LIVRE CINQUIÈME.
DES ÉMIRS DE SENHADJA.
Je raconterai dans ce livre l’histoire des princes
de Senhadja qui, quoique soumis aux Beni-’Obeïd,
dont ils ne furent que les délégués, n’en occupèrent
pas moins de fait le rang suprême. Les Tunisiens ne
les considèrent pas comme de véritables monarques.
Quant à moi, je considère qu’ils le furent plus que les
Beni-H’afez, si ce n’est que ces derniers eurent le titre
d’êmir-el-moumenîn, que les Senhadja ne prirent
jamais. Ils régnèrent cependant plus de deux cents
ans.
Les Senhadja eurent le gouvernement de l’Afrique
lorsque le khalife Moez-Liddin-Allah partit pour
l’Égypte, et qu’il nomma, pour son lieutenant en Afrique,
Abou-el-Fetouh’-Ioucef-Balkin-ben-Ziri-ben-
Menâd-el-Senhadji.
Senhadja est une peuplade de Berbères qui descend,
dit-on, d’Oulâd-’Abd-ech-Chams-ben-Ouatel-ben-
Hemir, lequel était roi d’Afrikech. D’autres prétendent
que, lorsque Afrikech-ben-Abr’a-ben-Zi-el-K’arnîn
eut. soumis le pays de Hemir; qu’il eut pénétré ensuite
en Occident et fondé la ville d’Afrikia(1), les Senhadja
furent au nombre de ceux qu’il chargea des affaires
du pays. Il en est qui disent qu’ils descendent de Senhadj-
Abou-Senhadja ben-Hemir-ben-Saga. D’autres
_______________
1 Voir la note 4 du livre II, page 21.
LIVRE CINQUIÈME. 125
en font une fraction des Haouara, qui en étaient euxmêmes
une d’Hemir. Ils sont divisés en soixante et
dix tribus, parmi lesquelles fi gurent les Lemtouna,
qui ont conquis le Mor’reb. S’il plaît à Dieu, j’en parlerai
dans la suite. Pour le moment j’en ai dit assez.
La première fois que Ziri approcha de Mans’our, ce
fut lorsque ce khalife se porta dans le Mor’reb à la
poursuite d’Abou-Izîd en 335. Ziri, sur le territoire
duquel il pénétra, alla à sa rencontre et se soumit à
lui avec sa troupe et sa famille. Le khalife le combla
d’honneurs et de présents, lui donna le sabre et les
vêtements du commandement, et le déclara chef de
ces contrées.
Ziri, entreprenant et courageux, fi t encore avec
le khalife la campagne de 342 dans le Mor’reb. Cette
fois il fut nommé prince d’Achir et de ses dépendances(
1). En 346, il accompagna Djohar au siège de Fês
et amena la prise de cette ville. Sa fortune politique
en fut accrue ; car on lui donna la ville de Tïaret qu’il
joignit à ce qu’il possédait déjà.
Il existait une rivalité haineuse entre Ziri et Dja’farben-
Abi, surnommé l’Andalous, fi ls du fondateur de
Msîla(2). Dja’far commandait dans le Zâb du Mor’reb
pour les Beni-’Obeïd. Il avait reçu d’eux l’investiture,
et il faisait faire les prières en leur nom. Lorsque
_______________
1 Le khalife ne fi t que sanctionner un fait : Ziri était déjà prince
d’Achir, qui fut fondé par lui l’an de l’hégire 324. On voit les ruines
de cette ville à quelques lieues de Bou-R’âf (vulg. Boghar), dans la
province de Titeri.
2 Cette ville fut fondée en 315, comme on l’a vu dans le livre IV,
126 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Moez-Liddin-Allah se disposa à son expédition
d’orient, le bruit se répandit qu’il laisserait le gouvernement
de l’Afrique à Ioucef-hen-Ziri, ce qui
déplut extrêmement à Dja’far l’Andalous. El-Moez
lui envoya plusieurs fois l’ordre de se rendre auprès
de lui. Il feignit d’obéir, quitta Msîla et s’enfuit chez
les Zenata, qui le reconnurent pour chef. Il leva alors
ouvertement l’étendard de la révolte. Ziri, en étant informé,
marcha contre lui avec une partie de ses Senhadja.
