Tuesday, 7 July 2009

EPILOGUE TROISIÈME PARTIE.

TROISIÈME PARTIE.
Nous allons parler de quelques usages particuliers
aux Tunisiens, et qui les ont mis en renom parmi les
autres peuples de l’Occident. Je ne rapporterai pas en
ÉPILOGUE. 487
détail toutes les excellentes choses dont. Tunis peut se
vanter ; je me contenterai de les faire connaître sommairement.
Tunis était naguère la plus heureuse et la
plus riche des villes; ses habitants étaient dans la joie
et la sécurité; les voyageurs s’y arrêtaient avec délices
: tout cela est un peu. changé maintenant ; cependant
il en reste encore quelque chose que je rapporterai
pour que ceux qui veulent le savoir le sachent.
S’il est en Occident une ville qui ait le droit
d’être fi ère, c’est Tunis. Le voyageur qui y arrive en
est émerveillé. Ce qui prouve l’aisance dont jouit la
population de cette cité, c’est que la plupart de ses habitants
ont des maisons de campagne où ils passent,
avec leurs familles, l’automne et l’été. Ceux qui sont
dans le commerce vaquent à leurs occupations dans
la journée, et, le soir, vont coucher dans leurs jardins,
où ils se livrent à la joie ; le lendemain ils reviennent
de bonne heure à la ville. Ce fut à cause d’eux qu’on
établit le marché de Rebah’, qui est le plus grand de
tous et qui ne s’ouvre qu’après le lever du soleil. Les
Tunisiens mettent beaucoup de pompe dans la célébration
des noces et des fêtes. Ils y introduisent même
des choses qui sont contraires à la loi. Les mets qu’ils
servent dans ces solennités sont particuliers au pays ;
tel est, par exemple, le mek’arouad, dont ils tirent vanité.
Il est assez connu pour que je puisse me dispenser
de le décrire. C’est leur meilleur plat de douceur;
ils ne voient rien au delà. J’ai rencontré des étrangers
qui l’ont trouvé eux-mêmes délicieux. Ils ont aussi un
488 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
excellent ragoût de viande qu’ils appellent merouzïa,
du nom d’une ville de la Perse. Ils le préparent avec
des épices et autres ingrédients recherchés. Ils aiment
à en manger après le jeûne. Il en est de même d’une
sorte de pain qu’ils font pour les fêtes, et qui n’est
pas en usage dans les autres pays; les Tunisiens tirent
vanité de sa grosseur et de sa beauté. Un de ces pains
peut, en effet, rassasier vingt hommes, et reste plus
d’un mois sans se gâter. Voici ce qu’on raconte de
son origine.
Il y avait autrefois à Tunis un gouverneur dont
l’administration fut longue et glorieuse ; on dit que
c’était Ben-Khorsân. Des méchants intriguèrent contre
lui auprès de son prince, et dirent à ce dernier :
« Voilà qu’il est devenu sultan, et qu’il ne reconnaît
plus votre autorité. » Ils l’engagèrent à le faire tuer. Le
prince partit avec son armée et marcha contre le gouverneur.
Lorsqu’il fut près de Tunis, Ben-Khorsân prit
deux pains très-grands et alla à sa rencontre. Arrivé
auprès de lui, il mit pied à terre, baisa l’étrier de son
maître et lui tendit les deux pains. Le prince les prit,
les examina et les lui rendit. Après quoi il tourna bride
pour retourner dans sa capitale, en disant à ses grands :
« Cet homme n’est pas un rebelle ; car il vient de me
dire dans un langage fi guré : Vous m’avez donné du
pain ; si vous voulez le reprendre, reprenez-le. » Le
prince avait compris que les intentions de Ben-Khorsân
étaient pures; il le laissa gouverneur de Tunis, et
partit satisfait. II se trouva que le jour où cette aventure
ÉPILOGUE. 489
eut lieu était celui de la fête. Les Tunisiens en rappellent
la mémoire en faisant usage, pendant cette même
fête, de pains semblables à ceux du gouverneur.
Voilà ce que l’on raconte au sujet de ces pains.
Pour moi, j’ai une autre version que voici : les femmes
du pays sont plus gourmandes que les hommes,
et n’aiment pas à travailler pendant les fêtes ; c’est
pour cela qu’elles font, dans ces occasions, ces gros
pains et la merouzïa, qui se conservent plus longtemps
que les aliments ordinaires.
Les fêtes durent quinze jours chez les Tunisiens
; c’est un usage bien établi. J’ai vu l’époque où
les marchés étaient fermés pendant ces quinze jours,
que les habitants passaient à la campagne et dans les
plaisirs. Une partie de ces usages sont maintenus,
d’autres ont été abandonnés.
