrouâni, lui
succéda.
LIVRE TROISIÈME. 63
d’invoquer Dieu, à l’entrée de la nuit, pour être préservé
des piqûres dangereuses.
En l’an 100 de l’hégire, tout le pays de Barka
à Sous était soumis. Les Romains et les Berbères
n’osaient plus rien entreprendre : les uns avaient embrassé
l’islamisme, les autres payaient l’impôt(1). Il
n’en était point de même avant cette époque ; alors
les évêques d’Alexandrie envoyaient leurs prêtres
aux chrétiens d’Afrique pour les soulever(2). Dieu en
a purgé cette contrée; que son nom soit béni !
On a dû remarquer que les gouverneurs résidaient
à K’aïrouân, et qu’ils nommaient à tous les
emplois dépendants de leur commandement. ‘Abd-
Allah-ben-Keriz, qui était la créature de Selimân, fuit
rappelé par ‘Omar-ben-’Abd-el-’Aziz, et remplacé
par Moh’ammed-ben-Zaïd-el-Ansâri. A la même
époque, H’odaifa-ben-el-Okras passa en Espagne.
Le premier resta en Afrique, jusqu’au règne d’Iezidben-’
Abd-el-Mâlek-ben-Merouân, qui le remplaça
par Iezid-ben-Abi-Muslem ; celui-ci, avant cette
nomination, avait occupé l’emploi d’ouzir auprès de
H’adjadj-ben-Iouçef-ben-T’ak’efi (3).
_______________
1 Ceci établit bien la distinction dont nous parlons dans la note
2 de la page 55.
2 On lit en effet dans George El-Macin, abréviateur et continuateur
de Tabari, que les patriarches jacobites d’Alexandrie, profi tant
de l’isolement où se trouva de Rome l’église catholique expirante
d’Afrique après la conquête musulmane, s’ingérèrent souvent dans
les affaires de cette église.
3 H’adjadj-ben-Iouçef-ben-T’ak’efi , un des plus célèbres généraux
qu’aient eus les Arabes, fut fait gouverneur de l’Irak par ’Abd64
HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Le khalife Selîmân avait fait mettre ce général en
prison, et il y était resté pendant toute la durée de son
règne et de celui d’Omar-ben-’Abd-el-’Aziz. Il n’en
sortit que sous celui de Iezid-ben-’Abd-el-Mâlek, qui
le nomma gouverneur de l’Afrique. Arrivé dans ce
pays, il rencontra son prédécesseur, Moh’ammedben-
Zaïd-el-Ansâri qui en partait. « Dieu soit loué, lui
dit-il, de ce qu’il te fait tomber dans mes mains ! mais
il ne saurait disposer de toi autrement que je ne l’entends.
Si l’ange de la mort voulait prendre mon âme
avant que je n’aie mangé cette grappe de raisin (il en
tenait en effet une à la main), je l’en empêcherais, car
ta mort précédera la mienne. » Il le fi t aussitôt arrêter
et ordonna qu’on fi t les apprêts de son supplice. Mais,
comme on allait lui couper la tête, l’imam annonça la
prière du soir. Iezid devait y présider en sa qualité de
chef suprême, et il abandonna tout pour s’acquitter
de ce devoir. Mais lorsqu’il arriva à la génufl exion, il
fut frappé à mort par un individu qui invita en même
temps Mohammed à s’en aller en paix. Moh’ammed
se retira plein d’admiration pour la puissance de Dieu.
Ben-Khalh’ân et Sah’eb-el-Fardji rapportent plus au
long cette anecdote. On prétend que cet assassinat
était le résultat d’un complot formé contre Iezid, qui
_______________
el-Mâlek, cinquième khalife O’mmiade, après avoir vaincu ‘Abd-Allah-
ben-Zog’ir, qui avait usurpé le titre de khalife. Son administration
fut très-sanguinaire. On dit qu’il fi t périr cent vingt mille personnes,
et que lorsqu’il mourut, il y en avait cinquante mille en prison. Les
historiens arabes sont pleins de traits de cruauté de cet homme, au
milieu desquels ou voit cependant quelques actes de générosité.
LIVRE TROISIÈME. 65
avait voulu se conduire, en Afrique, comme il le faisait
dans son ancien emploi. D’autres auteurs disent
que ce fut le crime isolé d’un impie. Quoi qu’il en
soit, il parait que les principaux habitants de K’aïrouân,
en annonçant cet événement au khalife, lui
dirent dans leur lettre : « Nous n’avons jamais eu la
pensée de braver votre autorité, mais votre lieutenant
nous ayant tyrannisés, nous l’avons tué. »
Moh’ammed-ben-Zaïd-el-Ansâri remplit le
commandement, mais il fut bientôt remplacé par
Bachir-ben-Sefouân-el-K’albi, qui envoya en Espagne
‘Okba-ben-el-H’edjadj. Bachir resta en Afrique
jusqu’en 105. Il partit, à cette époque, pour l’Orient,
portant de riches présents pour le khalife Iezid-ben-
’Abd-el-Mâlek. Chemin faisant, il apprit la mort de
ce khalife, et donna les présents qu’il lui destinait
à son successeur, H’achem-ben-’Abd-el-Mâlek. Ce
nouveau khalife renvoya Bachir en Afrique, où il
resta jusqu’en 109, époque de sa mort.
Bachir, avant de mourir, s’était choisi un successeur
qui fut sur le point de perdre le pays par sa
mauvaise administration. Le khalife le destitua et
nomma à sa place ’Obeïda-ben-’Abd-er-Rah’mân,
dans le mois de safar 110. Arrivé en Afrique, ce gouverneur
fi t embarquer El-Mustenir-ben-el-H’art avec
des troupes, et renvoya faire une excursion en Sakalia.
La fl otte fut assaillie par une violente tempête, et
tous les bâtiments périrent, à l’exception de celui que
montait Mustenir, qui fut jeté à Tripoli. ’Obeïda, qui
66 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
attribuait à Mustenir la perte de sa fl otte, parce qu’il
avait mis de la lenteur dans ses opérations et s’était
laissé gagner par la mauvaise saison, ordonna au
gouverneur de Tripoli de le lui envoyer chargé de
fers. Lorsqu’il fut arrivé à K’aïrouân, ‘Obeïda le fi t
jeter en prison, où il resta jusqu’à la révocation de ce
gouverneur, qui fut remplacé par ‘Abd-Allah-ben-el-
H’edjab. Ce dernier lui rendit la liberté et l’envoya à
Tunis, ainsi que je l’ai déjà dit dans le premier livre
de cet ouvrage. Je reviendrai bientôt sur l’histoire de
Mustenir.
