Tuesday, 7 July 2009

COMMANDEMENT D’ABOLI-EN-NÂC’ERMOURAD-BEY

COMMANDEMENT D’ABOLI-EN-NÂC’ERMOURAD-
BEY.
Abou-en-Nâc’er-Mourad-Bey fut, comme son
père, un prince accompli, le bouclier des honnêtes gens
et la terreur des pervers. Moh’ammed-Pacha, lorsqu’il
se retira des affaires, lui avait remis le commandement
de l’armée. Il avait un physique très-avantageux; sa
poitrine et ses épaules larges annonçaient la force de
sa constitution ; son aspect inspirait le respect et la
crainte ; toute sa personne avait quelque chose de plus
majestueux et de plus royal encore que celle de son
père. Actif et intelligent, il faisait tout par lui-même;
sévère, mais juste, il maintint les Arabes sous le joug
de la subordination, et respecta les usages établis. Il
aimait beaucoup la chasse ; pour lui, le hennissement
des chevaux était préférable au plus riche butin.
Mourad-Bey ne s’occupa d’abord que des affaires
du dehors; le dey réglait, comme par le passé, celles de
la ville. Son administration fut paisible jusqu’à l’époque
de l’abdication de Ch’abân-Khodja. Dieu suspendit
alors ses grâces, et l’on vit commencer cette série
de malheurs qui affl igea si longtemps Tunis. Quelques
ennemis du dey, jaloux de sa haute fortune, persuadèrent
à El-H’adj-Ch’abân qu’il devait faire cesser ce
partage du pouvoir entre le dey et le bey, et réunir toute
l’autorité dans ses mains. On lui fi t voir de grandes
facilités à l’exécution de cette mesure, qui était, au
contraire, très-épineuse. Les amis que Mourad avait
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à Tunis ne tardèrent pas à lui faire connaître par leurs
lettres les mauvaises dispositions du dey, et ils lui
en administrèrent les preuves, qui portèrent la conviction
dans son esprit. Mourad, cachant ce secret
ou ne le communiquant qu’à quelques confi dents
intimes, marcha vers Tunis avec l’armée. Lorsqu’il
fut arrivé à une journée de cette ville, les notables
vinrent au-devant de lui. Parmi eux étaient deux de
ses mamelouks, Ben-Ah’med-Khodja et ’Ali-ben-el-
K’âïd-Dja’far. Mourad savait que ces deux hommes
étaient précisément ceux qui avaient poussé le dey à
entreprendre contre lui. En conséquence, il les fi t arrêter,
et rentra avec eux à son camp. Lorsque la nouvelle
de cette arrestation fut parvenue au dey, celui-ci
comprit que ses projets étaient découverts: il envoya
aussitôt une députation à Mourad-Bey pour s’excuser
et protester avec serment de son innocence; mais
sa mauvaise foi était trop manifeste. Mourad en fournit
les preuves aux députés, qui reconnurent avec lui
qu’El-H’adj-Ch’abân n’avait d’autre parti à prendre
que d’abdiquer. L’acte d’abdication fut dressé en présence
du bey, et Moh’ammed-Mentechli fut proclamé
dey de Tunis. La députation retourna avec lui à Tunis
accompagnée du nouveau dey. El-H’adj-Ch’abân,
après avoir signé l’acte de son abdication, quitta la
k’as’ba, où Mentechli prit sa place. Ainsi les méchants
desseins d’El-H’adj-Ch’abân tournèrent contre
lui. Mourad-Bey fi t ensuite son entrée en ville. Il
fut craint et obéi partout; ce qui avait été diffi cile pour
son père fut facile pour lui. Il envoya Ben-Ah’med404
HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Khodja prisonnier àTasstour, d’où il parvint à s’évader.
Ben-el-K’âïd-Dja’far fut dirigé sur le Djerid ; ce
fut son dernier voyage. Cette affaire eut lieu en 1083.
