Tuesday, 7 July 2009

EPILOGIE DEUXIÈME PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE.
On parlera, dans ce chapitre, de diverses institutions
qui n’existaient pas anciennement dans le pays
de Tunis, et qui n’y ont été introduites qu’à la chute
des Beni-H’afez.
Le gouvernement de cette dynastie fut très-glorieux
dans la première période de son existence. Il fut
même, dans son temps, le plus noble gouvernement
des musulmans. J’en ai suffi samment parlé dans ce
qui précède. Je vais cependant en dire encore quelques
petites choses ici, pour l’instruction de ceux qui
veulent s’instruire.
_______________
1 Ces deux dernières phrases sont les seules que nous ayons traduites
d’un paragraphe plus étendu, et qui, à l’exception de ces quelques
lignes, ne contient que des redites élogieuses à l’adresse du mufti.
480 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Le gouvernement des Beni-H’afez était tout
arabe. Les troupes étaient armées de sabres, de lances
et d’arcs. Les armes à feu n’étaient pas connues
dans les premiers temps de cette dynastie ; elles ne le
furent que vers la fi n du règne d’El-Fench le Louche,
roi de K’echtala (que Dieu le maudisse !). Depuis
lors l’usage s’en est, répandu dans presque tous les
pays habités. Les troupes régulières portaient le nom
de mouah’-ed-din, à cause de Ben-Toumart, dont j’ai
parlé, et qui avait donné ce nom à ses sectateurs. Il
avait écrit pour eux des préceptes en langue berbère.
Ceux qui ne les suivaient pas étaient considérés comme
des gens sans religion. Après lui, ceux qui avaient
embrassé sa doctrine continuèrent à la suivre sous la
direction de leur imam.
Les premiers princes de la famille des Beni-
H’afez eurent sous leurs lois les vastes contrées qui
s’étendent de Tlemsên à Tripoli. Lorsque la dynastie
des Beni’Abd-el-Mournen fut en décadence dans le
Mor’reb, et que les dissensions et les guerres eurent
augmenté entre les enfants des khalifes, on donna ce titre
aux Beni-H’afez. L’Andalousie et d’autres pays les
reconnurent pour tels. L’extinction du khalifat d’Orient
obligea la Mecque de les reconnaître également. Leur
puissance fut alors très-grande. Mais la discorde se mit
entre les membres de cette famille, et cette puissance
alla toujours en décroissant jusqu’au règne de Moh’ammed-’
Abou-el-H’acen. Les osmanlis s’emparèrent
alors de Tripoli et d’Alger. Il ne resta à Moh’ammed
ÉPILOGUE. 481
que Tunis et Bône. Pendant le règne d’H’acen, son
fi ls, les habitants de K’aïrouân s’insurgèrent et se placèrent
sous la domination des Khabiin. El-K’oleï se
révolta à Souça et à Mohdïa. Sous le sultan Ah’medben-
el-H’acen, l’armée des osmanlis arriva jusqu’à
H’amamet. Ah’med gouverna longtemps et rendit
un peu de vigueur à l’état. Cependant il n’avait pas
plus de deux mille cavaliers, qu’il appelait zmala. Ce
prince était passionné pour l’astronomie et l’astrologie.
On lui avait prédit que son gouvernement succomberait,
qu’il serait remplacé par celui d’un peuple
qui ne parlerait pas la langue arabe, et dont le chef ne
monterait pas à cheval et irait à pied. Cette prédiction
lui donna beaucoup d’inquiétude ; il ne savait pas à
qui elle pouvait s’appliquer. Il prit alors à son service
un certain nombre de nègres qui constituèrent une
espèce de gouvernement qu’on appela doulet-el-djennaouïa(
1) ; puis il les fi t massacrer. Il donna le titre de
pacha à ‘Ali, un de ses mamelouks : tout cela pour détourner
l’effet de la prédiction. Mais Dieu fait ce qu’il
veut. Lorsque les Turcs se furent emparés du pays, la
prédiction qui avait embarrassé Ah’med s’expliqua ;
car ils allaient à pied, ainsi que leur chef, qui est le
dey. Le dey représente véritablement le sultan, puisqu’il
donne en son nom des ordres dans le pays.