O’beïd-Allah-ben-’Abd-er-Rah’mân resta en
Afrique jusqu’en 110 de l’hégire. Il retourna ensuite
à Damas, et offrit en présent au khalife une grande
quantité de captives noires et blanches, des nègres,
des eunuques, en tout plus de sept cents esclaves choisis
; des chevaux, de l’or et de l’argent. Il le pria en
même temps de lui retirer le gouvernement de l’Afrique.
Le khalife y consentit et prescrivit à ‘Abd-Allah
ben-el-H’edjab, gouverneur de l’Égypte, de se rendre
en Afrique et de prendre le commandement de cette
contrée des mains d’Ok’ba-ben-Kedama-Tedjbii, à
qui ‘Obeïd l’avait confi é au moment de son départ.
’Abd-Allah-ben-el-H’edjab est, selon Ben-
Chemma, celui qui fi t construire l’arsenal maritime
de Tunis Cette assertion est contraire à ce qu’ont écrit
d’autres historiens, et aux documents que j’ai recueillis
moi-même. Il est certain que des fl ottes étaient sorties
de Tunis longtemps avant Ben-el-H’edjab. C’est à
LIVRE TROISIÈME. 67
H’acen-ben-No’mân que revient la gloire de cette
construction. Au reste, je parlerai encore de cela plus
tard.
’Abd-Allah-ben-el-H’edjab partit pour l’Afrique,
dans le mois de rebi’-el-akher de l’année 110
de l’hégire. Il laissa à son fi ls le commandement de
l’Égypte. Arrivé à sa destination, il fi t sortir Mustenir
de prison et le nomma gouverneur de Tunis. Il
envoya’Abid-ben-Abi-’Obeïda-ben-’Obeïda-ben-
’Ok’ba-ben-Nafi h à Sous et au pays des nègres. Ce
chef ramena de cette expédition deux femmes d’une
organisation assez extraordinaire : elles n’avaient
chacune qu’une seule mamelle. Elles appartenaient à
l’espèce que les Berbères appellent ’Adjân.
Khaled ben-Abi-H’abib-el-Fahri fut ensuite envoyé
par le gouverneur contre les Berbères de Tanger(
1). Il était accompagné des plus nobles de K’orich
et d’Ansar(2) ; mais tous périrent dans cette expédition,
dont personne ne revint, et qu’on appelle encore l’expédition
des nobles. ’Abd-Allah-ben-el-H’edjab retourna
en Orient, dans le mois de djoumâd-el-oouel de
l’année 123. Ben-el-Kardabous fait mention de lui dans
son livre intitulé Aktifa. Ben-Chebbat raconte que ce
_______________
1 Ces Berbères s’étaient révoltés contre leur gouverneur qui les
opprimait et l’avaient massacré.
2 C’est-à-dire de la tribu de Mohammed et de Médine. Ansar
signifi e protecteur. Cette épithète est donnée à Médine, où le prophète
trouva en effet protection lorsqu’il fut obligé de fuir de la Mecque.
3 ’Abd-Allah-ben-el-H’edjab fut rappelé par le khalife, après
avoir perdu une seconde bataille contre les révoltés de Tanger.
68 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
gouverneur envoya H’abib-ben-Abi-’Obeïda en Sakalia,
vers l’an 122. Ce général débarqua auprès de
Sarkouça(1), la ville la plus considérable du pays; les
habitants se défendirent avec courage; H’abib mit
aussi beaucoup de vigueur dans l’attaque, et laissa
des marques de son sabre sur les portes de la cité
chrétienne. A la fi n, les gens de Sarkouça consentirent
à payer tribut, et H’abib retourna en Afrique.
Ben-el-H’edjab a laissé la réputation d’un homme
docte et d’un écrivain distingué(2). Il était trèsversé
dans l’histoire des Arabes. On a déjà vu que la
fondation de la mosquée et de l’arsenal de Tunis lui
a été attribuée. Cette fondation aurait eu lieu, selon
les auteurs qui en font honneur à Ben-el-H’edjab, en
114. Il est prouvé, par d’autres témoignages, qu’il
prit le gouvernement de l’Afrique en 116, et qu’il le
quitta en 123.
L’auteur de l’Aktifa dit que dans le mois de
djoumâd-et-tâni 123, le khalife H’echâm nomma au
gouvernement de l’Afrique K’altoum-ben-’Aïad-el-
Kissi, qui périt, avec les siens, sous le fer des Berbères
de Tanger. Cet historien n’entre dans aucun détail sur
cette funeste expédition. Il est présumable que l’historien
de K’aïrouân en parle plus amplement(3). J’aurais
voulu avoir ce déplorable récit, mais je n’ai pu me le
_______________
1 Syracuse.
2 Il était poète.
3 On trouve dans la Bibliothèque orientale de d’Herbelot plusieurs
auteurs qui ont écrit l’histoire de cette ville, savoir : Abou-el-R’aribLIVRE
TROISIÈME. 69
procurer. Le peu que je dis sur cette malheureuse affaire
est peut-être dans cette histoire de K’aïrouân ;
mais c’est à une autre source que je l’ai puisé(1), ce
qui n’en est pas moins un mérite, vu la préoccupation
de mon esprit, les troubles et les inquiétudes au milieu
desquels je vis, et le manque de tout soutien, si
ce n’est celui de Dieu.
Lorsque le khalife H’echâm-ben-’Abd-el-Mâlek-
ben-Merouân eut appris, dit Ben-Kardabous, la
mort de K’altoum, il le remplaça, dans le mois de safar
124, par Hentala-ben-S’efouân, qui resta en Afrique
jusqu’au règne de Merouân-ben-Moh’ammed(2).
Le khalife Hechâm rappela d’Espagne ‘Ok’baben-
el-H’edjadj et le remplaça par El-H’issan-ben-Dirar-
el-K’albi qui gouverna cette contrée pendant neuf
ans. Il y était arrivé avec dix mille hommes du pays
de Damas. Ces forces lui permirent de détruire le parti
_______________
el-Senhadji, Abou-’Ali-ben-R’achik, Abou-’Abd-Allah-el-H’ouçaïn
et Ibrahim-Refi k’.