Pendant le séjour qu’il fi t à Tunis, le dey augmenta
par ses largesses le nombre de ses partisans, et sema la
crainte dans le coeur de ses ennemis. Dans cette même
année, il fi t l’expédition ordinaire du Djerid pour la
rentrée des contributions. Ayant ensuite appris que la
garnison et les habitants de Tripoli s’étaient révoltés
contre leur pacha, qui avait été contraint de s’enfermer
dans la citadelle, où il était mort en lui recommandant
ses enfants, il marcha contre les rebelles. A son approche,
les troupes révoltées sortirent de la ville et se
portèrent à sa rencontre; il les exhorta paternellement
à rentrer dans le devoir ; puis, voyant que ses paroles
de conciliation n’étaient pas écoutées par eux, il leur
livra bataille, en tua un grand nombre, et pardonna
aux autres après qu’ils se furent soumis. Les cheikhs
du pays vinrent ensuite auprès de lui, le priant de ménager
leurs tribus et de ne pas rester plus longtemps
dans un gouvernement qui n’était pas le sien. Il accueillit
leur demande et retourna sur ses terres.
Pendant que Mourad était à Tripoli, une conspiration
contre son pouvoir s’était formée à Tunis. Quelques
chefs de la milice, qui voyaient d’un oeil jaloux les
biens dont Dieu le comblait, entrèrent à l’improviste à
la k’as’ba, forcèrent le dey d’abdiquer, et mirent à sa
place El-H’adj-’Ali-Faz, dont nous avons déjà parlé.
Ils résolurent en même temps de ruiner la puissance
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des beys. Ce fut le premier jour des h’essoum, un
mardi, jour de sang, que ce complot éclata. Les gens
sages eurent le pressentiment des maux qui devaient
en résulter. Moh’ammed-Bey quitta la ville en toute
hâte et alla rejoindre son frère; tous deux se rendirent
dans le pays d’Ez-Zouarin, du côté de Kef. El-H’adj-
’Ali-Faz leur adressa des propositions insidieuses
qui furent rejetées. Il fi t alors piller leurs maisons en
ville. La grande majorité des habitants ne prit aucune
part à ces excès, dont elle prévit les conséquences ;
beaucoup de gens quittèrent même Tunis, et allèrent
rejoindre les beys.
Les révoltés, après s’être mis ainsi en guerre
ouverte contre les beys, portèrent au commandement
de l’armée Moh’ammed-Ar’a, qu’ils promenèrent dans
toutes les rues de la ville. Celui-ci demanda du secours
à quelques tribus arabes, réunit quelques troupes et alla
camper à El-Melacin, sur la route de Sedjoum. Mourad
fi t faire aux rebelles les plus sages représentations.
Entraînés par des chefs passionnés et par des amis du
désordre, ils n’écoutèrent rien. Les cheikhs arabes à
qui Moh’ammed-Ar’a s’était adressé le. trompèrent :
ils lui promirent tout ce qu’il voulut, et, après lui avoir
arraché de riches présents, ils l’abandonnèrent indignement.
Mourad-Bey marcha contre lui avec ses troupes
et ses zmala, et prit position à Sidi- Ali-el-H’eltab. Les
révoltés, qui s’étaient établis à El-Melacin, comme
je l’ai déjà dit, se portèrent à Chabet-el-Djezar, traînant
avec eux de l’artillerie. Dans ce mouvement,
406 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
les avant-gardes des deux armées se rencontrèrent. Le
bey n’aurait voulu livrer bataille que le lendemain,
mais il ne put maîtriser l’ardeur de ses troupes ; on
en vint aux mains à l’instant même. Le combat dura
une heure au plus ; El-Ara prit la fuite, abandonnant
aux vainqueurs ses bagages et son artillerie. On fi t un
grand massacre de ses soldats ; ceux qui purent se
sauver coururent s’enfermer dans la k’as’ba de Tunis.
Cette affaire eut lieu un vendredi, 15 safar 1085. Le
lendemain, les portes de la k’as’ba étaient fermées et
les habitants de la ville dans un fort grand embarras ;
les Arabes entouraient Tunis. Le dimanche, El-H’adj-
Mami-Djamal fut nommé dey en ville, et plusieurs
chefs furent envoyés au bey pour lui présenter les plus
humbles soumissions, qu’il accepta à la condition
qu’on éloignerait les perturbateurs. Ceux qui étaient
enfermés à la k’as’ba, trompés par les promesses qu’on
leur fi t, en sortirent et se retirèrent dans la zaouïa de
Sidi-Mah’rez ; mais cet asile ne les protégea pas ; le
bey les en arracha, et ils furent mis à mort.