Le 10e jour de moh’arrem est encore un jour de
réjouissance pour les Tunisiens, et ils cherchent à le
rendre le plus beau de tous. Il en est bien peu qui ne
dépensent beaucoup d’argent ce jour-là. Si l’on voulait
additionner tout ce qui se dépense en comestibles,
à Tunis, dans cette circonstance, on arriverait à une
somme énorme. On chôme aussi le 9 du même mois. Ce
jour-là on mange des poules avec un certain mets appelé
dïouda, qui a de la ressemblance avec le kenafah’
des Égyptiens, mais qui est plus épais. Les Tunisiens
disent, en plaisantant, que le fet’ir et le ma-it’ir doivent
être mangés avec des poules(1). Ils honorent plus
_______________
1 Le fetir est de la pâte sans levain, et c’est avec cette pâte que l’on
490 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
le 9 de moh’arrem que les autres peuples. Dans cette
fête, ils régalent leurs familles, et mangent des poules,
pour se conformer aux préceptes des médecins,
qui disent que, quoique l’abus de cette viande donne
la goutte, l’usage modéré en est bon. La coutume
veut aussi qu’ils fassent des aumônes ce jour-là. Les
boutiques où se vendent les fruits secs sont ornées
et d’un bel aspect. Chacun achète selon ses moyens,
et il est bien peu de marchands qui ne vendent pas.
J’ai entendu une conversation entre un Algérien et
un Tunisien, qui vantaient réciproquement leur pays.
Le Tunisien disait : « Je voudrais que ces boutiques
pussent être transportées, dans une nuit, à Alger,
dans l’état où elles sont, pour qu’on pût les y voir, et
qu’elles revinssent ensuite à leur première place. Je
suis sûr que vos femmes voudraient vous quitter(1) ».
C’était sans doute pousser l’exagération trop loin.
Mais ceux qui ont assisté à ces fêtes peuvent attester
qu’elles sont vraiment magnifi ques. On y vend des
instruments de musique et des jouets d’enfants pour
des sommes incalculables, ce qui prouve l’opulence
des habitants.
_______________
fait le mets appelé dïouda. Ma-it’ir signifi e ce qui vole. L’auteur répète
donc ici un misérable jeu de mots, basé sur la consonance qui
existe entre fetir et ma-it’ir.
1 C’est-à-dire qu’elles voudraient aller dans le pays où il y a
de si belles choses. Il y a bien des puérilités dans ce que dit El-K’aïrouâni
des fêtes de Tunis ; mais ces misères ont de l’importance pour
les peuples esclaves, à qui elles font momentanément oublier leur
servitude.
ÉPILOGUE. 491
Les Tunisiens honorent aussi beaucoup le mouloud(
1) c’est une de leurs plus grandes fêtes, car ils ont
une dévotion extrême pour celui qui naquit ce jour-là
et qui est le seigneur de toutes choses. Que la prière
de Dieu soit sur lui ! Le premier qui, en Occident,
donna de l’éclat à cette fête, fut le sultan Abou-’Enanel-
Merini. Que Dieu l’en récompense ! Son exemple
fut aussi suivi par les Beni-H’afez, et le premier qui le
suivit fut Abou-Farez-’Abd-el-’Aziz, au commencement
du IXe siècle de l’hégire. Que Dieu lui en tienne
compte ! Ses successeurs continuèrent à célébrer avec
pompe cette fête. Que Dieu leur rende selon leurs oeuvres
Ce jour-là les écoles sont ornées, les murailles de
ces établissements sont tapissées, des festons en décorent
les portes ; on y lit des poésies sacrées composées
en l’honneur du prophète. Il y a illumination de lampes
et de bougies. C’est une des plus belles nuits de
l’année. On prépare, pour l’amour de Dieu, d’excellents
mets qui sont distribués aux pauvres. Quelquesuns
le font par ostentation, mais Dieu récompense
chacun d’après le mobile qui le fait agir. Il y a, cette
même nuit, grande réunion chez le nakib-el-achraf ;
les personnages de marque et des savants y assistent.
On chante des hymnes avec accompagnement de musique.
De tous les côtés de la ville on accourt à cette
assemblée. Cette nuit n’a pas sa pareille.
Le nakib-el-achraf a certaines rétributions en
huile, cire et autres objets de nécessité, que lui accorde
_______________
1 Fête de la naissance de Mahomet:.
492 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
le gouvernement. Il jouissait de ce droit sous les
Beni-H’afez, et les Turcs le lui ont conservé.