1 Sans doute dans Ben-Khaldoun, qui en parle succinctement.
Cet auteur dit que les Berbères de Tanger se révoltèrent parce qu’on
voulut les imposer, quoiqu ils se fussent faits musulmans.
2 El-K’aïrouâni passe ici sous silence un fait de la plus haute
importance, qui est la destruction des rebelles berbères. Après la défaite
du prédécesseur d’Hentala, ils s’étaient répandus dans tout le
pays ; mais celui-ci, peu de temps après son arrivée en Afrique, les
défi t complètement dans trois batailles aux environs de K’aïrouân ;
il y en eut cent soixante mille de tués. ‘Abd-el-Ouah’ed, un de leurs
généraux, périt les armes à la main ; l’autre, nommé Akkacha, fut pris
et décapité. Cet éclatant succès mit fi n à la révolte. Il est surprenant
que El-K’aïrouâni ne parle pas d’événements aussi graves.
70 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
qu’Ifren-el-Mezennati s’était formé en Espagne; il
se rendit maître de ce rebelle et le fi t mettre en croix.
Il fi t en même temps crucifi er un chien à sa droite,
un porc à sa gauche, un singe derrière lui et un ours
devant. Il établit les gens de Damas à El-Bira(1), ceux
de Palestine à Chedouna(2), ceux de Arden à Ouchka,
ceux d’Égypte à Badja, ceux de Kanserin à Djan(3), et
enfi n ceux de Homs(4) à Achebilia(5), que l’on nomma
depuis Achebilia-Homs. Il mourut en Espagne sous
le règne de H’echâm. El-H’issem-ben-el-K’albi lui
succéda.
Je ne suis entré dans tous ces détails que pour
prouver que c’est aux généraux qui ont commandé en
Afrique que l’on doit la conquête de l’Espagne et des
autres contrées de l’Occident. Tous ces pays faisaient
partie de leur gouvernement. Cet état de choses dura
jusqu’à la mort de H’echâm-ben-’Abd-el-Mâlek-ben-
Merouân, qui arriva dans le mois de rebi’-el-akher
125 de l’hégire. Ce khalife avait régné dix-neuf ans,
sept mois et dix jours. Le jour de sa mort, Oulidben-
Iezid-ben-’Abd-el-Mâlek prit les rênes de l’état.
C’était un homme de plaisir, adonné au vin, au jeu et
à la débauche, qui se plaisait à faire publiquement les
choses défendues par la loi. Son administration fut si
_______________
1 Elvira.
2 Sidonia.
3 Jaen.
4 Emesse.
5 Séville.
LIVRE TROISIÈME. 71
tyrannique que l’on disait de lui : « C’est le dernier
et le pire des Beni-’Ommia. » On en parle plus longuement
ailleurs. Iah’ia-ben-Zaïd-ben-’Ali-ben-Abi-
T’âleb se révolta contre lui ; mais, après une longue
série de combats, il fut vaincu et tué. Sa tête fut portée
au khalife, et son corps cloué à une croix, où il resta
exposé jusqu’au temps d’Abi-Meslem.
On cite le trait suivant d’impiété d’Oulid-ben-
Iezid : Un jour, voulant tirer du Koran quelque prédiction
sur sa destinée, il ouvrit le livre et tomba sur
le verset suivant :
« Tous tireront de l’avantage de leur travail, excepté
le tyran et l’orgueilleux. »
Ayant lu ces mots, il mit le livre pour but à ses
fl èches, et dit : « Tu as voulu me faire peur, eh bien
c’est moi qui suis cet orgueilleux et ce tyran. Lorsque
tu paraîtras devant Dieu au jour du jugement, dis-lui
C’est Oulid qui m’a percé de ses fl èches. »
Le règne de ce mauvais prince ne fut pas long.
Son cousin Iezid se révolta contre lui et le tua. Il avait
régné un an et deux mois. Sa tête fut exposée à Damas,
et son corps mis en pièces. Il eut pour successeur
ce même Iezid-ben-Oulid-ben-’Abd-eI-Mâlekben-
Merouân surnommé El-Hakes, dans le mois de
djoumâd-el-akher 126.
Merouân-ben-Moh’ammed-ben-Merouân leva
contre lui l’étendard de la révolte pour venger son parent,
le dernier khalife. Ce rebelle fut heureux; il entra
à Damas après avoir mis Iezid en fuite. Bientôt il
72 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
s’empara de sa personne et le condamna au supplice
de la croix. Le règne d’Iezid ne fut que de six mois.
Le jour même de sa mort, Ibrahim-ben-el-Oulid-ben-
’Abd-el-Mâlek-ben-Merouân fut salué khalife(1) ;
mais ce nouveau règne ne fut ni long ni heureux.
Ibrahim vit toujours son autorité contestée. Merouânben-
Moh’ammed lui fi t la guerre, comme il l’avait
faite à son prédécesseur, et marcha contre lui à la tête
de soixante et dix mille hommes. Ibrahim en avait
cent mille commandés par Selîmân-ben-H’echâm. La
bataille se livra dans les plaines de Damas. Merouân
fut vainqueur et fi t éprouver de grandes pertes à son
ennemi. Damas lui ouvrit ses portes. Ibrahim, vaincu,
fut obligé d’abdiquer après un règne de deux mois,
et, deux mois après, Merouân le fi t mettre à mort.
Merouân-ben-Moh’ammed-ben-Merouân-benel-
H’akem-ben-Abi-’Abd-el-Malek-ben-Merouân fut
salué khalife dans le mois de safar 127. On le surnomma
Merouân-el-H’ammâr-el-Merouân-el-Djadi. Il fi t exhumer
le cadavre de Ben-Oulid et le fi t mettre en croix.
Il destitua ‘Abd-el-Mâlek-ben-Katem, gouverneur
d’Espagne, et le remplaça par T’ouaba-ben-en Naïmel-
Ansâri qui se soutint quatre ans dans ce pays, C’està-
dire jusqu’à l’avènement de la dynastie des Beni-’Abbês,
après quoi l’Espagne fut perdue pour les khalifes.