Mourad-Bey poursuivit avec la plus rigoureuse
exactitude tous les auteurs des troubles qui avaient eu
lieu. Ils furent presque tous mis à mort ou envoyés en
exil; bien peu échappèrent au châtiment, châtiment
certainement bien mérité ; car la ville aurait été complètement
ruinée par eux, si Dieu n’avait accordé la
victoire au bey.
Lorsque Mourad eut rétabli l’ordre et puni les coupables
; lorsqu’il eut retrouvé la plus grande partie de
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ce qui avait été pillé, il alla habiter le Bardo. Il envoya à
Constantinople un rapport détaillé de tout ce qui s’était
passé. Sa conduite fut approuvée par le sultan; dés lors
sa gloire et sa puissance allèrent toujours croissant, et
il monta bien plus haut que son père. Son autorité fut
si bien établie en ville, où rien ne se faisait plus que par
ses ordres ou au moins par ses conseils, qu’il put aller,
la même année, faire les tournées ordinaires dans l’intérieur.
A cette même époque, les habitants d’Ouslat
commencèrent à s’agiter. Abou-el-K’âcem-ech-Chok’
s’était réfugié chez eux, craignant la juste sévérité du
bey. Mourad ayant, en effet, acquis la preuve que cet
homme était au nombre de ses ennemis, et qu’il était
entré dans la conspiration de Tunis, cherchait à s’en
rendre maître. Abou-el-K’âcem, effrayé, s’était donc
réfugié dans les montagnes d’Ouslat, où il trouva des
gens qui ne valaient pas mieux que lui. Cette affaire
de Tunis dévoila bien des choses ; elle fi t connaître ce
que chacun avait dans le coeur.
La gloire de Mourad se répandit de l’Occident
en Orient. J’ai été au nombre de ses courtisans; j’ai
chanté ses, louanges dans une pièce de vers dont il a
daigné entendre la lecture, et qui tire de son sujet son
principal mérite. Ce poème, divisé en cent stances,
contient, avec tous ses détails, l’affaire dont je viens
de parler. Son père, son frère et ses fi ls y fi gurent et
y brillent comme des perles. Elle commence par des
généralités; je vais en rapporter quelques passages :
Le temps de la jeunesse revient-il ? Hélas ! une
408 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
fois passé, il ne revient plus. Mes premières années
reviendraient-elles à moi, maintenant qu’elles ont été
emportées au loin?
Je continue mes vers, en me plaignant du passé,
jusqu’à ce que j’arrive à Mourad. Je dis alors :
Que ne dois-je pas à mes parents ? moi, privé de
talent et de fortune ! Ils me demandèrent quel but je me
proposais dans la vie ; et je répondis : « Une position
qu’on puisse envier. » Je pris conseil d’eux, ils me dirent
: « Servez quelque roi puissant. — Vous avez raison,
répondis-je ; eh bien ! l’êmir Mourad sera mon roi. C’est
près de lui qu’on trouve la félicité : sa gloire s’étend en
tout lieu; son courage est connu partout ; il s’est réglé sur
les modèles les plus glorieux. Lorsqu’il s’élance sur son
coursier, il fait trembler jusqu’aux rochers de la terre. »
Je dis plus loin :
O toi qui sus t’élever au-dessus des rois, qui punis
tes ennemis et répands les richesses, si tu eusses vécu
au temps de K’osreh(1), il t’aurait cédé son trône.
Ce poème contenait aussi le passage suivant, relatif
aux deux fi ls de Mourad :
Les Ferk’edira(2) sont de ta famille ; ce sont bien tes
enfants ; ils sont dignes de toi. Les actes de Moh’ammed
sont loués de tous. Son frère ’Ali plane dans les
_______________
1 Cyrus. Cette fadeur d’El-K’airouâni rappelle les vers de Boileau :
..........et d’un vers incivil
Proposer au sultan de lui céder le Nil.
2 Ce sont les deux étoiles que nous appelons, d’après les Grecs,
Castor et Pollux. Ainsi notre K’airouâni compare Moh’ammed et ‘Ali
aux deux fi ls de Léda, comme nous dirions dans notre monde, ou plutôt
comme on aurait dit avant la disgrâce de la mythologie.
LIVRE HUITIÈME. 409
régions les plus élevées ; ils sont tes deux bras, tes deux
yeux ; ils sont les astres bienfaisants de l’univers.