Il y eut un grand combat dans lequel, le cheval
de Ziri s’étant abattu, ce chef fut tué. Grand nombre
de ses guerriers périrent avec lui. Dja’far envoya aussitôt
son frère Iah’ia en Andalousie, pour informer de
cet événement El-H’akem-el-Amoui, khalife de ce
pays. Cependant les Zenata, ayant appris que Ioucefben-
Ziri se disposait à venger la mort de son père,
résolurent dans leurs coeurs de lui livrer Dja’far. Celui-
ci, instruit de leurs mauvaises intentions, s’enfuit
en Andalousie avec sa famille. Le khalife El-H’akem
le reçut d’abord très-bien , et lui assigna une pension
annuelle. Il fut quelque temps dans une belle position
auprès de ce khalife ; puis il fut disgracié. Mais bientôt
après il rentra en faveur. Il resta en Andalousie
jusqu’à l’administration du visir Ben-Abi-Omar, qui
le fi t périr et envoya sa tête à Balkin.
Ziri était plein de bons procédés pour les Arabes ;
_______________
et comme l’attestent d’ailleurs Abou-el-Feda et d’autres écrivains.
Ce fut El-K’aïem-Bassir-Allah qui la fi t construire par le père du personnage
dont il est ici question, lequel en fut le premier gouverneur.
LIVRE CINQUIÈME. 127
mais il traitait rudement les Kabiles. On n’avait jamais
vu dans le Mor’reb une époque comme la sienne. Pendant
vingt-six ans il administra avec la plus grande habileté.
Après sa mort, qui arriva ainsi que nous venons
de le raconter, son fi ls Balkin, qui était alors à Achir,
rassembla ses parents et ses esclaves, prit l’élite de ses
troupes et partit pour venger la mort de son père. Il
tua un grand nombre de Zenata dans diverses affaires,
les chassa du pays et s’empara de leurs femmes et de
leurs enfants. Lorsque cette nouvelle parvint à Moez,
qui avait beaucoup d’affection pour Balkin et qui le
préférait à tous ses frères, il se montra satisfait de sa
conduite. Il lui envoya, l’ordre de rendre la liberté aux
prisonniers et de venir le trouver. Balkin se mit aussitôt
en route, après avoir préposé à l’administration
de ses états un chef qui avait sa confi ance, et expédié
aux commandants des diverses parties de son empire
des instructions où il prenait le titre de lieutenant du
sultan. Il ne laissa pas un cheval, pas un chameau
chez les Berbères de l’Ouest. Il emmena tout avec
lui, à l’exception des bêtes de labour, et se dirigea sur
Mans’oura. Comme la nouvelle de son élévation au
poste éminent de lieutenant du khalife s’était répandue
partout, on se porta à sa rencontre de toutes parts,
et il reçut des présents qui accrurent ses richesses, lesquelles
augmentaient avec sa faveur.
Lorsqu’il fut arrivé chez El-Moez, il s’assît modestement
dans l’antichambre , attendant son tour
d’audience. Le khalife le reçut parfaitement, loua son
128 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
mérite et ses actes, lui ceignit son propre sabre et le
revêtit de son propre manteau. Il fi t aussi des présents
aux gens de sa suite et les combla d’honneurs.
Je vais maintenant faire l’histoire de la dynastie
dont Balkin fut le chef depuis son avènement au gouvernement
de l’Afrique. Le peu que j’en ai dit n’est
qu’une introduction destinée à faire connaître l’origine
de cette famille.
L’émir Balkin-Ioucef-ben-Ziri-ben-Menâd-el-
Senhadji-Abou-el-Fetouh’-Balkin reçut l’investiture
de l’Afrique et de tout le Mor’reb, à l’exception de
Tripoli et de la Sicile, qui ne furent pas compris dans
son gouvernement. C’était le mardi 23 de zil-hadja
de l’an 361.
Lorsqu’El-Moez-Liddin-Allah partit pour l’Orient,
il lui remit un diplôme portant son cachet pour que chacun
eût à lui obéir. Balkin accompagna le khalife jusqu’à
K’âbes. Au moment où ils se séparèrent, le khalife
lui dit : « O Ioucef, si tu dois oublier mes conseils, tâche
au moins de te rappeler les trois suivants :
Ne fais jamais remise des contributions aux gens
du dehors.