Les musulmans établis dans cette contrée élurent pour
chef un certain Iouçef-ben-’Abd-er-Rah’mân-el-Fabri,
qui se soutint au pouvoir jusqu’à l’arrivée de ’Abd-
_______________
1 Il était frère d’Iezid.
LIVRE TROISIÈME. 73
-er-Rahmân ben-Ma’ouïa ben-H’echâm-ben-’Abdel-
Mâlek-ben-Merouân, comme on le verra bientôt.
Je reviens maintenant à Merouân-ben-Moh’ammed-
el-Dj’adi. Son règne fut sans cesse troublé par
des guerres intestines. La ville de Homs, entre autres,
se révolta. Il la prit et en fi t raser les fortifi cations.
On s’accorde à dire que ce khalife protégea toujours
effi cacement les pèlerins de la Mekke.
En 129 de l’hégire, Abou-Muslem-el-Keraçani
prit les armes pour les Beni-’Abbas. Il en résulta
une longue guerre dont l’issue fut malheureuse pour
Merouân-ben-Moh’ammed. Poursuivi par les armées
victorieuses des Beni-’Abbas, il se retira dans un village
du S’aïd, appelé Abou-Serr. Ces événements se
passèrent dans l’année 132 de l’hégire.
Merouân ben-Moh’ammed régna cinq ans et dix
mois. Il fut, en Orient, le dernier prince de la dynastie
des Beni-’Ommîa qui a occupé le khalifat pendant
mille mois. Celle des Beni-’Abbas, qui la remplaça, fi t
massacrer tous les Beni-’Ommîa qu’elle put atteindre.
’Abd-er-Rah’mân-ben-Ma’ouïa-ben-H’echâm-ben-
’Abd-el-Mâlek-ben-Merouân ben-el-H’ekm fut un de
ceux qui eurent le bonheur d’échapper à la mort. Il gagna
l’Espagne en l’année 139. Il trouva ce pays plongé
dans l’anarchie : les uns tenaient pour les H’achemi(
1), les autres pour la dynastie déchue. Aucun ordre
ne parvenait des khalifes. ’Abd-er-Rah’mân réunit
_______________
1 C’est-à-dire pour les Beni-’Abbès, qui étaient de la famille de
H’achem, à laquelle appartenait aussi le prophète.
74 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
lui tous ceux qui avaient à se plaindre de Ioucef-ben-
’Abd-er-Rah’mân. Il eut bientôt un nombreux parti,
et les villes lui ouvrirent leurs portes. Iouçef, vaincu
par lui, fut tué. Cordoba reconnut son autorité, et il y
fut proclamé roi. Il régna trente-trois ans. Ses enfants
lui succédèrent, et non-seulement ils ne se soumirent
pas aux Beni-’Abbês, mais encore le nom de ces princes
n’était pas même prononcé dans les prières publiques.
Ceci dura jusqu’au temps d’Abd-er-Rah’mân(1),
surnommé En-Nâc’er-ed-Dîn-Allah, qui prit le titre
de êmir-el-moumenîn, lorsque les Beni-’Obeïd
eurent pris ce même titre en Afrique. On dit que les
ancêtres de cet ’Abd-er-Rah’mân avaient reconnu
les Beni-’Abbês. Son nom était ‘Abd-er-Rah’mânben-’
Abd-Allah-ben-Moh’ammed-ben-’Abd-el-
Rah’mân-ben-el-H’ekm-ben-H’echâm-ben-’Abder-
Rah’mân-el-Darkal-ben-Ma’ouïa-ben-H’echâmben-’
Abd-el-Mâlek-ben-Merouân, de la dynastie des
Beni-’Ommîa. Ce fut seulement vers la vingt-septième
année de son règne que, voyant l’état de faiblesse
où étaient tombés les khalifes de l’Irak’, et l’élévation
en Afrique des ’Alouiin(2), il prit le titre de êmirel-
moumenîn. Il mourut en 350 de l’hégire, à l’âge de
soixante et treize ans, après avoir gouverné l’Espagne
pendant cinquante ans. Son fi ls El-Hekm, surnommé
_______________
1 ’Abd-er-Rah’mân III, huitième successeur du premier ‘Abder-
Rah’mân.
2 C’est-à-dire les descendants d’Ali ou Alides, comme nous
les appelons, issus d’Ali et de Fat’ma, fi lle du prophète, et également
connus sous le nom de Fatimites.
LIVRE TROISIÈME. 75
El-Mestamer, lui succéda et régna quinze ans et cinq
mois. Ce prince mourut en 366, âgé de soixantetrois
ans et sept mois ; il eut pour successeur son fi ls
H’echâm, surnommé El-Mouaïed, jeune enfant de
dix ans, au nom duquel Moh’ammed-ben-’Abd-Allah-
ben-Abi-’Omar gouverna l’Espagne. El-Mouaïed
fi gurait dans les prières publiques, et la monnaie était
frappée en son nom, mais c’était tout : Moh’ammed,
qui avait su gagner l’affection des troupes, était le véritable
souverain. C’était, au reste, un homme d’une
rare intelligence et doué des meilleures et des plus
brillantes qualités. La plupart de ses expéditions furent
dirigées contre les infi dèles, qu’il humilia avec
l’aide de Dieu. Il obligea les chrétiens de transporter,
de l’intérieur du pays, des matériaux à Cordoba pour
la construction de la mosquée de cette ville. Tous les
princes d’Espagne se soumirent à lui, et administraient
en son nom. Personne ne fi t tant de grandes
choses. Aussi disait-on en parlant de lui « C’est le
plus glorieux enfant de l’islamisme. »
Ce fut sous son administration que les trésors
des diverses villes furent réunis en un seul. On fi t un
calcul exact des revenus de l’Espagne, et on trouva
qu’ils s’élevaient à cinq millions de dinars. Un tiers
de cette somme était versé au Bit-el-Mâl(1), un tiers
était employé à la solde de l’armée, et l’autre tiers
aux monuments publics et à l’encouragement des
sciences et des lettres.
_______________
1 Littéralement Chambre des biens.
76 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Je ne suis entré dans tous ces détails que pour
prouver de plus en plus que l’Afrique a procuré beaucoup
d’avantages aux musulmans, puisque l’Espagne
fut conquise par les généraux qui y commandaient.
D’ailleurs l’enchaînement des événements m’a entraîné.
Que le lecteur soit donc bien pénétré de cette
vérité, qu’à l’Afrique revient tout honneur, elle dont
les chefs subjuguèrent l’Espagne et donnèrent si
longtemps des lois en Sakalia.
