PREMIÈRE PARTIE.
Il faut que vous sachiez que, malgré ce que j’ai
dit dans les livres précédents, je crois nécessaire de
répéter ici qu’après la conquête de l’Afrique, dans les
premiers temps de l’islamisme, la ville de K’aïrouân
fut le siège du gouvernement, et le point de départ des
généraux qui allaient commander dans le Mor’reb,
162 HISTOIRE DE L’AFRIQUE
en Andalousie et en Sakalia. Mais ‘Abd-er-Rah’mânben-
Merouan-ben-H’echâm-ben-’Abd-el-Mâlekben-
Merouan-ben-el-H’akem, de la famille des Ommiades,
arriva en Andalousie l’an 135 de l’hégire,
fuyant les Beni-’Abbas, qui avaient enlevé le gouvernement
à sa dynastie. Il s’empara du pays, qui fut
dès lors soustrait à la domination de Beni-’Abbas, et
où les envoyés de l’Afrique n’eurent plus d’autorité.
Quelques historiens, dissimulant la nature de cette
révolution(1), disent simplement, en parlant du khalife
Er-Rachid, que ce prince fut porté au trône par le voeu
de toute la nation, l’Andalousie exceptée, à cause de
son éloignement et des vastes mers qui la séparaient
du reste de l’empire.
En 180, les Beni-Edris parurent dans le Mor’reb.
Les Berbères les reconnurent, et ils commandèrent
dans ces contrées ; ils prirent même le titre d’êmir-elmoumenin,
sans être réellement khalifes.
Les Beni-’Obeïd s’élevèrent aussi en Occident et
se proclamèrent khalifes. Ils s’emparèrent bientôt de
la plus grande partie des états des Beni-Edris qu’ils réduisirent
à une position secondaire. Plus tard, lorsqu’ils
partirent pour l’Est, ils confi èrent aux Senhadja le gouvernement
du Mor’reb. Les Zenata parurent ensuite et
se déclarèrent pour les Beni-’Ommîa de l’Andalousie,
qui avaient envoyé des troupes dans le Mor’reb, et qui
_______________
1 Les mots en caractères italiques ne sont point dans le texte ;
mais nous n’aurions pu, sans leur secours, rendre complètement la
pensée de l’auteur.
LIVRE SIXIÈME. 163
assuraient de grands avantages à ceux qui se prononçaient
pour leur cause. Il en résulta de longues et
sanglantes guerres jusqu’en 401. A cette époque les
deux partis se trouvèrent également affaiblis, et une
foule de petits ambitieux, dont la plupart furent plus
nuisibles qu’utiles au pays, s’emparèrent tour à tour
du pouvoir. Alors Dieu, pour mettre fi n à ces désordres,
fi t surgir les Meltemia(1), fraction des Berbères
de Lemtouna. On les désignait sous le nom de Mrâbt’in.
Ils s’emparèrent de tout le pays de l’Occident
jusqu’à ce que Ben-Toumart-et-Mohdi se fut élevé
contre eux. Ioucef-ben-Tachfi n fut le premier prince
de cette dynastie qui fut appelé sultan et qui prit le
titre d’émir-el-moumenin qu’il transmit à ses descendants.
Il fut véritablement sultan de l’Occident et eut
le rang de khalife. El-Mohdi, s’étant soulevé contre
ses successeurs, prit pour lui-même le titre d’émir-elmoumenin.
A sa mort il désigna pour son successeur
’Abd-el-Moumen, qui lui succéda en effet, et dont
les descendants occupèrent le trône jusqu’à la venue
des Beni-Merin. Ceux-ci renversèrent les Beni-’Abdel-
Moumen, et prirent, à leur tour, le titre d’émir-elmoumenin.
Ils le conservèrent jusqu’à ce qu’ils furent
eux-mêmes renversés par les cherifs, qui se soulevèrent
contre eux avant l’année 1000 de l’hégire.
_______________
1 Ce mot signifi e voilés. On les appelle ainsi, dit-on, parce que
dans un combat, où leurs femmes combattirent à leurs côtés, ils se
couvrirent le visage comme elles, afi n que l’ennemi ne pût pas distinguer
les femmes des hommes.
164 HISTOIRE DE L’AFRIQUE
A la décadence de la dynastie d’Abd-el-Moumen
en Occident, les Beni-H’afez, profi tant des troubles
dont le pays était agité, s’emparèrent du souverain
pouvoir en Afrique et prirent le titre de khalifes, que
très-peu d’entre eux cependant surent mériter. Les
Beni-H’afez étaient auparavant dans la dépendance
des Beni-’Abdel-Moumen. Ils choisirent Tunis pour
leur capitale et conservèrent l’empire jusqu’à ce
qu’ils passèrent par où avaient passé leurs devanciers,
c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée des Osmanlis, qui
les fi rent disparaître et s’emparèrent du pays. Quelques
personnes regrettent leur gouvernement ; mais
telle est la loi du monde ; à chacun son tour.
Maintenant que le terrain est aplani, que les faits
sont groupés, il convient que j’achève mon ouvrage.
J’ai dit que le premier qui se rendit indépendant en
Occident fut un membre de la famille des Beni-’Ommîa,
par suite de ce qui était arrivé à cette famille
en Orient. J’ai dit aussi qu’il s’appelait ’Abd-er-
Rah’mân-ben-Maouïa-ben-el-H’achem-ben-’Abdel-
Mâlek, et qu’il fut émir en Andalousie(1). Tous les
partisans des Beni‘Ommia qui se trouvaient dans ce
_______________
1 ’Abd-er-R’ahmân, encore fort jeune, avait été soustrait par
quelques amis dévoués à la rage des Abbassides. Il trouva un asile
sûr au sein de la puissante tribu africaine des Zenata. Les musulmans
d’Espagne étaient à cette époque plongés dans toutes les horreurs de
l’anarchie et de la guerre civile. Les plus sages d’entre eux, s’étant
réunis à Cordoue pour chercher un remède à tant de maux, reconnurent
qu’il n’y en avait point d’autre que de rompre avec tous les partis indistinctement,
et de donner le pouvoir à quelque prince qui serait resté
étranger aux dissensions qui ensanglantaient l’Espagne. Un cheikh
LIVRE SIXIÈME. 165
pays se rangèrent autour de lui. Il se porta alors à Kartaba(
1), qui en était la capitale, et, après plusieurs combats,
il vainquit et tua Ioucef-ben-’Abd-Allah-el-Eah’ri, fut
proclamé souverain, et toute l’Andalousie se soumit à
lui. Il régna trente-trois ans ; il eut jusqu’à sa mort de
grandes fatigues et de grands travaux à supporter.