J’ai vu autrefois, dans les deux zaouïa dites El-
Kechachïa, et El-Bak’rïa, de belles cérémonies qui
duraient quinze jours, et auxquelles on se portait en
foule. On y passait la nuit ; les chants religieux ne
discontinuaient pas ; mais elles sont tombées depuis
en désuétude. Quant aux autres zaouïa, il n’y avait
rien de déterminé pour ces cérémonies(1).
C’est à cause de leur zèle à célébrer le mouloud
que Dieu accorde tant de biens aux Tunisiens. Il peut
se passer, à cette fête, des choses contraires à la loi,
mais seulement par le fait de quelques ignorants qui
ne pensent pas mal faire. Ceux qui désireraient plus
de détails sur le mouloud n’ont qu’à consulter, pour
être satisfaits, le Mouerred-fi -Akbar du savant Djelaled-
Dîn-el-Assiout’i(2).
Le Ier mai(3) est aussi un jour de fête pour les
Tunisiens; ils dépensent, à cette occasion, des sommes
qu’on ne saurait évaluer, et font des mets qu’on
ne saurait décrire et parmi lesquels domine surtout le
_______________
1 C’est-à-dire que les personnes qui les desservaient réglaient
la fête à leur fantaisie.
2 Djelal-ed-Dîn-’Abd-el-Rah’mân-el-Assiout’i, écrivain célèbre,
né en Égypte dans le IXe siècle de l’hégire. On a dit de lui qu’il
avait fait plus de livres que les autres n’en avaient lu. Il a écrit sur la
grammaire, la rhétorique, la théologie, la médecine, l’histoire, etc.
3 Quoique les musulmans comptent par années lunaires, composées
de douze mois dont les noms sont tirés de la langue arabe, ils
se servent des noms de mois adoptés par les Occidentaux lorsque ce
qu’ils disent se rapporte à l’année solaire.
ÉPILOGUE. 493
markaz(1). Il n’y a que les pauvres qui n’en mangent.
pas. Il se vend beaucoup de fruits et de fl eurs. La
consommation de légumes et de fruits est plus considérable
ce jour-là que dans le reste de l’année. Les
Tunisiens parent l’intérieur de leurs maisons avec ces
fl eurs et ces fruits, et y dressent des espèces de boutiques.
Il y en a bien peu qui ne se conforment pas à cet
usage. On chante et on se livre à une joie immodérée.
L’allégresse est plus vive que dans les autres jours de
fête.
Ils avaient encore, vers l’an 1050, l’habitude de
se réunir hors des portes de la ville pour se réjouir
dans un lieu qu’on appelle Ouarda ; on y faisait des
parties où chacun payait sa quote-part et où l’on invitait
ses amis. On trouvait là des jongleurs, des chanteurs,
des musiciens et des marchands de fruits secs
et de confi tures. Les fêtes duraient quinze jours, et
commençaient, chaque jour, à l’ac’er, pour fi nir vers
le coucher du soleil. Elles offraient un spectacle plus
agréable que les autres fêtes, et se renouvelaient chaque
année. C’était un usage établi de père en fi ls. Ostad-
Mourad le supprima. Il reprit ensuite; mais il fut
défi nitivement supprimé par Ah’med-Khodja. J’ai vu
les fêtes d’El-Ouarda. Je ne sais pourquoi on a ainsi
nommé cet endroit; je présume que c’est parce qu’il
s’y trouvait autrefois des rosiers(2). Les fêtes ont été
abolies , mais le lieu a conservé son nom.
_______________
1 Espèce de saucisses faites avec du boeuf.
2 Ouard est le none de la rose en arabe.
494 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Quant, aux réjouissances qui se font dans l’intérieur
des maisons, elles ont encore lieu; elles ont même
pris plus d’éclat. Les femmes luttent entre elles à qui
sera la mieux parée et fera les meilleurs ragoûts.
Personne ne connaît, à Tunis, l’origine de la
fête de mai. Les personnes qui veulent dénigrer les
Tunisiens disent qu’elle a été instituée en l’honneur
de Pharaon. Que Dieu le maudisse ! Comment pourraient-
ils l’honorer ? Ces mêmes personnes citent à
ce propos le passage du K’oran qui commence ainsi :
« Je vous verrai le jour de la fête. » Les défenseurs
des Tunisiens disent, au contraire, qu’ils célèbrent la
victoire que Dieu accorda à Moïse sur Pharaon. Que
le salut soit sur Moïse ! Au reste, nous n’avons que
faire de tout cela. C’est un des beaux jours de l’année.