Les premiers souverains de l’Afrique, indépendants
des khalifes, furent les Beni-Ar’lâb, qui furent
dépossédés par les Beni-’Obeïd ou Fatimites. Viennent
ensuite les princes de Senhadja; mais ceux-ci,
quoique fort puissants, ne commandèrent que sous les
auspices des Fatimites, qui leur abandonnèrent l’Afrique,
lorsqu’ils se rendirent en Orient. Le pays soumis
aux Beni-Ar’lâb s’étendait jusqu’à Sous, moins quelques
districts que les Beni-Edris leur enlevèrent.
Le premier des Beni-Edris se nommait Edrisben’Abd-
Allah ben-H’acen-ben-el-H’usseïn-ben-’Aliben-
Abi-T’aleb. Il vivait sous le khalife Mah’edi-el-
’Abbâçi. Ce fut son fi ls qui bâtit Fès. J’en ferai mention
plus tard, lorsque je parlerai des khalifes de l’Occident,
de ceux de Lemtouna et des Beni-’Abd-el-Moumen,
autrement dits Mouah’edîn, pour que les événements
qui les concernent s’enchaînent avec l’histoire des Beni-
H’afez, qui avaient le siége de leur gouvernement à Tunis.
On saisira de cette manière la succession des faits.
Maintenant je vais parler des émirs qui gouvernèrent
LIVRE TROISIÈME. 77
l’Afrique, du temps des Beni-’Abbês. Je ne ferai le
plus souvent qu’inscrire leurs noms et les dates, et
je n’entrerai dans les détails des faits que lorsque le
sujet en vaudra la peine.
Après l’élévation des Beni-’Abbês et la chute
des Beni-’Ommîa, il y eut de grands troubles de tous
côtés. La nouvelle dynastie ne fut occupée qu’à rétablir
l’ordre et la paix dans l’intérieur. En Afrique, les
Khouâredj(1) excitèrent de grands désordres. Dans cet
état de choses, Abou-Dja’far-el-Mans’our se décida à
y envoyer Moh’ammed-ben-el-Achat-ben-’Ok’b’ael-
Khezaï, en l’année 144 (2). Ben-el-Nebat’a prétend
que ce fut ‘Abd-Allah-ben-es-Seffah’ qui envoya ce
_______________
1 On désigne ainsi tous les dissidents, soit en matière de religion,
soit en matière de politique. Ce mot vient du verbe arabe qui signifi e
sortir. C’est comme si on disait «gens qui sont sortis, qui se sont mis en
dehors des opinions reçues.»
Il y a encore ici une omission de faits très-importants. Pour les
faire connaître, il est nécessaire que nous prenions les choses d’un
peu haut. Après la défaite d’Abd-Allah-ben-H’edjâb par les rebelles
de Tanger, une partie des troupes vaincues se réfugia en Espagne. Il y
avait, parmi ces fuyards, un certain ‘Abd-er-Rah’mân-ben-H’abib, que
ses intrigues fi rent chasser de ce pays; il se retira à Tunis, et là, par des
manoeuvres factieuses, il parvint à se faire un parti assez puissant, et
se révolta contre H’antala. Celui-ci, pour ne pas diviser les forces des
Arabes, lui céda généreusement le commandement, pensant qu’il s’en
contenterait ; mais cet ambitieux ne tarda pas â profi ter de la révolution
qui renversa les Ommiades, pour se déclarer indépendant des khalifes
; il périt assassiné par son propre frère. Après sa mort, l’Afrique tomba
dans l’anarchie. Ce fut alors que le khalife Abou-Dja’far-el-Mans’our
s’occupa de la remettre sous la domination des khalifes, et les deux premiers
gouverneurs qu’il y envoya ne réussirent pas complètement ; un
d’eux fut même assassiné, comme le dit El-K’aïrouâni. Ce fut Iezîd, le
78 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
général en Afrique, en 133 ; mais je le crois dans
l’erreur. Moh’ammed-ben-el-Achat combattit les
Khouâredj, tua Aba-el-Ketâb et dispersa ses partisans.
Il entoura K’aïrouân d’une muraille de terre épaisse
de dix dra’. Cette construction fut commencée en
144, et terminée en 146. Ce Moh’ammed était chef
d’une troupe appelée Açaouda (noirs), qualifi cation
que l’on donnait en général aux partisans des Beni-
’Abbês, qui s’étaient portés les vengeurs d’H’osseïn
et de Zeïd(1). Ces soldats étaient tous habillés de noir,
et leurs enseignes étaient de la même couleur.
’Omar-ben-H’afez-ben-Oulid-Kabiça-ben-Abi-
S’afra, frère d’El-Mouh’allab-ben-Abi-S’afra, connu
par son extrême bravoure, gouverna ensuite l’Afrique(
2) ; on l’avait surnommé Hezaramard, ce qui en
persan signifi e mille hommes, parce qu’en effet dans
un combat il valait à lui seul autant que mille. Le khalife
El-Mans’our lui porta toujours beaucoup d’affection.
Il le nomma successivement aux gouvernements
de Basra et du Sind, puis, en 151 de l’hégire, à celui de
_______________
troisième, qui termina cette grande entreprise ; les Berbères, profi tant
de tous ces troubles, s’étaient révoltés de nouveau.
1 H’ossein, second fi ls d’Ali, gendre du prophète, périt en
cherchant à ressaisir le khalifat, à la fameuse journée de Kerbela. Son
petit-fi ls Zeïd eut le même sort dans une entreprise de même nature.
2 Moh’ammed-ben-el-Achat ayant été obligé de quitter l’Afrique
à la suite d’une nouvelle insurrection, le khalife envoya dans ce
pays El-Ar’lâb-ben-Sâlem, qui fut tué dans une bataille. Son successeur
fut cet ‘Omar-ben-H’afez, dont il est ici question. L’auteur ne
s’arrête point sur les détails de cette époque d’anarchie, détails qui du
reste n’offrent qu’un très-mince intérêt.
LIVRE TROISIÈME. 79
l’Afrique, où il arriva avec cinq cents cavaliers choisis.