Son fi ls H’achem, qui lui succéda, mourut au
bout de sept ans de règne, laissant, à son tour, la couronne
à son fi ls El-H’akem qui en régna vingt-six.
’Abd-er-Rah’mân succéda à son père El-H’akem,
et, après un règne de trente et un ans, eut pour successeur
son fi ls Moh’ammed, qui gouverna pendant
trois ans. Sous cet émir, l’armée comptait cent mille
hommes de cavalerie, dont vingt mille avaient des
armures en argent. Sa marine se composait de sept
cents bâtiments, appelés r’erab. Son fi ls El-Mounder
lui succéda, régna vingt-cinq ans, puis mourut,
laissant la couronne à son fi ls ‘Abd-er-Rah’mân, qui
fut surnommé En-Nâc’er-Liddin-Allah. Il prit le titre
d’êmir-el-moumenin, lorsque parurent en Afrique les
Beni-’Obeid, qui l’avaient pris eux-mêmes, et qu’il ne
voulut pas reconnaître. Il gouverna pendant cinquante
ans, dont vingt-cinq en guerre et vingt-cinq en repos.
Il fi t construire la Zara(2), dont la construction dura
_______________
ayant alors proposé ’Abd-er-Rah’mân, il fut agréé, et on lui envoya
une députation qui l’emmena en Espagne.
1 Cordoue.
2 Medinet-Zara (la ville de Zara). On appelait ainsi un superbe
palais qu’Abd-er-Rah’mân fi t construire, auprès de Cordoue, à la
plus aimée de ses femmes.
166 HISTOIRE DE L’AFRIQUE
vingt-cinq ans. Les Amins(1) tinrent compte des dépenses
qui furent faites à cette occasion. Elles s’élèvent à
quatre-vingt-cinq madia, d’une monnaie que l’on nomme
kasmia, non compris la valeur de la main-d’oeuvre,
faite par corvée par ses sujets, ni le travail de ses bêtes
de somme et de celles des siens. A sa mort, la couronne
passa à son fi ls H’akem, qui mourut après quinze ans
de règne, laissant pour successeur son fi ls H’achem ,
surnommé El-Maïd. Celui-ci eut pour vizir Moh’ammed-
ben-Abou-’Omar, homme éclairé, doux et poli, à
qui l’armée montra le plus grand dévouement.
Ce vizir fi t tout le bien qu’il put, donnant à chaque
province le gouverneur qui lui convenait le mieux.
Les peuples reconnaissants ne juraient que par sa
tête. Il institua le Beït-ei-Màl et y fi t transporter tous
les trésors des khalifes. Il faisait oublier El-H’akem,
qui ne fi gurait que dans les prières publiques et sur
les monnaies. Cependant Moh’ammed n’affecta pas
d’exercer le pouvoir suprême ; il rapportait tout au
khalife et ne cessait de répéter qu’il ne faisait qu’exécuter
ses ordres.
Il commanda les armées destinées à combattre
les chrétiens et obtint sur eux de tels avantages qu’on
n’avait jamais rien vu de pareil. On peut dire qu’il traîna
les infi dèles par les cheveux et abattit leur orgueil.
Il arriva, à cette époque, des ambassadeurs et des présents
de Constantinople et de Rome. Les rois de Kech-
_______________
1 Syndics des corps de métiers,
LIVRE SIXIÈME. 167
Tala(1) et de Djelikia(2) furent considérés comme gouverneurs.
Ils fi rent des voeux pour la conservation
des jours du prince, acceptèrent les conditions qui
leur furent imposées et rendirent hommage. Le vizir
Moh’ammed continua à gérer ainsi les affaires pendant
vingt-huit ans. Il mourut en 393. Son histoire est trèsconnue
et se trouve dans un grand nombre d’écrits.
Son fi ls ’Abdel-Mâlek hérita de sa puissance, du consentement
du khalife H’akem. Il dirigea les affaires
pendant sept ans. Il eut de grandes guerres à soutenir
et fut toujours victorieux. Le khalife le surnomma El-
H’adjeb-el-Medfer. Son frère ’Abd-er-Rah’mân lui
succéda dans la charge de vizir. Ce dernier n’eut pas
les vertus de ses prédécesseurs. Il trompa le public et
l’armée, et, abusant de son infl uence sur le khalife, le
détermina à le désigner pour son successeur. Les Beni-
’Ommia, indignés, coururent aux armes. Le khalife et
son vizir furent tués. On a dit cependant que le premier
parvint à se sauver et qu’on ne le revit plus.
Les gouverneurs de diverses provinces de l’Espagne,
profi tèrent de ces troubles pour se constituer en état
d’indépendance. Tels furent Ziri-ben-Ziri à Guernata(3),
’Abd-el-k’âd’i à Achebilia(4), Isma’ïl-ben-Dannour à
Sarkossa(5), Ben-el-Alfas à Betlious(6), Ben-Samada à
_______________
1 Castille.
2 Galice.
3 Grenade.
4 Séville.
5 Saragosse.
6 Badajoz.
168 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Alméria, et Ben-Moudjahed à Denia. C’étaient là
les principaux. Il ne fut plus question du khalifat. La
guerre éclata entre ces divers émirs, qui se disputaient
le commandement ; ils se livrèrent des combats, et les
ennemis de la religion, heureux de ce funeste état de
choses, fi rent régner leur volonté dans le pays, tuant
ou réduisant en servitude tous ceux qui tombaient
entre leurs mains. Enfi n, le chef de Kechtala fi nit par
imposer tribut aux gens de la Péninsule. La rivalité
des chefs, la divergence des opinions et le manque
d’unité dans le commandement, les perdirent. Nous
nous trouvons actuellement nous-mêmes dans une
position semblable. Que Dieu, par sa toute-puissance,
mette fi n à ces désordres!