J’ai entendu les savants de Tunis donner une explication
que la raison peut admettre. Ils disent que le
soleil de mai nuit aux enfants qui n’ont pas atteint la
puberté, et que c’est pour cela que les parents établissent,
dans l’intérieur de leurs maisons, ces espèces de
boutiques, afi n que les enfants n’aillent pas au soleil,
et jouent dans la maison, et non au dehors. Les Tunisiens
mettent aussi sur le nez de leurs enfants un peu
de goudron, à cause des vertus qui sont attachées à
l’odeur de cette résine. Dieu en sait davantage.
Il y a des personnes qui prétendent que ce jour
est celui du Nourouz ; mais elles ne savent pas ce
.que c’est que le Nourouz ; elles ignorent pourquoi il
arrive dans le mois, de mai, et non dans un autre, et
ÉPILOGUE. 495
pourquoi on le célèbre à cette époque. J’ai acquis la
certitude que c’est bien en effet le Nourouz qui tombait
jadis à un autre mois, et qui est arrivé dans celui-ci. Il
y a bien des choses à dire là-dessus. J’en rapporterai
une partie, afi n que le lecteur sache que les premiers
habitants de Tunis n’agissaient pas sans discernement.
J’ai extrait ces renseignements de divers écrivains(1).
Nourouz est un mot persan qui veut dire nouveau
jour ; nou signifi e nouveau, et rouz, jour. Les Persans
mettent l’adjectif devant le substantif. Le premier qui,
chez eux, distingua ce jour, fut Djam-Chid, surnommé
EI-Fichdania; il appartenait aux premières générations
et fut le troisième de leurs rois. Il vivait avant Abraham,
sur qui soit le salut ! Djam-Chid veut dire rayon
de la lune ; djam signifi e lune, et chid, rayon. Il était
maître de sept royaumes. Son administration fut juste.
Il classa les professions de manière à ce que personne
ne pût quitter la sienne pour en prendre une autre. Ce
fut lui qui ordonna de célébrer le Nourouz.
Ce prince était clément. Chaque branche de son
administration avait un sceau particulier. Celui de la,
guerre portait ces mots, condescendance, douceur. On
lisait sur celui des fi nances clémence, prospérité ; sur
celui des ambassadeurs, droiture, confi ance, et sur celui
_______________
1 El-Ma’çoudi a traité ce sujet dans son livre intitulé l’Indicateur
et le Moniteur, dont M. de Sacy a publié de longs extraits dans le
tome VIII des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque
royale. Il en parle aussi dans son grand ouvrage historique, intitulé
les Prairies d’or et les Mines de perles, dont M. de Guignes a donné
l’analyse dans le tome Ier du même recueil.
496 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
des commandants de province, politique, justice. Les
traces de ces choses existèrent jusqu’à ce que les musulmans
les eurent effacées. Vers la fi n de son règne,
Djam-Chid devint superbe, orgueilleux, et abandonna
la bonne voie qu’il avait suivie jusque-là. Il s’attira la
haine des grands. Bedrassab, l’un d’eux, se révolta
contre lui, le tua, et régna à sa place.
Le roi d’Égypte Menaouch-ben-Menk’anouch(1)
introduisit le Nourouz chez les K’obtes. C’est lui qui,
le premier, adora le boeuf ; il institua les métiers et inventa
la charrue ; il bâtit les gigantesques monuments
du pays d’Égypte. Son règne dura trois cent trente ans.
Il fut enseveli dans la petite pyramide, où l’on enfouit
avec lui beaucoup de richesses, savoir : sept statues
représentant les sept planètes au moyen desquelles
il découvrait les trésors cachés, mille lampes d’or et
d’argent, dix mille petites cassettes d’or et d’argent,
mille fi oles d’élixir pour les opérations chimiques, et
d’autres objets. On raconte de lui bien d’autres choses,
mais ce n’est pas ici le lieu d’en parler. Je me suis
déjà laissé entraîner trop loin; je reviens au Nourouz.
Les Sabéens le célébraient le jour où le soleil
entre dans le signe du bélier. C’était la plus grande de
leurs fêtes, parce que cet astre était dans la constellation
des honneurs. Les Persans renvoyèrent ensuite le
Nourouz au cinquième jour de h’aziran(2), époque ou
les moissons mûrissaient chez eux. C’était alors que les
_______________
1 Celui que nous appelons Manès.
2 Mois du calendrier syrien.
ÉPILOGUE. 497
agents du fi sc sortaient pour prélever les impôts. La fête
eut donc lieu alors, en Perse, au temps des moissons.