Lorsque les Turcs se furent établis d’une manière
stable à Tunis, ils y introduisirent des usages qui
_______________
1 C’est-à-dire, gouvernement des gens de Djenné, qui était le
pays de ces nègres.
482 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
n’existaient pas avant eux. Ils eurent des oda-bachi,
c’est-à-dire des chefs de chambre. Oda veut dire,
chez eux, chambre, et bach, tête ; i signifi e dans. Ils
mettent cette préposition après son régime à cause de
l’inversion qui est propre à leur langue. Chacun de
ces odabachi a une vingtaine d’hommes sous ses ordres.
Les boulouk-bachi sont au-dessus d’eux. Boulouk
signifi e réunion, et bach, tête, ainsi que je viens
de le dire. Les grades ne se franchissent que l’un
après l’autre. L’oda-bachi peut devenir boulouk-bachi,
et le bouloukbachi, ar’a. Les Turcs ne font rien
sans consulter ce dernier fonctionnaire. Autrefois il
recevait des ordres de l’ar’a de la Sublime Porte ;
mais aujourd’hui il n’en est plus de même. Au lieu de
recevoir des ordres de Constantinople, il a, à Tunis,
d’autres ar’a qui sont sous sa dépendance.
Il n’y eut d’abord que cent cinquante oda-bachi ;
mais, l’armée augmentant, leur nombre augmenta aussi.
Il y en a aujourd’hui deux cents. Lorsqu’un d’eux
meurt, il est remplacé. Ils portent un vêtement qui les
fait reconnaître : c’est un ak’bïa dont les manches,
très-larges jusqu’au coude, se rétrécissent ensuite de
manière à resserrer fortement le poignet. Ils ont pour
coiffure des tertour très-soignés dans leur confection
et d’une forme qui leur est propre. Les boulouk-bachi
ont pour marque distinctive un turban sur le tertour.
L’ar’a porte, pour insigne de sa dignité, un turban
d’une forme particulière. Un offi cier de sa maison est
spécialement chargé de le lui arranger. Cet offi cier a
ÉPILOGUE. 483
sous ses ordres d’autres serviteurs que l’on nomme
aïbachïa ; ils ont une marque distinctive brodée d’or
qu’ils portent à la tête toutes les fois qu’ils montent à
cheval, ou qu’ils escortent l’ar’a, lorsque ce dignitaire
se rend au divan. Dans le principe, l’ar’a et le divan formaient
le gouvernement. Cet état de choses exista jusqu’à
la révolution dont j’ai parlé, c’est-à-dire jusqu’au
massacre des boulouk-bachi et à l’institution du dey.
L’ar’a et l’assemblée dont il vient d’être question
se réunissent dans un lieu que l’on appelle maison
du divan. Six chaouch sont attachés au divan. Ils
sont vêtus comme les oda-bachi, à l’exception de la
coiffure, qui est différente. Quand l’assemblée est
réunie, l’ar’a s’assied au centre, sur un fauteuil, et les
autres membres prennent place à ses côtés, selon le
rang qu’ils occupent dans la hiérarchie, de manière
à ce que les grades ne soient jamais confondus. Le
divan a un secrétaire et un interprète. Quatre des
principaux oda-bachi en font partie; on les nomme
bachoda, c’est-à-dire chefs des chefs de chambre. On
arrive à cette dignité par la voie hiérarchique. Vient
ensuite celle de boulouk-bachi, et enfi n celle d’ar’a.
L’usage veut que, pendant les six mois que durent
ses fonctions, l’ar’a ne sorte de sa maison que pour
aller au divan. Pendant la séance, le chef des chaouch
est derrière lui, et l’interprète à côté. Lorsque chacun
a pris sa place, le kateb se lève, prie pour le sultan
et récite le fatah’ ; puis le crieur sort du divan et annonce
que ceux qui ont des réclamations à adresser
484 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
peuvent se présenter. A mesure que les plaignants entrent,
l’interprète va au-devant d’eux, s’informe de ce
qu’ils veulent et l’explique à l’ar’a. Le crieur appelle
ensuite les quatre bachoda, à qui l’ara fait connaître
de quoi il est question. Si l’affaire est de la compétence
de la justice ordinaire, on la lui renvoie ; si elle
est politique ou administrative, le divan en décide
d’après ses lumières et conformément à l’usage ; si
elle présente des diffi cultés, on en réfère au dey. La
séance terminée, on sert à manger aux plus grands, et
chacun va de son côté. L’ara rentre dans sa maison.