Lorsque les divers partis se furent affaiblis par
des guerres intestines, on vit apparaître El-Fench, fi ls
de Ferdland(1), qui, comptant sur les succès que lui
promettait la désunion des musulmans, entoura de ses
armées le pays dont il méditait la conquête. Les émirs,
occupés à se battre entre eux et à ourdir des intrigues
politiques, ne fi rent, point attention à lui et le laissèrent.
s’enrichir de leurs dépouilles. Chacun d’eux, dans
son orgueil insensé, se parait d’un titre pompeux : El-
Mok’tad’er, El-Metaded, El-Metouakkel, El-Metamen,
etc. Que Dieu fasse miséricorde à Ben-Bachik,
qui a dit : « Ce qui me choque le plus en Andalousie,
c’est d’entendre dire sans cesse, El-Mok’tad’er, El-
Metaded. Ces dénominations annoncent une autorité
________________
1 Alphonse VI, fi ls de Ferdinand Ier, roi de Castille et de Léon.
LIVRE SIXIÈME. 169
souveraine, et il n’y en a pas dans le pays. Tous ces
prétendants nie font l’effet du chat qui se gonfl e,
miaule et se croit un lion. »
Ben-’Abbad envoya des ambassadeurs au roi El-
Fench, pour tâcher d’obtenir de lui une trêve, et, quoique
ceux-ci lui eussent exposé leur requête dans les
termes les plus humbles, il leur répondit : «Comment
voulez-vous que je me décide à m’arrêter devant ces
princes imbéciles qui prennent le titre de khalifes, tandis
qu’il n’y en a pas un seul qui vaille quelque chose et
qui soit en état de repousser la moindre attaque?» Les
aspirants au souverain pouvoir n’en continuèrent pas
moins la guerre civile qui les perdit tous. On dit qu’un
d’eux ayant envoyé à El-Fench un présent de 100,000
dinars, en reçut en échange un singe dont il se montra
très-fi er. Dieu nous préserve de pareils chefs ! La
première ville dont les ennemis de la religion s’emparèrent
fut Talitla(1) ; ils s’en rendirent maîtres en 478.
Ce fut alors qu’El-Fench prit le titre d’empereur, qui
répond à celui de khalife chez nous. Il jura qu’il ne
souffrirait plus qu’il y eût, dans la Péninsule, de peuple
qui ne reconnût pas son autorité. Les princes de
l’Andalousie, voyant qu’ils ne pouvaient repousser
l’ennemi, envoyèrent des ambassadeurs à l’êmir-elmoumenin
Ioucef-ben-Tachfi n pour l’engager à venir
à leur secours. Ce monarque passa en Espagne, battit
l’ennemi et ramena encore de beaux jours pour les
musulmans. J’en parlerai plus tard.
_______________
1 Tolède.
170 HISTOIRE DE L’AFRIQUE
Dans le Mor’reb, les Fatimites ou Beni-Edris
s’emparèrent du gouvernement et le conservèrent
longtemps, sans prendre cependant le titre de khalife.
Le chef de cette dynastie fut Edris-ben-’Abd-Allahben-
H’acen-ben-el-H’usseïn-ben-’Ali-ben-Abou-
T’aléb(1). Il fut salué émir dans la ville de Beloula ou
Lila en ramad’ân 172 . Il vivait du temps de Harouner-
Rachid. On dit que ce khalife envoya à son lieutenant
Brahim-ben-Ar lâb, gouverneur de K’aïrouân,
l’ordre de le faire assassiner, et que Brahim-ben-
Ar’lâb fi t aussitôt partir pour le Mor’reb un homme
chargé de cette mission(2). La durée de son règne avait
été de cinq ans et demi.
Il eut pour successeur un fi ls posthume qui,
comme de raison, ne gouverna que lorsqu’il eut atteint
l’âge voulu. Cet émir fi t beaucoup de guerres et
bâtit la ville de Fês, qui devint la capitale des Beni-
Edris(3). Il mourut en 213, à l’âge de trente ans. Son
fi ls Moh’ammed lui succéda, et donna à chacun de ses
frères un commandement dans le pays(4). Il mourut en
rebi’-el-oouel, après avoir gouverné pendant huit ans.
L’émir ’Ali-Moh’ammed-ben-Edris lui succéda. Il
n’était âgé que de neuf ans. Il n’en fut pas moins élevé
au trône, son père, qui connaissait sa sagesse, l’ayant
_______________
1 Il avait quitté l’Orient pour échapper à la proscription que les
Abbassides avaient prononcée contre sa famille, qui leur était suspecte,
parce que, descendant d’Ali et de Fat’ma, fi lle du prophète, elle avait des
prétentions au khalifat.
2 Edris fut empoisonné par un médecin nommé Selîmân Chemma.
3 Fês fut fondé l’an 185 de l’hégire.
4 Il les dépouilla plus tard sous divers prétextes.
LIVRE SIXIÈME. 171
désigné avant de mourir. Ce jeune êmir suivit dans le
gouvernement les exemples que lui avaient transmis
son père et ses aïeux. Il mourut en 234, après treize
ans de règne. Il avait promis à son frère Iah’ia de lui
laisser la couronne. Celui-ci lui succéda en effet, et
suivit dans l’administration la marche tracée par ses
aïeux. Sous son règne, la ville de Fès fut agrandie et
embellie. On s’y rendait des provinces les plus éloignées.
La mosquée dite El-K’aïrouin fut construite à
cette époque. Iah’ia mourut par suite du chagrin que
lui causa une affaire qu’il serait trop long de rapporter.
’Ali-ben-’Omar-ben-Edris, son cousin, lui succéda(
1). Un rebelle appelé ’Abd-er-Rezak’-el-K’ardj
prit les armes contre celui-ci, le vainquit, le força à
prendre la fuite et se rendit maître de Fès. Mais ce ne
fut que pour un temps, car les habitants de cette ville
s’étant donnés à Iah’ia-ben-el-K’âcem-ben-Edris, ce
prince tua ’Abder-Rezak’ et s’empara de l’autorité. Il
mourut dans une expédition, et laissa la couronne à
son cousin Iah’ia-ben-Edris-ben-’Omar-ben-Edris.
Iah’ia fut le meilleur et le plus puissant prince de
sa dynastie. Il était excellent guerrier, clément, généreux
et très-attaché à la religion. Quant à son successeur,
appelé comme lui Iah’ia, il fut forcé de payer
un tribut à ’Obeïd Allah-ech-Chii et à reconnaître sa
suzeraineté, par Messala le k’aïd, qui marcha coutre
_______________
1 Ce prince était entièrement adonné à l’étude des lettres et des
sciences, ce qui lui fi t, dit-on, négliger les affaires, et fut cause de la
révolution qui le renversa.
172 HISTOIRE DE L’AFRIQUE
lui eu 305 et l’assiégea dans Fês.
En 309, le k’aïd Messala retourna dans le
Mor’reb par suite de rapports qui mettaient en doute
la bonne foi d’Iah’ia-ben-Edris. Il se saisit de la personne
de ce prince, à qui il fi t éprouver de très-mauvais
traitements et qu’il exila à Assila, après l’avoir
dépouillé de ses richesses. Richan-el-Mek’aas fût
nommé gouverneur de Fês. Il jouit de ce gouvernement
pendant trois ans. Il en fuit expulsé par El-
Meksen-ben-Goum-ben-Moh’ammed-ben-Edris, qui
périt lui-même dans une bataille contre Ben-Abouel-’
Afi a, du parti des Beni-Merouan. Ce dernier fut
contraint à son tour de fuir devant le k’aïd Missour,
du parti des Beni-’Obeïd. Le kaïd le poursuivit, et,
après plusieurs événements de guerre, Ben-Abi-el-
’Afi a succomba. Les Beni-Edris recouvrèrent une
grande partie du pays, mais non la ville de Fês. Ils
s’appuyèrent sur les Beni-’Obeïd. Celui qui dirigea
toute cette affaire fut El-Goum-ben-Moh’ammedben-
el-Goum-ben-Edris-el-Kemoun, mort en 337.