C’était à cette époque qu’on se réjouissait du renouvellement
de l’année. On se livrait à la bonne chère, et l’on
se faisait réciproquement des présents. Cet usage dura
jusqu’à ce qu’il plut à Dieu d’envoyer les musulmans
en Perse. Au commencement de l’islamisme, il y avait
peu de désaccord entre l’année solaire et l’année lunaire.
Les musulmans prélevaient les impôts, donnaient
la zekkat, et allaient en pèlerinage en suivant l’année
lunaire, qui était l’année légale. Les travaux de la terre
se rapportaient à l’année solaire. Le nombre des jours
de l’année solaire est de trois cent soixante-cinq jours
et une fraction ; celui des jours de l’année lunaire est de
trois cent cinquante-quatre et une fraction la différence
entre les deux années est donc de onze jours environ.
Après une période de cent vingt ans, les Persans ajoutaient
un mois à l’année. Lorsqu’allait commencer le
mois de h’aziran, ils retournaient à aïar; le Nourouz
avait lieu le 5 d’aïar, et ne dépassait pas cette époque.
Lorsque H’echâm-ben-’Abd-el-Mâlek-ben-Merouan
était khalife, l’lrâk’ était gouverné en son nom par
Khaled-ben-’Abd-Allah-el-Kasri, et l’époque du mois
double arriva. On en informa Khaled, qui défendit de
le doubler. On chercha à obtenir son consentement en
lui offrant de l’argent, mais il persévéra à le refuser ;
seulement il en référa à H’echâm, en lui faisant observer
que c’était une de ces choses que le K’oran regarde
comme inutiles, et qu’il y avait impiété à la tolérer. Le
498 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
khalife lui répondit de persister dans son refus ; en
conséquence, le mois ne fut pas doublé ; le Nourouz
fut, variable. C’était à cette époque que l’on commençait
à prélever les impôts. L’année lunaire s’éloigna
beaucoup de l’année solaire.
Sous le règne d’El-Metouakkel-’Ala-Allah, on
fut frappé de la différence qui existait entre les années.
Ce khalife ordonna d’abandonner l’année 241, et de
l’appeler 242. Si je ne craignais pas d’être trop long,
je rapporterais les motifs de cette mesure, et je ferais
connaître comment on en reconnut la nécessité. On
écrivit dans les provinces pour prescrire aux gouverneurs
de se conformer à cette réforme du calendrier ;
mais cette année continua à être pour les uns 241, tandis
que pour d’autres elle était 242. Le khalife mourut
sans avoir pu réussir dans son entreprise, et après lui,
les choses revinrent à leur premier état.
Sous le khalifat de Mot’adel-Billah, le Nourouz fut
réglé sur les calculs des chrétiens; les peuples d’Égypte
en fi rent autant, et leur comput fut d’accord avec celui
des K’obtes. Le même prince transporta l’année 276 à
l’année 277. El-Mot’adel-’Ala-Allah-el-’Abbassi recula
le Nourouz de soixante jours, et les impôts furent prélevés
d’après cette base. La fête fut avancée d’un jour.
Les autres khalifes Beni-Abbas continuèrent à reculer
le Nourouz de vingt jours, plus ou moins, pour mettre
au temps convenable la perception des impôts. Sous
le khalifat de Met’il-Allah-el-’Abbassi et l’administration
d’Ez-el-Dola-ben-Bouïa et du vizir El-H’imali,
ÉPILOGUE. 499
l’an 951, il y eut encore une transposition d’années. A
cette époque, Es-Sabi(1) composa sur l’astronomie un
traité célèbre, qu’aucun autre que lui n’aurait pu faire,
et que j’aurais rapporté ici en entier, si je ne craignais
d’être trop long. L’écrit du k’âd’i ‘Abd-er-Rah’mân
est aussi très-estimé(2) ; on le comprend, mais il contient
néanmoins des diffi cultés. En Égypte, on négligea
de transporter des années, de sorte qu’en 499 on
se trouvait en 501, et qu’en 559 on se trouva en 565.
On rétablit la concordance par le moyen de l’écrit du
k’àd’i ‘Abd-er-Rah’im-el-Bissani, dont il a été parlé.
Cet ouvrage eut un grand succès, et suffi rait à la gloire
de son auteur, quand il n’eût fait que celui-là.