Les notables de K’aïrouân allèrent à sa rencontre; il les
reçut de son mieux et leur fi t des présents. Il termina
les affaires courantes, et, après un séjour de trois ans
et un mois à K’aïrouân, il se rendit dans le Zâb. Il bâtit
la ville de T’obna, et mourut au moment où il venait
de recevoir des dépêches du khalife(1). Son successeur
fut Iezîd-ben-Katem-ben-Kabiça-ben-el-Mouh’allabben-
Abi-S’afra. Il fi t son entrée à K’aïrouân, en 155 de
l’hégire, envoyé par Mans’our, à la tête de cinquante
mille hommes de cavalerie. Son premier soin fut d’ordonner
le supplice des assassins d’Omar-ben-H’afez.
Il travailla ensuite à rétablir la tranquillité et y réussit.
Tous les révoltés se soumirent. Il fi t abattre la mosquée
de K’aïrouân, à l’exception de la chaire, et la fi t reconstruire
à neuf. Il y plaça une superbe colonne verte qu’il
avait achetée à un très-haut prix. Il réorganisa l’administration
de la ville de K’aïrouân, et les divers corps de
métiers reprirent leurs habitudes et leurs occupations.
C’était, en tout point, un chef plein de prudence et de
générosité. Sah’noun rapporte qu’il disait souvent : «Je
ne crains rien tant sur la terre que d’avoir été injuste envers
quelqu’un de mes administrés ; quoique je sache
bien cependant que Dieu seul est infaillible. »
Lorsqu’il quitta l’Irak’ pour se rendre en Afrique,
il partit en compagnie d’Iezîd-es-Salmi, gouverneur
d’Égypte, et se chargea seul de toute la dépense, ce
qui était certainement une grande preuve de libéralité.
_______________
1 Il fut tué dans une bataille.
80 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Les poètes ont célébré sa gloire dans leurs chants, et
sa munifi cence envers eux fut poussée à l’extrême.
Un jour, Merouân-ben-Abi-Hassa lui présenta les
vers suivants :
C’est à cause de toi que nous avons raccourci
nos prières du matin.
Et cela durant deux mois : un pour nous rendre
ici, l’autre pour retourner chez nous.
Mais notre but sera rempli, car un homme de
bien comme toi donne sans calculer ni hésiter.
Le gouverneur, après l’avoir écouté, invita les
siens à lui donner au moins un derhem. Il en reçut
50,000 par ce moyen. Iezîd en ajouta 50,000 autres,
ce qui fi t 100,000 derhem pour deux minces distiques.
Mais quelle grandeur, quelle générosité dans cette
action ! comme elle contraste avec la parcimonie des
grands de notre époque ! Si, de nos jours, un poète,
après s’être donné bien de la peine pour chanter les
louanges de l’un d’eux, vient à le prier, non pas de récompenser
son talent, mais simplement d’écouter ses
vers, il en est repoussé, et l’encensé se montre envers
lui avare même de son attention.
Iezîd gouverna l’Afrique pendant quinze ans. Il
mourut en 70, laissant son fi ls à sa place. Il avait un
frère alors gouverneur du Sind. C’était un homme de
grande capacité, qui avait exercé de hauts emplois
sous cinq khalifes, savoir : Es-Seffah’, El-Mans’our,
El-Mah’edi, El-Khadi et Er-Rachid. A la mort d’Iezîd
chacun disait : « Voilà deux frères dont les tombeaux
LIVRE TROISIÈME. 81
seront bien éloignés l’un de l’autre, l’un au fond de
l’Occident et l’autre à l’extrémité de l’Orient.» Mais
admirons ici la toute-puissance de Dieu ! Haroun-er-
Rachid ne consentit pas à laisser en Afrique le fi ls de
Iezîd(1). Il le rappela et y envoya son oncle, le gouverneur
du Sind. Celui-ci s’appelait Roh-ben-Khatem-
ben-Kabiça-ben-el-Mouh’allab-ben-Abi-S’afrael-’
Azdi. Il arriva en Afrique, en 171, y commanda
quatre ans, mourut ensuite, et fut enseveli à côté de
son frère. Ce fut sous son administration que s’établit,
dans l’Ouest, le gouvernement des Beni-Edris.
L’imam Ben-’Abd-Allah-ben-H’acen-ben-el-H’usseïn-
ben-’Ali-ben-Abi-T’âleb fut le fondateur de ce
nouvel empire. Il fut proclamé dans la ville d’Oulila,
un vendredi du mois de ramad’ân de l’année 172 de
l’hégire. Nous en parlerons plus tard.
Haroun-er-Rachid envoya en Afrique, après Rohben-
Khatem, l’émir Hartemat-ben-’Aïn-el-H’achemi,
qui y arriva le 4 de rebi’-el-akher 179, et y resta jusqu’en
180(2). Ben-el-Khelkân assure qu’il bâtit la ville
de Menestir. Ben-Chebbat pense qu’il ne fi t que construire
le palais de cette ville, dont les travaux furent
_______________
1 Il se nommait Daoud. Le khalife le fi t gouverneur d’Égypte.
Pendant sa courte administration en Afrique, il réprima une nouvelle
révolte des Berbères ou Kabiles. Il est bon de noter tous ces soulèvements
des Kabiles, peuple admirable pour son amour de la liberté.
2 Avant d’envoyer en Afrique l’êmir Hartemat, le khalife avait
nommé gouverneur de ce pays Fad’el, fi ls de Roh, dont El-K’aïrouâni
ne parle pas. Il fut tué dans une révolte, et ce fut seulement après cet
événement qu’Hartemat alla en Afrique.
82 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
exécutés sous la direction de Zakaria-ben-Khâdem.
Ce même auteur dit qu’il fi t aussi construire les fortifi
cations de Tripoli. Après avoir terminé ces travaux
et consolidé la tranquillité dans le pays, il se démit
du commandement et se retira en Orient. Il vécut
jusqu’au temps du khalife El-Ma’moun, qui d’abord
le consultait sur les affaires d’état, mais qui fi nit par
le faire mettre en prison, puis décapiter, en l’an 200.
Hartemat avait cependant rendu de grands services à
ce khalife dans la guerre qu’il eut à soutenir contre
T’aher-ben-el-H’usseïn. Il était alors un des personnages
les plus considérables de l’empire.
Voici le tableau des quatorze émirs des Beni-Ar’lâb.
1° Brahim-ben-el-Ar’lâb, envoyé en Afrique par
Haroun-er-Rachid en 184 ou 185(1) ; il fi t abattre le
palais que ses prédécesseurs avaient occupé à K’aïrouân,
et fonda la ville de K’s’ar, dont il voulut faire
le siège du gouvernement.