Son fi ls Ah’med-ben-K’âcem lui succéda. C’était un
homme savant, versé dans la connaissance des lois ;
il abandonna le parti des Beni-’Obeïd pour celui des
Beni-Merouan. En 343, il mourut en Espagne, où il
était allé pour faire la guerre sainte. Son frère El-
Ha’cen lui succéda et fut d’abord, comme lui, du parti
des Beni-Merouan. Il les abandonna ensuite pour
les Beni-’Obeïd, lorsque Djohar fi t son expédition du
Mor’reb ; mais, lorsque ce général eut quitté le pays, il
LIVRE SIXIÈME. 173
revint aux Beni-Merouan. Du temps de Balkin , il
retourna aux Beni-’Obeïd. Ce fut le dernier acte de
sa politique; il perdit son gouvernement et mourut
délaissé. En lui fi nit, dans le Mor’reb, la dynastie
des Beni-Edris. Leur empire s’étendit depuis la
plus orientale des deux villes de Sous jusqu’à Oran
pendant environ un siècle. Fês était leur capitale. Ils
se trouvèrent placés entre les Beni-’Ommia et les
H’achem(1), et obligés de ménager tour à tour ces
deux puissances. Les Ifren et les Zenata eurent, après
eux, le gouvernement du Mor’reb. en reconnaissant
la suzeraineté des Beni-’Ommia, dont le nom était
proclamé dans les prières publiques.
Les véritables khalifes du Mor’reb furent les
princes de la dynastie des Mrâbt’in ou Meltemin, des
Berbères de Lemtouna. Lemtouna est une portion
des Senhadja, qui font eux-mêmes parti des Oulâd-
’Abdech-Chems-ben-’At’el-ben-Homla, qu’Afrikech(
2), lorsqu’il fi t la conquête de l’Occident, établit
à Ketama. Ces Mrâbt’in ou Meltemin étaient les plus
vaillants des Berbères. Quant aux Berbères, ce sont
d’innombrables Kabiles, qui demeurent pour la plupart
dans le Sah’ra, vers le Sud. Leur pays a six mois
de marche en longueur et quatre mois en largeur. Ils ne
________________
1 C’est-à-dire entre les Ommiades qui régnaient en Espagne, et
les Abbassides qui régnaient en Orient. Ces derniers étaient H’achemites,
c’est-à-dire de la famille de H’achem, à laquelle appartenait
aussi le prophète. Ils descendaient de son oncle ‘Abbas-ben-’Abd-el-
Mot’lebben-H’achem.
2 Voir ce qui est dit de cet Afrikech dans le livre II.
174 HISTOIRE DE L’AFRIQUE
connaissent ni le labourage, ni le blé, ni les fruits, et
se nourrissent de viande et de lait aigre. Il y en a qui
n’ont jamais lait usage d’autres aliments. Pour ce qui
est de la religion, ils suivent la loi de Mahomet et les
préceptes de ses disciples. Je pense que ces peuples
sont ceux que l’on désigne aujourd’hui sous le nom
de Touareg, qui font la guerre sainte aux nègres(1).
Le premier qui régna dans le Désert fut Biouloutan-
ben-Tiklan. Les nègres lui payaient un tribut
de 100,000 nadjib. Il était contemporain d’Abd-er-
Rah’man-ed-Dakhal(2). Son règne fut long. Il mourut
en 222, à l’âge de quatre-vingts ans, laissant pour
successeur El-Atrin-ben-Bout’aïr-ben-Tiboutsan,
son neveu, qui mourut lui-même en 287, après avoir
régné soixante-cinq ans.
Temin-ben-el-’Atser succéda à ce dernier; mais,
en 306, les cheikhs de Senhadja se révoltèrent contre
lui et le massacrèrent. Alors le désordre se mit dans le
pays, et ce ne fut qu’après cent vingt ans d’anarchie que
ces peuples se donnèrent de nouveau un chef suprême,
qui fut Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-ben-Tifat-el-
Lemtouni. C’était un homme honnête et religieux,
capable de faire des choses utiles et grand protecteur
des pèlerins qui se rendaient à la Mecque. Il régna
trois ans et mourut chahed(3), dans un endroit que l’on
_______________
1 Ce que notre auteur appelle la guerre sainte contre les nègres est
tout simplement la traite des esclaves que les Touâreg faisaient et font encore
à travers le désert.
2 Abd-er-Rah’mân Ier d’Espagne.
3 Ce mot signifi e proprement témoin ; mais, par extension, il a la
même signifi cation que notre mot martyr qui, en grec, a exactement le
LIVRE SIXIÈME. 175
nomme K’ara, peuplé de nègres juifs. Iah’ia-ben-
Brahim-el-Kedali, son beau-frère, lui succéda.
En 427, Iah’ia-ben-Brahim partit pour la Mecque,
laissant à Senhadja son fi ls Ibrahim pour gouverner à
sa place et, commander les armées, si la guerre venait
à s’allumer. En revenant de son pèlerinage, il s’arrêta
à K’aïrouàn, où il alla écouter les leçons du cheikh El
Ouali-Abou-’Amran-Mouça-Ben-Abou-H’edjadj-el-
Fah’si, qui enseignait la philosophie dans cette ville.
Le professeur, apercevant un étranger dans son auditoire,
lui demanda qui il était et de quel pays. Iah’ia
ayant satisfait sa curiosité à cet égard , il lui demanda
quelle secte suivaient ces peuples, et Iah’ia fut obligé
d’avouer qu’ils étaient encore fort ignorants sur la
philosophie. Alors le professeur le questionna sur le
K’oran et les préceptes du prophète, et il s’aperçut
qu’il n’en avait aucune idée, mais il trouva en lui le
plus vif désir de s’instruire. Il lui demanda pourquoi
il ne l’avait pas fait jusqu’alors. « C’est, lui répondit
Iah’ia, qu’il n’y a personne parmi nous qui soit en
état de nous faire sortir de l’ignorance ; un homme
capable de nous éclairer qui viendrait dans notre
pays nous verrait courir en foule au-devant de lui. Si
vous vouliez vous charger de nous trouver parmi vos
disciples un pareil homme, vous feriez une oeuvre
_______________
même sens propre que le chahed des Arabes. Ainsi dans les deux religions
on appelle témoins ceux qui souffrent pour la foi. Au temps des croisades,
on regardait comme martyrs les croisés morts en guerre; les musulmans
considèrent de même ceux qui sont tués dans la djehad ou guerre sainte.