Les khalifes Beni-’Abbas, leurs sultans(3), les
grands et les savants, étaient dans l’usage de célébrer
avec pompe le Nourouz. On se faisait ce jour-là des cadeaux
; les poètes récitaient leurs vers, et on luttait de
faste et de luxe. Les khalifes Beni-’Ommîa en agissaient
de même en Andalousie ; mais je ne sais à quelle époque
ils célébraient le Nourouz. On parle beaucoup de leurs
_______________
1 Ibrahim-ben-H’elal-ben-Zaharoun-es-Sabi, secrétaire d’état
sous le sultan Ez-et-Dola, de la dynastie des Bouïdes, au temps où les
khalifes n’avaient pas d’autorité réelle.
2 Il s’agit des tables connues des astronomes sous le nom de
tables H’akemites, parce qu’elles furent dédiées au khalife fatimite
H’akem par leur auteur Abou-el-H’acen-’Abd-er-Rah’mân-ben-
Ah’med-ben-Iounes. On trouve, dans le tome VII des Notices et Extraits
des manuscrits de la Bibliothèque royale, plusieurs fragments
considérables de cet important ouvrage.
3 C’est-à-dire les princes tartares qui avaient usurpé le pouvoir
politique sur les derniers Abbassides.
500 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
fêtes, qui étaient brillantes. On se faisait aussi des cadeaux.
Ces usages existèrent jusqu’à la chute de leur
gouvernement.
Quant à Tunis la bien gardée, elle suit le calcul
des chrétiens, et le Nourouz est invariable ; presque
tous les quatre ans, on ajoute un an. Les Persans le célébraient
le 5e jour d’aïar, qui est le mois de mai des
chrétiens. Dans l’année où l’on double un mois, on le
célèbre en h’aziran. Après cent vingt ans, ils faisaient,
l’année de treize mois, comme il a été dit. Lorsqu’ils
arrivaient à h’aziran, qui est le juin des chrétiens,
ils revenaient à mai, et alors le Nourouz changeait.
Khaled-ben-’Abd-Allah-et-Kasri les empêcha d’en
agir ainsi, parce qu’il lui parut que cet usage était une
chose contraire aux préceptes de Dieu. Cependant ce
que dit le K’oran ne s’applique pas à cet objet ; au
reste, ce n’est pas le lieu d’entrer dans ces détails.
Le Nourouz fut donc célébré à Tunis le Ier mai.
A cette époque, les productions de la terre mûrissent,
et on procède à la perception des droits. Les Tunisiens
vantent beaucoup l’excellence de leurs produits,
qu’ils rangent en sept classes, dans un ordre où
ils ne sont pas toujours d’accord entre eux. Les fêtes
du Nourouz étaient en usage sous les Beni-H’afez
et existent encore. La crainte de grossir cet ouvrage
m’empêche de rapporter les poésies qui ont été composées
sur le Nourouz.
Je suis entré dans assez de détails pour que le
lecteur sache maintenant que les usages des Tunisiens
ÉPILOGUE. 501
ont une origine antique et raisonnable. Tunis a été, on
le sait, un état célèbre dont les souverains avaient la
dignité de khalifes. Les révolutions qu’elle a éprouvées
ont ébranlé les institutions, changé ou modifi é
des usages auxquels on tenait jadis beaucoup, et qu’il
serait maintenant diffi cile de rétablir.
Aujourd’hui on pratique le Nourouz dans tout le
Sah’el, où on le nomme El-Meh’aoul. Les impôts en
grains et en huile sont en retard quant aux époques de
leur perception, tellement que ceux de 1088 ont été
prélevés en 1091, et, à mesure que l’on avance, cette
différence deviendra plus considérable. Cela tient à
celle qui existe entre l’année solaire et l’année lunaire.
Divers usages se règlent sur l’année lunaire, et la
perception des impôts en nature sur l’année solaire.
Après trente-trois années solaires, il y a une année
lunaire de plus. La chose continue à marcher ainsi,
et de jour en jour le trou devient plus grand que la
pierre. Il n’est pas convenable que je m’appesantisse
sur ce sujet; je me suis déjà laissé entraîner trop loin,
ainsi je n’en dirai pas davantage. Au reste, Dieu connaît
la vérité et ce qui est caché dans les coeurs.
Les Tunisiens ont d’autres usages que je ne
pourrais rapporter tous sans sortir des bornes que je
me suis tracées. Ils honorent beaucoup la nuit du milieu
de redjeb, ainsi que celle du 27 du même mois(1) ;
tout le monde sait pourquoi. Ces nuits sont honorées
_______________
1 Voir la note de la page 351, livre VII, pour cette nuit du 27 de
redjeb.