2° ’Abd-Allah-ben-Brahim-ben-el-Ar’lâb, fi ls
du précédent, mourut-en 201.
3° Zïâdet-Allah-ben-Brahim-ben-el-Ar’lâb, frère
d’Abd-Allah, lui succéda. Il gouverna jusqu’en 223 ;
il eut à combattre, pendant douze ans, un redoutable
_______________
1 Brahim-ben-Ar’lâb fut le fondateur de la dynastie des Ar’labites
; il se déclara indépendant après avoir pris toutes les précautions
qui pouvaient assurer le succès de ses projets ambitieux, et le faire
triompher du peu de résistance qu’il rencontra. Il commandait la province
de Zâb sous l’administration d’Hartemat, à qui il ne succéda
pas immédiatement ; il y eut entre eux un autre gouverneur, Moh’ammed-
ben-Meklil, dont notre auteur ne parle pas.
LIVRE TROISIÈME. 83
chef de révoltés, Mans’our-et-Tambdi, qui s’était
emparé de K’aïrouân et de presque toute l’Afrique ;
il fi nit par triompher de ce dangereux ennemi(1). Il
entoura ensuite K’aïrouân d’un rempart, et fi t abattre
la mosquée de cette ville, à l’exception de la chaire,
mais pour la réédifi er sur un autre plan. On dit que
cette construction lui coûta 84,000 dinars. Il fortifi a
aussi la ville de Souça. Malgré tous ces travaux, il a
laissé chez les habitants de K’aïrouân la réputation
d’un fort mauvais prince.
Il envoya en Sakalia(2) Assad ben-el-Ferat, son
propre k’âd’i, avec une armée de dix mille hommes.
Assad s’embarqua à Souça, et arriva en Sakalia. Belatha,
chef de cette contrée, vint à sa rencontre et fut
battu, malgré la supériorité de ses forces, qui s’élevaient
à cent cinquante mille hommes. Les infi dèles
laissèrent un butin immense entre les mains des musulmans.
Assad, après s’être emparé d’un grand nombre
de villes, mourut au siège le Sarkouça; il fut enterré
dans le pays, dont ses troupes achevèrent la conquête,
et où elles s’établirent. La Sakalia fut gouvernée par
des émirs envoyés de K’aïrouân jusqu’en l’an 540,
époque où les chrétiens reconquirent ce pays, comme
je le dirai en son lieu. En 218, l’êmir de Sakalia était
Moh’ammed-ben-’Abd-Allah-ben-el-Ar’lâb ; il résidait
à Felioum, d’où il sortait peu de sa personne,
_______________
1 Ce ne fut pas Ziâdet-Allah qui triompha directement d’El-
Mans’our ; ce rebelle périt dans une lutte contre un autre rebelle.
2 Sicile.
84 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
se contentant de donner des ordres pour la soumission
complète du pays, qui s’opéra heureusement. Il
mourut en 237, après une administration de dix-neuf
ans. Quant à Zïâdet-Allah, il mourut en 223.
4° Abou-Akal-ben-Brahim-ben-el-Ar’lâb, frère
de Zïâdet-Allah, lui succéda et mourut en 226.
5° Sah’noun-ben-Sa’ïd fl orissait au temps-de
cet émir, dont le nom était Abou-el-’Abbas-Ah’medbenBrahim
(1). Sah’noun interdit les mosquées aux
prédicateurs hétérodoxes, qui auparavant s’y assemblaient
pour y traiter de leurs principes religieux, à
l’exemple des ‘Abadia, des S’afaria et des Metzala.
Sous l’émir ‘Abou-el-’Abbas, El-’Abbas-el-Fad’elben-
Fazara fut envoyé en Sakalia pour y remplacer
Moh’ammed ben-’Abd-Allah-ben-el-Ar’lâb , mort
en 237, comme il a été dit.
6°Ah’med-ben-Brahim-ben-Ahmed-ben-el-
Ar’lâb(2) succéda au précédent en 240. Les Tunisiens
s’étant révoltés, il marcha contre eux et leur fi t un grand
nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvaient
beaucoup de femmes. Sah’noun, alors k’âd’i, prit ces
dernières sous sa protection, les réunit chez lui, et
jura que tant qu’il serait k’âd’i, il empêcherait de les
_______________
1 Cet émir eut à réprimer une révolte de Kabiles.
2 L’un des deux manuscrits que nous avons eus à notre disposition
porte Moh’ammed-ben-Brahim-ben-Moh’ammed. On ne voit
dans l’un ni dans l’autre, de qui ce prince était fi ls; car cette expression
Ben-Brahim ne paraît indiquer ici que le nom de la famille dont
la souche était Brahim-el-Ar’lâb. Ben-Khaldoun appelle cet êmir
Abou-Ibrahim ; il le fait fi ls du précédent.
LIVRE TROISIÈME. 85
traiter en esclaves. L’êmir fut obligé de les lui laisser,
et de ne plus s’en occuper. El-’Abbas, gouverneur de
Sakalia, se rendit maître, à cette époque, de la ville de
Bôna, où il fi t construire un oratoire. Cette ville devint
dès lors le siège du gouvernement; auparavant cet
honneur appartenait à Sarkouça. El-’Abbas mourut en
247, laissant à son fi ls le gouvernement de l’île.
7° Brahim-ben-Ah’med ben-Brahim-ben-Ar’lâb
succéda à son père en Afrique. Il mourut en 249.
8° Zïâdet Allah-ben-Moh’ammed-ben-Brahimben-
Ar’lâb, frère du précédent, lui succéda. Il administra
l’Afrique pendant dix-huit mois, et mourut en 261.
9°’Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-ben-Ah’medben-
Moh’ammed-ben-Brahim-ben-Ar’lâb succéda à
son oncle Zïâdet-Allah dans le mois de djoumâ’d-eloouel
251. Il administra le pays pendant dix ans et cinq
mois. Il mourut en 261.
Khefadja-ben-S’efi an était son lieutenant en Sakalia.
Il fi t beaucoup d’expéditions contre les chrétiens
et prit beaucoup de villes. Il fut assassiné par un
de ses soldats, qui, après ce crime, se réfugia chez les
ennemis. Moh’ammed, son fi ls, prit alors le commandement,
et fut confi rmé dans les fonctions de gouverneur
de Sakalia par l’émir Moh’ammed. En 257, il
fut assassiné par un eunuque. L’émir Moh’ammed le
remplaça par Ah’med-ben-Ia’k’oub-el-Ar’lâbi.