Après la. séance, quelques-uns des membres du divan,
tels que les khodja du divan et le chef des chaouch,
se présentent devant le chef de l’état pour lui rendre
compte des jugements qui ont été prononcés, passant
sous silence les affaires de peu d’importance. Telle
est la marche suivie chaque jour. Au bout de six mois,
l’ar’a est remplacé par celui qui vient après lui ; mais
le nouveau titulaire se conforme en tout à ce que faisait
son prédécesseur.
Les Turcs ont des solennités dans lesquelles ils
déploient une pompe royale : c’est ce qui a lieu, par
exemple, lorsque l’armée doit se mettre en marche,
à l’époque fi xée par l’usage(1). D’abord les chaouch,
qui font ici l’offi ce de crieurs, montent à cheval, parcourent
les rues pour annoncer le prochain départ, et
_______________
1 Le gouvernement tunisien fait, tous les ans, partir deux corps
de troupes pour la levée des contributions. Il y a l’armée ou corps
d’hiver, pour la partie du Sud, et celui d’été pour le Nord.
ÉPILOGUE. 485
prévenir qu’on ait à se tenir prêt à entrer en campagne.
Le lendemain, les soldats, revêtus de leur costume de
guerre, se réunissent près de la k’as’ba. Le h’akem se
trouve à cette réunion. L’ara et les oda-bachi se rendent
ensuite à la maison des khalifa, où se trouvent aussi
les khodja, porteurs des étendards, qui doivent suivre
le chef de l’armée. Le bey ou le khalifa du bey désigné
pour marcher se rend au même lieu. Le pacha le revêt
d’un habillement royal ; puis le k’ah’ïa du pacha et les
bourreaux sortent avec celui qui viens. d’être investi.
Les bourreaux sont à pied ; les drapeaux sont déployés
; la musique osmanli, composée de fi fres, de tambours
et de cymbales, joue ; et les soldats sont rangés depuis
la maison des khalifa jusqu’à la porte de la k’as’ba.
Pendant ce temps , le reste de la troupe se réunit dans
ce dernier lieu. Lorsque le bey et l’ar’a approchent de
la k’as’ba, le dey se lève et marche, s’il le juge à propos,
à la tête du premier rang, ou il se fait remplacer
par un de ses grands : c’est un honneur qui lui revient,
puisque, dans cette circonstance, il donne des ordres
que tous ceux qui sont réunis sont tenus d’exécuter.
On sort ensuite de la ville, et l’on se dirige vers le lieu
où sont dressées les tentes du bey et celles des soldats
qui doivent faire l’expédition. Le bey et l’ar’a entrent
dans le camp, ainsi que la troupe ; le reste du cortège
reprend le chemin de la ville. L’ar’a et les oda-bachi
qui doivent faire partie de l’expédition sont désignés
d’avance, ainsi que celui qui doit, jusqu’au retour, représenter
le dey à l’armée. La discipline la plus sévère est
486 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
observée dans la marche et dans les haltes. Les Turcs
ont d’autres usages que je passe sous silence.
Lorsque l’armée revient de l’expédition, on envoie
des courriers pour annoncer le jour de son entrée.
Les soldats restés dans la ville se disposent alors à
aller au-devant d’elle. En se rencontrant, les troupes
de la garnison et celles de l’expédition simulent un
combat et tirent des coups de mousquet. Ce sont là de
belles cérémonies, et beaucoup de gens se réunissent
pour les voir. Les chefs de l’armée vont à la maison
des khalifa. On revêt le bey, ou le khalifa qui le remplace,
d’un vêtement royal, et il retourne à sa demeure
accompagné des membres du divan. La musique joue
pendant une heure, puis tout le monde se retire.
Ce que je viens de dire a lieu deux fois par an.
Cet usage diffère de celui qui se pratique dans les
autres villes de l’Occident occupées par les Turcs.
Que Dieu fasse que le drapeau des osmanlis soit toujours
déployé pour la clémence, et que la concorde
règne dans leur empire ! Que le sabre du sultan soit
toujours tranchant pour le cou des infi dèles, et que
ses ordres soient toujours exécutés pour le bien de la
religion et celui du monde !

No comments:

Post a Comment