176 HISTOIRE DE L’AFRIQUE
méritoire. » Le cheikh chercha, mais il ne trouva personne.
Alors il dit à Iah’ia : « Je connais dans le pays
de Nefi s un homme qui est originaire de Meçadma.
Il est sage, instruit et a suivi mes leçons. Il s’appelle
Ouah’adj-ben-Zelou-el-Metbi ; je lui écrirai, et il
vous donnera un t’âleb. » La lettre fut en effet écrite,
et Iah’ia la porta lui-même à son adresse. Ouah’adj
choisit parmi ses t’olba, ’Abd-Allah-ben-Iassin-el-
Djezouli, le plus instruit de ses disciples. ’AbdAllah
suivit Iah’ia dans son pays. Les Kabiles de Kedala
vinrent en foule à leur rencontre et se réjouirent de
leur arrivée. Lorsqu’Abd-Allah se fut installé dans
le pays et qu’il eut un peu étudié cette contrée, il reconnut
qu’elle était plongée dans de graves erreurs.
Pour ce qui est du mariage, par exemple, un homme
pouvait y prendre autant de femmes qu’il le voulait(1).
’Abd-Allah chercha à prouver à ces peuples combien
cette coutume était illégale. Il leur prêcha le K’oran,
leur expliqua les préceptes du prophète et les exhorta
à rompre avec leurs habitudes criminelles ou hétérodoxes.
Lorsque les Berbères s’aperçurent que sa
doctrine les comprimait un peu trop, ils s’éloignèrent
de lui, l’invitant à bien veiller sur sa personne, parce
qu’ils ne voulaient plus répondre de lui, en cas qu’il
lui arrivât quelque malheur. Ces Berbères n’avaient
de la religion musulmane que les dehors ; leurs connaissances
n’allaient pas au delà.
’Abd-Allah, ayant remarqué leur mauvais vouloir
_______________
1 On sait que les musulmans n’en peuvent prendre que quatre.
LIVRE SIXIÈME. 177
et le penchant irrésistible qui les entraînait à la satisfaction
de toutes leurs passions, voulut quitter le
pays. Mais Iah’ia lui dit : «Je ne t’ai fait venir que
pour moi seul ; peu m’importe, après tout, que mon
peuple reste dans les ténèbres; or, si tu veux obtenir
les avantages que promet l’autre vie, tu n’as qu’à te
rendre dans une île qui existe près d’ici ; nous y passerons
à pied lorsque la marée sera basse; nous l’habiterons,
notre nourriture se composera de poissons
et de fruits sauvages; car cette île produit des arbres;
là, nous nous livrerons à la dévotion pour le reste de
nos jours. ’Abd-Allah accepta cette proposition ; ils
passèrent donc dans l’île, suivis de sept individus de
Kedala, y bâtirent une cabane et se livrèrent aux pratiques
religieuses. Dès lors ils furent appelés Mrâbt’in,
nom dérivé de rabt’a, que l’on donne aux cabanes de
l’espèce de celle qu’ils bâtirent(1). Bientôt on parla de
ces reclus; on sut qu’ils ne s’occupaient qu’à prier
Dieu de les préserver des feux de l’enfer et de leur accorder
le paradis. Ils eurent des visiteurs dont le nombre
alla toujours croissant. ’Abd-Allah se mit à leur
enseigner le K’oran et à leur expliquer les règles de la
justice musulmane, les engageant à faire pénitence. Il
fi t tant que ses leçons se gravèrent dans leurs coeurs.
_______________
1 Ce mot mrâbt’in (marabouts) est tout simplement le participe du
verbe lier, et désigne des hommes liés à la religion plus que le vulgaire.
L’étymologie de K’aïrouâni nous paraît forcée, tandis que celle que nous
venons de donner est admise par tout le monde en Afrique, tant elle se
présente naturellement à l’esprit. C’est de ce mot que l’on a fait en Europe
Marabout et Almoravides. On donne ce dernier nom aux princes de la dynastie
dont K’aïrouâni raconte ici l’histoire.
178 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Lorsqu’il eut réuni mille disciples, il se constitua leur
khâteb(1), leur inspirant la crainte de Dieu. Quand il
les vit assez instruits, il leur dit : «Il faut actuellement
que vous combattiez quiconque repoussera vos préceptes.
» — « Nous sommes prêts à le faire, répondirent-
ils, donnez vos ordres. » — « Il convient, reprit
‘Abd-Allah, que nous visitions d’abord, les unes
après les autres, les tribus auxquelles vous appartenez.
Nous les engagerons à retourner à Dieu ; si elles
s’y refusent, nous les combattrons.
’Abd-Allah et les siens se dirigèrent après cela
vers les Kabiles, accordant à chaque peuplade sept
jours pour se décider à adopter les préceptes du K’oran.
La première tribu ou kabila qui se battit contre eux
fut celle de Keddala. Grand nombre de ces Kabiles
périrent et les autres se fi rent musulmans. La seconde
kabila fut celle de Lemtouna. Ils passèrent ainsi de tribu
en tribu, jusqu’à ce que toutes eussent reçu le K’oran
et admis les préceptes du prophète en se soumettant
aux obligations qu’ils imposent. Le butin était partagé
entre les Mrâbt’in. Iah’ia institua un beït-el-mâl(2) où
étaient versées les sommes prélevées d’après ce que
prescrit la loi du prophète; sa réputation s’étendit
au loin dans le désert et jusque dans le pays des
nègres. Quand il mourut, ’Abd-Allah lui donna pour
successeur l’émir Iah’ia-ben-’Omar-el-Lemtouni.
Il fut chargé de tout ce qui concernait la guerre,
_______________
1 Leur prêtre, leur prédicateur.
2 Mot à mot, une chambre des biens, c’est-à-dire un trésor public.
LIVRE SIXIÈME. 179
mais, dans le fond, c’était ’Abd-Allah qui était
le véritable émir. Iah’ia était un saint homme, un
homme de bien. ’AbdAllah lui ordonna de continuer
la guerre contre les ennemis des Mrâbt’in.
Les ouléma de Sedjelmaça et de Karia s’étant
adressés à ’Abd-Allah pour se plaindre de leur chef,
Iah’ia-ben-’Omar marcha contre lui en 447. Il le
trouva sous les armes, lui livra plusieurs combats, et
la victoire resta aux Mrâbt’in. Ils fi rent un grand butin
qu’ils se partagèrent et dont ’Abd-Allah eut le cinquième.
