GOUVERNEMENT DE IOUCEF.
Le nouveau dey prit pour ministre son ami ‘Ali-
T’abet. Celui-ci le détermina à renoncer à la fi lle
d’Otman et à épouser celle d’un renégat, parce qu’il
craignait de trouver dans la famille de la première des
rivaux dangereux.
Le règne de Ioucef-Dey fut plus prospère et plus
glorieux qu’aucun de ceux de ses successeurs, comme
on pourra en juger par la suite. La ville fut embellie et
agrandie ; il favorisa la course maritime, qui fut trèsactive
sous son administration. Le nombre des gros
bâtiments s’éleva à quinze ; aussi la marine de Tunis
acquit-elle une grande réputation. Les raïs les plus
célèbres furent Samson et le capitaine Ouardia. Ils
étaient chrétiens(1) tous les deux ; ils fi rent longtemps
la course sans changer de religion ; mais à la fi n ils se
fi rent musulmans.
Les courses rapportèrent beaucoup à Ioucef, dont
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1 Savary de Brèves parle des pirates chrétiens de Tunis. Le capitaine
Foucque, dans un rapport adressé à notre roi Louis XIII, entre
à cet égard dans des détails fort curieux.
LIVRE SEPTIÈME. 347
le règne fut très-heureux. Il triomphait sur mer, et la
terre lui était soumise. Il s’occupa avec zèle de travaux
utiles dans la ville de Tunis. La rue des Turcs fut mise
en bon état et devint ce qu’elle est aujourd’hui, la plus
belle de la ville. Il fonda la mosquée qui porte son
nom, et affecta des rentes à l’entretien de ceux qui la
desservent. Il fi t construire près de son palais une medressa
pour ceux qui suivent le rite de l’imam H’anifa;
cet établissement reçut lui-même une dotation qui
porte aussi son nom. L’imam, les crieurs et les t’olba
y avaient droit à un pain par jour. Depuis, cette institution
a été dénaturée en grande partie. Ioucef fi t construire
aussi les midat qui sont au-dessous du café, et ce
café lui-même, gratifi é d’une subvention annuelle, devint
bientôt le plus beau de la ville. Ioucef créa encore
le marché des négociants de Djerba, qui est très-beau,
et les bains qui sont auprès; un grand nombre de fondouk’
pour les Taïfat-el-Louned(1) ; le superbe marché
où l’on vend les esclaves du soudan et que l’on nomme
El-Barakat ; les midat qui sont sous le minaret de la
grande mosquée ; le marché où l’on vend tout ce qui
est fi lé. Ce marché avait existé autrefois; mais depuis
longtemps il ne formait plus qu’un amas de ruines où
il n’était pas sûr de s’aventurer; Ioucef le releva et les
marchands de la rue H’ammoud vinrent l’habiter; ils
s’étendirent jusqu’à Bab-el-Benat (la porte des fi lles),
Le dey fi t rétablir cette issue,qui était restée long-
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1 C’est-à-dire par la réunion des Louned, Arabes des environs
de Tunis.
348 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
temps murée. Il fi t bâtir beaucoup de boutiques dans
ce quartier, qui devint un des plus beaux de la ville.
Ioucef-Dey fi t plusieurs autres oeuvres méritoires
dont la postérité s’entretiendra; mais la première de
toutes est la construction de l’aqueduc de son nom,
qui conduisait l’eau à Tunis dans le haut de la rue
des Turcs et dans d’autres endroits. Ces quartiers en
jouirent longtemps; mais, de nos jours, cet utile monument
est tombé en ruines, par la faute de l’administration,
qui ne s’est pas occupée de son entretien.
Il n’y a de force et de refuge qu’en Dieu.
Le pont qui existe sur le Medjerda, du côté de
T’oburba, est aussi une construction de Ioucef. Il est
situé dans une localité que les Tunisiens regardent
avec raison comme un lieu de plaisance et qui jouit
d’une grande réputation parmi eux. Il y existait une
maison de campagne que Nâc’er-Agha embellit sous
le règne de Ioucef. Ah’med-Djalbi, fi ls de cet agha,
qui l’habitait souvent, y fi t de nombreuses améliorations.
Elle s’accrut encore par les soins d’Abou-el-
H’ussein-’Ali-Bey, son parent, qui la posséda après
lui, tellement que la beauté en devint proverbiale ;
j’en parlerai plus tard avec plus de détails.
Ioucef, pour acquérir du mérite devant Dieu, fi t
bien d’autres constructions dont je ne puis parler; il
fi t creuser des citernes dans les lieux arides et y fi t
arriver l’eau de points fort éloignés, pour le soulagement
des voyageurs.