Tiens toujours ton sabre levé sur les Berbères.
Ne donne jamais de commandements aux membres
de ta famille ; car bientôt ils te disputeraient le
premier rang. Je te recommande aussi de traiter avec
bonté les habitants des villes. »
Balkin fi t ensuite ses adieux au khalife et retourna
à Mans’oura, où il arriva le jeudi 11 du mois de rebi’-
LIVRE CINQUIÈME, 129
el-oouel 362. Il descendit au château du sultan à Sabra.
Les gens de K’aïrouân vinrent à sa rencontre. Il resta
deux mois à Sabra occupé des soins de l’administration.
Lorsqu’il eut terminé ce qui concernait l’Afrique,
il passa dans le Mor’reb au mois de cha’ban. Ce
fut dans cette année que ceux de Titeri se révoltèrent.
Il se porta sur leur ville, s’en empara, prit pour otages
les enfants des habitants et les dépouilla de leurs
richesses. A la même époque, les Zenata s’étaient
rendus maîtres de Tlemsên. Il marcha contre eux, les
mit en fuite et leur reprit cette ville. Alors El-Moez lui
envoya l’ordre de ne pas s’avancer plus loin dans le
Mor’reb, et de ne pas trop s’éloigner de l’Afrique.
Sous lui, Ziri-ben-’Atîa-ez-Zenâti se révolta
dans l’Ouest, s’empara de Fès, de Sedjelmâça et de
leurs dépendances, et fi t faire dans ces contrées la
prière pour les Beni-’Ommîa. Balkin reprit ces deux
villes et chassa les délégués des Beni-’Ommîa. Il alla
ensuite assiéger Sebta(1), qu’il ne put prendre ; puis il
pilla Basra, qu’on nomme aujourd’hui Assila(2).
En 365, il expédia vers l’orient un présent pour
El-Moez ; mais, ayant appris la mort de ce prince et
l’avènement de son fi ls El-’Aziz, il fi t revenir ce présent
de Tripoli, et en prépara un autre pour El-’Aziz.
Ce fut le premier que reçut celui-ci. Ce khalife lui
renouvela l’investiture, et lui envoya de la monnaie
frappée en son nom, El-’Aziz Billah, roi d’Égypte.
_______________
1 Ceuta.
2 Arzilla.
130 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Balkin demanda à El-’Aziz et obtint de lui les villes
de Sert, d’Adjabia et de Tripoli, qu’il réunit à son
gouvernement. Il combattit et vainquit, dans plusieurs
combats, les Beni-Grouat’. Il envoya en Afrique tant
de prisonniers faits sur cette tribu, qu’on n’en avait
jamais vu un plus grand nombre. Il devint si puissant
dans le Morreb, que personne n’osa plus lui résister.
Il poursuivit les Zenata jusqu’à ce qu’il les eût contraints
de s’enfoncer dans les sables du désert. Les
gens de Sebta furent effrayés de ses succès ; mais ce
fut alors qu’El-Mans’our-ben-Omar le détourna de
cette ville, en lui envoyant la tête de Dja’far l’Andalous.
Il recevait à Fês les courriers qu’El-Moez lui
expédiait de l’Égypte(1).
En 370, Balkin envoya son fi ls Mans’our à K’aïrouân,
pour qu’il expédiât de là un présent en Égypte.
Ce jeune prince descendit à Rekkâda, où il remplit
sa mission ; après quoi, il retourna dans le Mor’reb.
C’était la première fois qu’il paraissait en Afrique. Il
était né et avait été élevé à Achir.
En 373, Ben-Kharzoun s’empara de Sedjelmâça
et la pilla. Balkin marcha contre lui, mais il fut atteint,
en chemin, d’une colique néphrétique dont il mourut
dans un lieu appelé Ark’lan, le 23 de zil-h’adja, après
avoir désigné pour son successeur son fi ls Mans’our.
Louange à l’Être qui ne meurt pas !
_______________
1 L’auteur veut dire par là que les communications étaient parfaitement
sûres dans cette vaste étendue de pays, et en tirer un argument
en faveur de l’administration de Balkin.
Tuesday, 7 July 2009
Subscribe to:
Post Comments (Atom)

No comments:
Post a Comment