502 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
partout, mais plus à Tunis qu’ailleurs. Il en est de
même du ramad’ân ; les Tunisiens n’épargnent rien
pour le célébrer dignement, et ils en exécutent rigoureusement
les prescriptions. C’est à cette époque que
l’on termine, dans presque toutes les mosquées, la
lecture du K’oran par la prière de teraouich(1). On y
lit aussi El-Mesnad-es-Salih’, d’El-Boukhari, et les
six Assanid ; mais El-Boukhari est préféré parce qu’il
est plus complet. Dans d’autres villes de l’Occident
on préfère le livre de Moslem-ben-el-H’adjadj(2). Au
reste, tous deux contiennent la vérité. Mais les Tunisiens
aiment les livres détaillés. Leurs savants sont
habitués à la lecture d’El-Boukhari.
Il est bon que je parle maintenant de ce qui se pratique
lorsque se termine la lecture d’El-Boukhari, afi n
que mon livre ait lui-même une bonne conclusion. Je
vais cependant, avant cela, faire connaître quelques savants
de notre époque, dont les noms, cités dans mon
ouvrage, seront pour moi autant de bénédictions. Je ne
m’attacherai qu’aux plus éminents ; cependant je serai
obligé de dire peut-être quelques mots des autres.
Un des plus illustres et des plus avancés en âge
est Abou-el-’Abbas-ech-Cherif-Ah’med ; il a vu plusieurs
générations, et des savants distingués ont été ses
disciples. Il a voyagé en Égypte et dans le H’edjaz, où
il a vu et fréquenté des docteurs dont les leçons lui ont
_______________
1 Prière spéciale aux nuits du ramad’ân.
2 Il est parlé de cet auteur dans une note du livre II. Il était docteur
de la secte de H’anbal.
ÉPILOGUE. 503
été profi tables. Il reçut d’eux le diplôme de docteur, et,
à son tour, il l’a donné à d’autres. Il est aujourd’hui la
bénédiction du pays. Les t’olba lisent dans la mosquée
qui est près de la maison du pacha. Il sait par coeur tout
El-Boukhari, qu’il lit en entier dans trois mois. Le jour
où il termine cette lecture est un jour de fête. Malgré
son grand âge, il a l’usage de tous ses sens. Il professe
aussi dans la mosquée située près de Bar-elKhalifah.
Il est Agé de quatre-vingts ans, bon et doux, et a formé
des disciples qui marchent sur ses traces. Vient ensuite
le savant qui connaît l’histoire, la géographie, les lois,
la religion, la rhétorique, les mathématiques, le professeur
humble, Cheikh-Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed,
mufti de Tunis, cheikh des cheikhs du pays d’Afrique,
connu sous le nom de Fetala. J’en ai déjà parlé ; mais
il n’est pas mal d’en parler de nouveau, pour que l’on
connaisse tout son mérite. Ce cheikh professe encore,
et on accourt à ses leçons. Il dirige plusieurs écoles,
dont une à la grande mosquée. Cela ne l’empêche pas
de vaquer à ses fonctions. Il a formé beaucoup de disciples
qui sont dans les emplois.
On compte aussi au nombre des savants notre ami
digne de louanges, Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed,
homme versé dans toutes les connaissances ; il est sans
cesse occupé dans son mesdjed d’El-Malak’, près du
marché aux légumes, ainsi que dans l’école dite El-
Mentserïa. J’ai déjà parlé de lui au commencement de
ce livre. C’est un de ceux qui professent les sciences
religieuses ; il a formé un grand nombre d’élèves; il
504 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
est lui-même disciple du cheikh Ah’med-ech-Cherif,
et a étudié sous d’autres savants.
Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-el-Khemad est
encore un de nos savants cheikhs. Il a autant d’éloquence
que son père ; il professe, près de la porte
d’El-Rebah’, dans l’école d’El-Moradïa.
Abou-el-H’acen-’Ali-el-Khemad est aussi un
professeur distingué de la grande mosquée de Tunis ;
il professe également au mesdjed qui porte son nom
dans le quartier des Teinturiers et dans la zaouïa d’El-
Helfaouïa à Bâb-el-Souek’a. Que Dieu le conserve à
l’amour des musulmans !
On compte encore parmi les savants le cheikh
Abouel-’Abbas-Ah’med, connu sous le nom d’El-
Meïdaoui ; il est actuellement prédicateur dans la
mosquée dit H’alk’, près de Bâb-el-Djedid.
Le cheikh Abou-el-Kheir-Sa’ïd-ech-Cherif est
aussi au nombre des savants ; il est disciple du cheikh
Sidi-Moh’ammed-Fetala, et professe à la grande mosquée
et à son mesdjed ; il est d’un caractère doux et timide,
incapable de faire le mal, et il vit loin du monde.