El-H’adj-’Ali-T’abet, dont la participation aux
affaires publiques fi t un des bienfaits de Ioucef-Dey, fi t
LIVRE SEPTIÈME. 349
aussi beaucoup de bien. Sa mémoire est en si grande
vénération à Tunis qu’il est inutile que nous nous
étendions beaucoup sur ce sujet. Il eut un soin tout
particulier de la mesdjed qui était près de sa maison,
vers la porte d’El-Djezîra, et lui affecta les ouak’ef ;
il fi t réparer la mosquée qui est en dehors de cette
même porte, et bâtir les midat de la rue des Turcs, qui
étaient les plus belles de Tunis et fort utiles à tout ce
quartier ; il leur affecta des rentes. Depuis, cet établissement
dépérit, quoique sa famille en eût gardé la
surveillance.
Il faudrait un livre entier pour raconter tout ce
qu’Ali-T’abet a fait de bien ; il mourut en 1041. Il
fut, dans les affaires de l’intérieur, le conseiller le plus
intime de Ioucef. Quant à celui-ci, si je voulais rapporter
toutes ses bonnes oeuvres, je n’en fi nirais pas.
Il y eut, sous son règne, une grande mortalité, que les
Tunisiens appellent la peste de Sidi-Belkris, parce que
ce cheikh y mourut : c’était en 1030 ou 1031.
En 1034, on prit deux navires de Malte ; ce qui
fut cause d’une grande fête à Tunis.
En 1037, il y eut une grande bataille entre l’année
d’Alger et celle de Tunis. Déjà, en 1022, ces deux armées
s’étaient trouvées en présence; mais il n’y avait
pas eu de combat. Cette fois, on se battit avec acharnement,
et les pertes furent considérables de part et
d’autre. Cette affaire eut lieu dans le mois de ramad’ân.
C’était le cheikh T’abet-ben-Chenouf qui avait attiré
les Algériens sur les terres de Tunis, avec l’espoir
350 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
d’en faire la conquête. Ils eurent d’abord le dessous,
et ils demandaient déjà l’aman, lorsque les Arabes,
dont, les principaux étaient les Oulâd-Saïd, trahirent
et ramenèrent la victoire dans leurs rangs. L’armée tunisienne
fut battue, et les tribus arabes se soulevèrent
dans le pays. Une partie des cheikhs qui résidaient à
Tunis quittèrent alors cette ville : parmi eux étaient
le cheikh Tadj-el-Arefi n-el-’Otmâni, le cheikh Ibrahim-
el-R’amani et le cheikh des Andalous Moustafa.
Cependant la paix fut rétablie entre Alger et Tunis.
L’année suivante, l’armée d’El-Kêf fut envoyée
pour réprimer la révolte des Beni-Chenouf; elle était
commandée par Mourad-Bey, guerrier habile et redouté(
1).
En 1041, mourut ‘Ali-T’abet, comme on l’a déjà
dit. Mourad-Bey reçut dans le courant de cette année,
de Constantinople, sa nomination à la dignité de
pacha. Une partie des Oulâd-Saïd furent pris dans le
courant de l’année suivante, et empalés sur le marché
aux bestiaux. Moh’ammed-Bey donna, dans cette
circonstance, des preuves de son courage. El-H’ama
fut prise après sept années de révolte.
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1 Les beys, dont quelques-uns furent élevés à la dignité de pacha,
comme celui dont il s’agit ici, commandaient les armées. Peu à
peu ils s’emparèrent de toute l’autorité au dehors, ne laissant aux deys
que l’administration de la ville, que ceux-ci fi nirent même par ne plus
avoir que de nom. L’auteur a séparé leur histoire de celle des deys.
Elle forme le sujet du livre suivant. Il est résulté de cette méthode des
longueurs et des répétitions que nous aurions voulu éviter; mais il
aurait fallu pour cela dépasser les bornes de la latitude permise à des
traducteurs.
LIVRE SEPTIÈME. 351
Ioucef-Dey suivit le même plan de conduite jusqu’à
sa mort, qui eut lieu à une époque bien heureuse, car
il expira dans la nuit du vendredi 27 de redjeb de
l’année 1047(1). Pendant ses funérailles, son éloge
était dans toutes les bouches. Il fut inhumé dans son
mesdjed, où son fi ls lui fi t élever un magnifi que tombeau.
Que Dieu accorde sa miséricorde à cette bonne
âme !
Ioucef aimait beaucoup la chasse, et y passait
des journées entières avec les offi ciers de sa suite.
Tuesday, 7 July 2009
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