Iah’ia-ben-’Oman pacifi a le pays, nomma de
nouveaux chefs, supprima le meks(1), changea enfi n
l’état des choses, et retourna dans le désert où il mourut.
’Abd-Allah lui donna pour successeur son frère
Abou-Bekr-ben-’Omar-el-Lemtouni. C’était également
un homme humble et pieux. Il fi t la guerre aux
Masmouda et aux peuples du Soudan, où il conquit une
grande étendue de pays. ’Abd-Allah s’empressa de
donner à ces peuples les moyens de s’instruire dans la
loi du prophète. Il marcha ensuite contre les Madjousbeni-
Zrata, forte tribu de Kabiles qui suivaient la doctrine
de Salah’-ben-T’rif, prétendu prophète qui vivait
du temps de H’achem-ben-’Abd-el-Mâlek(2), et dont
la doctrine était fausse et pleine d’absurdités. Je n’en
parlerai pas pour éviter des digressions inutiles. Beaucoup
de guerriers périrent dans cette lutte. ’Abd-Allah,
_______________
1 On appelle ainsi les impôts de la nature de ceux qui sont connus
en France sous la dénomination de contributions indirectes.
2 Dixième khalife ommiade.
180 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
entre autres, y trouva la mort. C’était en 451. ’Abd-
Allah était un saint personnage, plein de la crainte de
Dieu. Il ne mangea jamais de viande de boeuf ni de
mouton, et ne faisait usage que de celle des oiseaux. Sa
conduite fut irréprochable en tout point. Que Dieu lui
fasse miséricorde ! Abou-Bekr-ben-’Omar resta seul
chef des Mrâbt’in. Il fi t la guerre aux Beni-R’aouata
et les battit. Ils se réfugièrent dans le désert ; mais il
les poursuivit, les atteignit et les força à renouveler
leur profession de foi à l’islamisme. Abou-Bekr était
un homme juste, craignant Dieu, et qui n’infl igeait la
peine capitale que lorsqu’elle était méritée. S’étant
enfoncé dans le désert pour y combattre les nègres,
il n’emmena que la moitié de son armée, et laissa
l’autre à son cousin Ioucef-ben-Tachfi n, qu’il nomma
son lieutenant dans le Mor’reb en 453. Ce dernier
conquit et pacifi a une grande partie du pays, et augmenta
beaucoup son armée. En 480, Abou-Bekr étant
mort chahed dans le désert, Ioucef-ben-Tachfi n resta
seul émir ; tout le pays le reconnut, et personne ne se
présenta pour lui disputer le pouvoir(1).
Ioucef-ben-Tachfi n fut un prince très-religieux,
n’aimant point le luxe; il était vêtu d’habits de laine
fort simples. Sa nourriture ne se composait que d’orge,
de lait de chamelle et d’un peu de viande. Cependant
Dieu l’avait rendu maître d’un vaste empire. Il fut
souverain de l’Andalousie, du pays des nègres et du
_______________
1 Ceci n’est pas parfaitement exact : Abou-Bekr était encore
vivant lorsque son cousin s’empara de la souveraine puissance.
LIVRE SIXIÈME. 181
Mor’reb, jusqu’à Djezaïr-beni-Mezr’ana(1). Il n’établit
jamais de meks, et ne commit de sa vie un acte
illégal. On faisait la prière pour lui dans mille neuf
cents chaires. Il fut le fondateur de la ville de Maroc,
où il établit le siège du gouvernement.
Lorsque le bruit de sa puissance se fut étendu
au loin, les musulmans de l’Andalousie l’appelèrent
à leur secours, parce que les ennemis de la religion
les avaient vaincus. El-Met’ammed-ben-’Abbad était
leur envoyé. Il rencontra l’êmir dans les environs de
Tanger, lui exposa la triste situation des fi dèles de
la Péninsule, les malheurs qu’ils avaient éprouvés
et ceux qu’ils redoutaient encore. Ioucef promit son
appui, et expédia aussitôt à tous ses gouverneurs de
provinces l’ordre de se tenir prêts pour la guerre
sainte. Lorsqu’il eut rassemblé une grande armée,
il passa en Andalousie. Il rencontra El-Fench (que
Dieu le confonde !) à la tête de forces considérables
qui s’élevaient, dit-on, à quatre-vingt mille cavaliers
et deux cent mille fantassins. Il le vainquit à la bataille
de Zellaka. El-Fench et quatre cents cavaliers
couverts de blessures échappèrent seuls au massacre,
encore le prince chrétien n’en avait-il plus que cinquante
lorsqu’il arriva en Kechtala(2).
La bataille eut lieu le vendredi 12 redjeb 479(3).
_______________
1 Alger.
2 Castille.
3 D’autres auteurs donnent à la bataille de Zellaka la date du 10
ramad’ân 480. Zellaka est dans les environs de Badajoz.
182 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Ioucef fi t publier partout sa victoire. Il existe une
pièce de vers qui fut composée à cette occasion; en
voici un passage :
Les chrétiens ne savaient donc pas, lorsqu’ils se sont présentés
au combat avec tant d’ardeur, que le vendredi est le jour des Arabes
? mais les Arabes le savaient.
Les Arabes appelaient alors le vendredi le jour
des Arabes.
Ioucef retourna dans son pays après sa victoire.
Il repassa en Espagne en 481. Ben-’Abbad vint à sa
rencontre avec mille bêtes de somme chargées du
miri(1) qu’on avait perçu. L’émir entra sur les terres
des infi dèles et mit tout à feu et à sang. Il retourna
ensuite dans le Mor`reb, où il resta jusqu’en 483. En
cette même année, il revint encore en Andalousie
pour recommencer la guerre sainte ; mais cette fois
aucun des princes musulmans ne vint à sa rencontre,
car ils avaient l’intention de le trahir, bien qu’il leur
eût promis, avant son expédition, de leur conserver
leurs titres. Lorsque Ioucef fut bien convaincu de
leurs mauvais desseins, il convoqua les ouléma, leur
exposa l’affaire, et leur demanda quel châtiment leur
paraissaient mériter les princes de l’Andalousie. Les
ouléma répondirent à l’unanimité qu’ils devaient
Perdre l’autorité, et ils ajoutèrent : « Si vous la leur
laissez, nous vous traduirons au tribunal de Dieu ;
et quand même ils seraient disposés à la soumission,
leur soumission ne devrait pas être acceptée,
_______________
1 Impôt sur les terres arables.
LIVRE SIXIÈME. 183
a cause des crimes donc ils se sont rendus coupables
en perdant le pays et en déshonorant les femmes.