Du nombre des savants est encore ‘Abd-el-K’aderel-
Djibali, professeur à la grande mosquée ; il est disciple
du cheikh Fetala. C’est un homme poli et pieux.
On compte aussi dans ce nombre le cheikh qui craint
Dieu, Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed, dit Kouecim,
un des habitants du faubourg de Bâb-el-Souek’a ;
il est très-aimé dans son quartier, car, lors des troubles,
son intervention fut utile à bien du monde. J’ai
ÉPILOGUE. 505
entendu dire qu’il s’occupe en ce moment d’une
histoire des compagnons de Moh’ammed, d’après
l’ouvrage d’El-’Aïad, intitulé Ech-Chefa(1).
Figure parmi les savants, le docteur de noble
origine, le cheikh ’Abd-Allah, dit H’ammouda, fi ls
du cheikh Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-Fetala,
qui professe du vivant de son père. Y fi gure aussi le
cheikh Bel-K’âcem-el-Khermari, habitant de Bâb-el-
Souek’a. Il est imam de la mosquée des Andalous;
c’est un homme très-pieux.
Tels sont les savants les plus remarquables des
Maleki. Il en est d’autres qui ne sont pas aussi célèbres
que ceux-ci, et d’autres que je ne connais que
par ouï-dire.
Quant aux docteurs h’anefi , on compte parmi eux
les deux cheikhs, Moh’ammed-ben-Cheban, imam de
la mosquée d’Ioucef-Dey, et le cheikh Moustafa-ben-
’Abd-el-Kerim, ancien mufti, imam de la mosquée de
Moh’ammed-Pacha ; Abou-el-H’acen-’Ali, connu sous
le nom d’Es-Souffi , profondément versé dans la langue
arabe, connaissant la théologie et autres sciences; Abouet-
Tena-Moh’ammed-ben-el-Mokhtar, qui explique El-
Boukhari à la k’as’ba ; et enfi n le cheikh Abou-el-H’acen-
’Ali, dit Kerbassa, qui professe au marché à la cire.
_______________
1 Abou-el-Fad’i-ben-Mouça-es-Sebti, connu sous le nom du
k’âd’i ‘Aïad, né en 470 de l’hégire, composa plusieurs ouvrages. Celui
dont il est ici question est intitulé Ketab-ech-Chefa, c’est-à-dire le
Livre de la santé, du salut. On a vu, dans la première partie du livre
VI, qu’il suscita une révolte à Ceuta, dont il était k’âd’i, et qu’Abdel-
Moumen l’obligea de quitter cette ville et d’aller habiter Maroc.
506 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Il connaît le calcul, la géométrie et l’astronomie ; personne
ne l’égale dans ces deux dernières sciences. Ces
docteurs sont en état d’expliquer El-Boukhari. Quant
aux autres savants de la même secte, ce sont des sources
dont les rives sont dégarnies de verdure. Ils se disent
en état d’expliquer El-Boukhari, et s’imaginent
que leur extérieur suffi t pour les ranger parmi les docteurs;
mais la plupart sont aveuglés par les démons.
Lorsque les Turcs s’emparèrent du pays, les professeurs
distingués disparurent, si ce n’est le cheikh
Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-Tadj-el-Arecin-el-
’Otmani, qui professait à la grande mosquée, et dont
les leçons étaient très-suivies pendant les mois de
redjeb, ch’aban et ramad’ân. Son école fermait le 26
de ramad’ân. Le cheikh Abou-Bekr le remplaça et
marcha sur les traces de son père. Il expliquait les lois
du prophète, et les docteurs attestent qu’il était trèsprofond
sur ce sujet. Il mourut en 1073. Depuis lui les
explications sont moins complètes ; on va les entendre
par habitude et pour les grâces qui y sont attachées.
Les enfants du cheikh Abou-Bekr n’eurent pas
ses talents, et ne suivirent pas la même carrière que
lui. Dieu versa ses grâces sur un cheikh qui le remplaça
et dont les leçons procurent des bénédictions à
ceux qui les suivent. C’est Sidi-’Ali-el-’Amari. Que
Dieu prolonge sa vie ! Il professe actuellement à la
grande mosquée.
Je vais maintenant parler de la lecture d’El-
Boukhari, et ce sera mon dernier chapitre. Que Dieu
ÉPILOGUE. 507
veuille m’accorder la bénédiction qui est accordée à
cette lecture ! Il n’y a de Dieu que lui, il n’y a de bien
que celui qui vient de lui.

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