En 261 de l’hégire, l’émir Moh’ammed mourut
et eut son fi ls pour successeur.
10° Ah’med-ben-Moh’ammed-ben-Brahim-ben86
HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
el-Ar’lâb succéda à son père. Il fi t construire la citerne
de K’aïrouân et la mosquée de Tunis(1).
11° Ibrahim-ben-Ah’med-ben-Moh’ammed fonda
la ville de Rekkâda, de 263 à 264. Il en fi t le siège du gouvernement,
quoiqu’il habitât souvent Tunis. On dit que
c’était un prince plein d’urbanité(2) et de savoir. Son règne
fut long. Il envoya en Sakalia H’acen ben-el-Mins,
qui soumit beaucoup de pays et de villes renommées.
Il s’y rendit ensuite lui-même, et y proclama la guerre
sainte. Il laissa en Afrique, pour y commander pendant
son absence, son fi ls ‘Abou-el-’Abbas-Ah’med. Après
avoir obtenu d’immenses succès contre les infi dèles, il
mourut à Drab en 289. Son corps fut transporté à K’aïrouân,
où il fut enseveli. Ce prince était parvenu au
_______________
1 Les historiens arabes ne comptent pas ordinairement ce prince
au nombre des êmirs ; car il était à peine sur le trône, qu’il fut obligé
d’en descendre, et de le céder à son oncle Ibrahim, que les voeux de
la nation y appelaient.
2 Tous les historiens sont d’accord sur l’exacte justice qu’Ibrahim
fi t régner dans ses états ; il mit le peuple à l’abri des exactions
des grands. Le plus humble de ses sujets, lorsqu’il avait le droit pour
lui, pouvait, en toute assurance, lui porter plainte, même contre les
membres de la famille royale. Il condamna sa propre mère dans une
affaire civile où elle avait tort. Il purgea l’Afrique des brigands qui
l’infestaient ; mais l’habitude de frapper des têtes coupables fi nit parle
rendre cruel, et dans son intérieur il eut souvent de sanglants caprices,
qui l’ont fait ranger, par plusieurs écrivains, au nombre des tyrans les
plus odieux. Nowaïri raconte de lui des actes qui font frémir. Ibrahim
eut à comprimer plusieurs révoltes. Tunis et Alger s’étant soulevées,
il réduisit ces deux villes, et les traita avec l’infl exibilité qui était dans
son caractère. Ben-’Abou-Ah’med, le chef des révoltés d’Alger, périt
du supplice de la croix.
LIVRE TROISIÈME. 87
pouvoir en 264 ; je viens de dire qu’il mourut en 289,
ainsi son règne fut de vingt-cinq ans. Ce fut sous lui
que commença à paraître, dans les terres de Ketama,
Ben-’Abd-Allah-ech-Chii, qui se disait issu du prophète.
On en parlera bientôt.
12° ’Abou-el-’Abbas-Ah’med-ben-Brahim-ben
Ah’med ben-Moh’ammed, dont on vient de parler,
qui avait commandé en Afrique en l’absence de son
père, lui succéda à sa mort. Il conserva le trône tant
qu’il vécut. Son fi ls ‘Abd-Allah-ben-Ah’med prit le
commandement après lui.
13° ’Abd-Allah-ben-Ah’med-ben-Ibrahim-ben-
Ah’med-ben-Moh’ammed était un prince doué des
plus précieuses qualités ; il était bon, poli, affable,
clément, généreux et ami sûr. Il habitait Tunis, où il
mourut en 295, assassiné par trois individus de Sakalia.
Les bras de ces meurtriers avaient été armés par
son propre fi ls, Zïâdet-Allah, qu’il avait été obligé de
faire enfermer à cause de ses excès de boisson. La
tête du malheureux émir fut apportée à son fi ls, encore
en prison. Il en sortit pour monter sur le trône, et
le premier ordre qu’il donna fut le supplice des assassins
de son père, quoiqu’ils n’eussent agi que d’après
ses suggestions.
14° Zïâdet-Allah -ben-’Abd-Allah-ben-Ah’med,
arrivé au pouvoir, suivit l’impulsion que lui donnaient
ses vices. Il se livra aux plaisirs, s’entoura de bouffons,
troubla le repos de ses sujets et perdit l’état. Il fi t
mettre à mort, non-seulement plusieurs de ses oncles,
88 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
mais encore des personnes de son intérieur le plus intime.
Sous lui, ‘Obeïd-Allah-ech-Chii, dont on a déjà
parlé, prit de la consistance dans l’Ouest. Zïâdet-Allah,
instruit des progrès que faisait cet ambitieux, rassembla
quarante mille hommes qu’il envoya contre
lui, sous les ordres d’un de ses parents. Cette armée
ayant été battue et dispersée, Zïâdet-Allah connut
sa faiblesse. Il réunit ses richesses, abandonna son
royaume et se retira en Orient. C’était sous le khalifat
de Mok’tader-Billah-el-’Abbâci. Dès qu’il fut arrivé
en Égypte, El-Kousri, qui en était gouverneur, en instruisit
le khalife. Ce dernier écrivit aussitôt à l’émir
africain de retourner à son poste, et de faire, à tout
prix, face à Ech-Chii ; il prescrivit en même temps au
gouverneur de l’Égypte de lui fournir des secours en
hommes et en argent. Zïâdet-Allah était déjà arrivé à
Er-Reka lorsqu’il reçut la dépêche du khalife; il retourna
aussitôt en Égypte. Le gouverneur de ce pays,
traînant en longueur les préparatifs de l’expédition, il
se livra, pour passer le temps, à ses habitudes de débauche.
L’ennui de l’attente, et bientôt les maladies
dispersèrent le peu d’amis et les quelques troupes qu
il avait réunis. Il voulut alors se retirer à Jérusalem.
Il mourut en route à Remia, où il fut enterré. En lui
s’éteignit la dynastie des Beni-Ar’lâb, qui gouverna
l’Afrique pendant cent douze ans environ.
Louange à Dieu dont le règne ne fi nit pas, qui
fait ce qu’il lui plaît, dont les décrets s’accomplissent
et qui gouverne toutes choses !
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