En conséquence l’émir Ioucef anéantit le pouvoir
de tous ces petits princes. Ben-’Abbad fut, arrêté
et envoyé en prison à ‘Adjimat, où il mourut. On dit
qu’avant d’expirer il dit aux assistants : « Venez prier
pour un pauvre étranger. » On assure que ses fi lles
furent réduites, pour vivre, à fi ler à la journée comme
des servantes, et que son fi ls allumait la forge d’un
orfèvre. Tel fut l’état de misère de celui qui avait été
roi d’Achbilia et de Kartaba, et dont la famille avait
exercé le pouvoir souverain pendant environ quatrevingts
ans. Gloire à celui dont le règne ne fi nit pas,
qui fait tout ce qu’il veut, et qui ne doit à personne
compte de ses actions !
Lorsque tout le Mor’reb et l’Andalousie furent
soumis à Ioucef-ben-Tachfi n, ce prince prit le titre
d’émir-el-moumenin, et fi t battre monnaie en son nom.
Le dinar portait d’un côté les mots suivants, « Il
n’y a de Dieu que Dieu, et Moh’ammed est l’envoyé
de Dieu »; et plus bas : « El mir-el-moumenin Ioucefben-
Tachfi n. » De l’autre côté du dinar on lisait « Celui
qui prêchera une autre religion que l’islamisme
ne devra pas être écouté ; il sera au nombre des réprouvés
au jour du jugement. » Et ensuite : « El-êmir
’Abd-Allah, êmir-el-moumenin-el-’Abbâci(1). »
Ioucef continua d’envoyer des troupes en Andalousie,
et ne cessa de s’occuper de cette contrée qu’à sa
_______________
1 Nom du khalife de Bagdad.
184 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
mort, arrivée en l’an 500. Il était âgé de cent ans(1).
Son fi ls ‘Ali-ben-Ioucef-ben-Tachfi n lui succéda.
Il fut reconnu le jour de la mort de son père,
Ier de moh’arrem 500. Il prit le titre d’êmir-el-moumenin.
Son empire s’étendait depuis Bougie jusqu’à
Sous, la plus occidentale. Il possédait de plus l’Andalousie,
et, dans le Sud, toute la contrée qui s’étend
de Sedjelmaça à Djebel-ed-Deheb(2), dans le pays des
nègres. Cet empire était plus vaste que celui qu’avait
possédé son père. On faisait la prière pour ce prince
dans deux mille trois cents chaires. Il fut clément, fi t
la guerre sainte et se conforma en tout à l’exemple de
son prédécesseur. Il confi a l’administration des villes
aux k’âd’i.
En 503, il passa en Andalousie et tint Talitia assiégée
pendant un mois. Il avait une armée de cent
mille hommes, avec laquelle il fi t beaucoup de mal
aux chrétiens et leur enleva plusieurs places fortes.
Il y eut, dans les rangs ennemis, un grand nombre de
morts ou de prisonniers. ‘Ali-ben-Ioucef rentra dans
le Mor’reb en 514.
Ce fut à cette époque que parut l’imam El-Mohdi,
Moh’ammed-ben-Toumart, qui s’avança sur Maroc,
après avoir battu les troupes d’Ali-ben-Ioucef. Ce fut
_______________
1 Ce prince, à ses derniers moments, rappela aux assistants que
dans le cours d’une si longue vie il n’avait pas prononcé une seule
condamnation capitale. En effet, il avait aboli la peine de mort dans
ses états.
2 La Montagne d’or.
LIVRE SIXIÈME. 185
le commencement de la décadence des Mràbt’in.
L’èmir ’Ali eut à combattre les armées d’El-Mohdi
jusqu’à sa mort, qui arriva dans l’année 530. Son fi ls
Tachfi n-ben-’Ali-ben-Ioucef-ben-Tachfi n lui succéda.
Ce nouvel émir commença son règne par mettre
son armée sur le meilleur pied possible, afi n de combattre
‘Abd-el-Moumen. Il eut à lutter contre de rudes
et terribles événements ; la fortune ne lui fut pas favorable.
Son pouvoir S’abaissait, tandis que celui d’Abdel-
Moumen s’élevait. On désigne par trois noms différents
le gouvernement de sa dynastie, savoir : gouvernement
de Lemtouna, gouvernement des Mrâbt’in et
gouvernement des Meltemin. En résumé, ce fut l’époque
la plus brillante de l’histoire du Mor’reb. Outre les
pays dont j’ai fait mention, les êmirs de cette dynastie
en gouvernaient d’autres, dont je n’ai pas parlé dans
la crainte d’être trop long. Ils mirent fi n à des gouvernements
qui existaient avant eux, tels que celui de
Medjiaoua, celui des Beni-Ifren, qui régnèrent à Fès,
enfi n celui de tous ces petits princes remuants de l’Andalousie,
au nombre desquels était Ben-’Abbad. La
période la plus glorieuse de cette dynastie fut le règne
de Ben-Tachfi n. Aussi le savant le plus accompli et le
plus illustre de cette époque, le cheikh Abou-Ah’medel-
R’azali(1), qui avait quitté l’Occident, voulut-il y
_______________
1 Abou-Ah’med-Moh’ammed-ben-Moh’ammed-et-T’ouci-el-
R’azali, un des plus célèbres philosophes arabes, naquit l’an 448 de l’hégire
et mourut en 505. Outre le livre dont parle El-K’aïrouâni, il composa
une foule d’autres ouvrages. Voici l’indication des principaux : le Livre
186 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
revenir sous l’administration de ce prince. Mais,
ayant appris sa mort à son passage à Alexandrie, il
retourna en Orient, car ce n’était qu’à cause de lui
qu’il voulait rentrer dans sa patrie. On a dit, du reste,
que la dynastie de Lemtouna ne s’écroula que par
suite des voeux que ce cheikh adressa au ciel pour sa
destruction, sous le gouvernement d’Ali-ben-Ioucef,
dont nous venons de parler ; voici à quelle occasion.
El-R’azali avait publié un ouvrage, intitulé H’aia-
’Aloum-ed-Din(1), qui contenait des préceptes très-sévères.
Le livre déplut aux ouléma de Lemtouna, qui
ignoraient l’Elm-el-Ouçoul(2). Ils lancèrent un fetoua
qui le condamnait à être mis en pièces et brûlé. On
mit tant d’acharnement à en rechercher les exemplaires
qui existaient dans le pays, qu’on obligeait aux
plus terribles serments, tels que le t’alak’(3), ceux que
l’on soupçonnait d’en avoir en leur possession.