Si je ne craignais de fatiguer le lecteur, je mettrais
ici tout le poème, ainsi que celui que j’adressai plus
tard au plus louable des princes, Abou-’Abd-Allah-
Moh’ammed-el-H’aci, fi ls de Mourad ; j’aurais réuni
ainsi ce qu’il convient de dire de ces deux hommes
illustres. J’ai été rémunéré par les deux frères, que
Dieu les rémunère dans ce monde et dans l’autre ! Ils
ont donné de leur bienfaisance des preuves dont je
parlerai plus tard ; personne n’a plus mérité qu’eux
d’être loué. Je demande à Dieu d’éloigner d’eux le
chagrin, de les préserver du mal et de les diriger dans
la bonne voie, actuellement et dans l’avenir. Je viens
maintenant à ce qu’il me reste à dire de Mourad.
Dès que Mourad eut appris que la montagne d’Ouslat
était en révolte, il prit des mesures en conséquence.
Il écrivit d’abord à Ech-Chok’ une lettre comminatoire,
qui ne produisit aucun effet. Il marcha alors contre lui,
avec deux corps d’armée, où se trouvaient beaucoup
d’hommes levés à Tunis. Son frère l’accompagna avec
une troupe de Sbah’ïa. Lorsqu’il eut pris position aux
abords de la montagne, il envoya des cheikhs et des
marabouts aux rebelles pour les engager à se soumettre
; mais ils persévérèrent dans leur révolte. Alors il
pénétra dans leur pays, coupant les arbres et ravageant
tout sur son passage. Il y eut un sanglant combat, où les
ennemis furent défaits. Ech-Chok’ prit la fuite ; mais,
poursuivi de près par le vainqueur et désespérant de
410 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
lui échapper, il se donna la mort. Sa tête fut envoyée à
Tunis. Dieu ne châtie que ceux qui le méritent. Cette
victoire fut remportée dans le mois de safar 1086.
L’armée victorieuse rentra à Tunis : ce fut une
belle entrée. Moh’ammed, fi ls aîné de Mourad, marchait
à la tête du premier corps, et entra en ville le premier
jour ; le lendemain arriva son frère, ‘Ali-Bey, à la
tête du second corps. Chacun remarqua la noblesse de
sa personne et la bonne harmonie qui existait entre les
deux frères. Le drapeau osmanli fl ottait au-dessus de
leurs têtes, les tambours osmanlis battaient devant eux.
Mais ces jours si beaux furent les derniers de Mourad
; Dieu l’appela à lui : il mourut au Bardo dans la dernière
dizaine de djoumâd-el-oouel de cette année. Il
fut inhumé dans la sépulture de sa famille ; une foule
immense assista à ses funérailles ; mais il parut seul
avec ses actes devant Dieu, lui qui avait rempli tant de
palais de sa présence. Les marchés furent fermés.
Après sa mort, des plaies cicatrisées se rouvrirent
; le malheur assaillit de nouveau les habitants de
Tunis. Que Dieu rende le repos à toutes les âmes que
trouble la crainte ! Au nombre des bonnes oeuvres de
Mourad, il faut compter la construction d’un des plus
beaux mesdjed de Badja, consacré au culte H’anefi a ;
des ouak’f y furent affectés. Il fi t également construire
une belle école près de la porte d’Er-Rebïa à Tunis;
on la nomma de son nom El-Mouradia ; on l’appelle
aussi école du repentir, parce qu’elle occupe un emplacement
où était auparavant une caserne, et qu’ainsi ce
LIVRE HUITIÈME. 411
lieu, où régnait jadis la débauche, est maintenant
sanctifi é par l’étude et la religion. Il y a des logements
pour les professeurs et les employés ; des ouak’f sont
affectés à son entretien; ce sont, entre autres, les boutiques
que l’on voit auprès. La date de sa fondation
est exprimée par les lettres mêmes des mois qui en
indiquent la destination : c’est celle de 1084(1).
La fête où Mourad déploya au plus haut degré sa
magnifi cence fut celle qu’il donna, en 1080, à ses fi ls
’Ali et Moh’ammed ; ce fut la merveille de l’époque ;
elle égala, si même elle ne dépassa pas tout ce que
son père avait fait en ce genre.

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