El-R’azali, ayant eu connaissance de tout cela,
demanda à Dieu que le pays où se passaient de telles
choses fût déchiré comme son livre. L’imam El-
Mohdi était présent lorsque le cheikh prononça cette
_______________
qui délivre l’esprit de l’erreur ; des Erreurs des philosophes; l’Écueil
des philosophes; Traité de statique ; de la Nature et du Mouvement
des astres ; de l’Existence et des Attributs de Dieu ; de la vraie Religion
; de la Morale ; de l’État de l’âme avant et après la mort ; du
Droit canonique.
1 C’est-à-dire vie, ou plutôt esprit des sciences de la religion.
2 Voir sur ce mot une note de la page 188.
3 C’est celui par lequel un musulman jure sur ses femmes, avec
lesquelles il déclare consentir à ne plus avoir de commerce, si ce qu’il
dit n’est pas vrai.
LIVRE SIXIÈME. 187
imprécation. Il lui demanda : «Sera-ce par mon fait
qu’il sera déchiré ? — Oui, dit le cheikh, par vous.»
C’est en effet ce qui arriva ; les Mrâbt’in succombèrent.
Mais telles sont les oeuvres du temps ; il n’élève
que pour renverser, et tout revient à Dieu.
L’imam El-Mohdi fut le fondateur de ce gouvernement
appelé El-Mohdïa, puis khalifat El-Mimounia,
dont le premier khalife fut ’Abd-el-Moumenben-’
Ali, et à la décadence duquel s’élevèrent les
Beni-H’afez. Je donnerai l’abrégé de son histoire.
Les historiens disent qu’El-Mohdi se nommait
Moh’ammed-ben-’Abd-Allah-ben-’Abd-er-
Rah’mân-ben-H’od-ben-Khâled-ben-Temmamben-’
Adouan-ben-Safouan-ben-Djâber-ben-Iah’iaben-’
Ata-ben-Rebah’-ben-Isser-ben-el-’Abbas-ben-
Moh’ammed-ben-el-H’acen-ben-’Ali-ben-Abou-
T’aleb. C’est Ben-Matrouch qui a établi cette généalogie.
Il dit de plus que El-Mohdi était de Masmouda.
Dieu sait ce qui en est.
El-Mohdi aimait l’étude. En voyageant dans
l’Orient, il connut le cheikh El-R’azali, et suivit pendant
trois ans ses leçons. Lorsque le professeur le
voyait venir, il disait souvent : « Ce Berbère fera un
jour du bruit dans le monde. » Ce propos fut répété à
El-Mohdi. On lui dit même que le cheikh avait trouvé
cette prophétie dans un de ses livres. El-Mohdi
se rapprocha alors encore plus du cheikh, et, s’étant
assuré de la chose, il retourna dans le Mor’reb.
Partout où il passait, il prêchait contre les abus,
affectant dans sa conduite le plus grand détachement
188 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
des choses d’ici-bas. Il traversa ainsi l’Afrique et arriva
clans le Mor’reb, tantôt prêchant, tantôt enseignant
les sciences. Personne, du reste, ne l’égalait en
éloquence. Il fi t connaissance, à Bougie ou à Tlemsén,
avec ‘Abd-el-Moumen-ben-’Ali, qui se mit à son service.
El-Mohdi lui confi a ses plus secrets desseins, et
lui promit de l’avoir toujours pour son second dans la
bonne comme dans la mauvaise fortune. Arrivé à Fês,
il se mit à y professer, ce qui dura jusqu’en 514. Il se
rendit alors à Maroc, où il demeura dans le mesdjed
qui porte son nom. A Maroc, il continua de prêcher
contre les abus, parcourant les rues, et brisant les instruments
de musique qu’il apercevait.
L’émir ’Ali-ben-Ioucef, ayant eu connaissance
de ses actes, le fi t comparaître en sa présence; il lui
demanda pourquoi il en agissait ainsi : « Je suis un
pauvre homme, lui répondit El-Mohdi, et cependant
il est vrai que je m’arroge vos droits ; car ce serait à
vous, chef du pays, à extirper les vices. »
L’émir assembla les savants et les cheikhs de Lemtouna,
pour qu’ils conférassent avec cet homme ; mais
il les réduisit tous au silence. Ils étaient savants sans
doute, mais moins que lui(1). Honteux de leur défaite,
les ouléma fi nirent par l’accabler d’injures, et allèrent
_______________
1 Le texte porte : Ces savants connaissaient ‘Elm-el-H’adit, mais
ils ignoraient ‘Elm-el-Ouçoul. Les h’adit sont des traditions respectées
par les musulmans, mais moins authentiques que la sunna. Le mot
ouçoul signifi e les principes, les fondements d’une science. Il existe
dans la théologie musulmane un livre célèbre intitulé, Ouçoul-ed-Dîn,
c’est-à-dire fondements de la religion par l’imam Fakher-ed-Dîn.
LIVRE SIXIÈME. 189
jusqu’à le traiter de khâredj(1) ; l’émir lui ayant ensuite
ordonné d’évacuer la ville, il alla habiter un cimetière,
où il dressa une tente au milieu des tombeaux.
Les étudiants se rendaient auprès de lui, et il les
instruisait. Il confi a même ses projets à ceux qui lui
inspiraient le plus de confi ance. Alors, il commença
à dire du mal des Mrâbt’in, les traitant d’ignorants et
d’infi dèles, et se donnant pour le véritable Mohdi, dont
la venue est attendue par les musulmans. Quinze cents
personnes le reconnurent aussitôt comme tel. Lorsque
l’émir en eut reçu ravis, il manda El-Mohdi, et lui
dit : « Pour Dieu, fais attention à toi; n’ai-je pas déjà
défendu ces sortes de rassemblements ? » — Êmir,
répondit El-Mohdi, j’ai obéi à vos ordres, j’ai fi xé ma
demeure au milieu des tombeaux ; n’écoutez pas les
propos des méchants.» L’émir ajouta encore quelques
paroles sévères à ce qu’il avait dit, et le renvoya.
Quand il fut sorti, le vizir dit à l’émir : « Cet homme
est fort dangereux, il faut l’enfermer ou le tuer. Si
vous êtes trop bon avec lui, il parlera bientôt un langage
que tout le monde comprendra. Je pense même
que c est lui dont il est dit qu’il battra une monnaie
carrée. » L’êmir goûta ces réfl exions et donna l’ordre
d’arrêter El-Mohdi. Mais un de ses disciples, qui en
eut connaissance, courut l’en avertir par ces paroles du
K’oran : «Mouça, on veut vous tuer.» El-Mohdi comprit
le sens de ces paroles, et se retira à Tinmâl, où il arriva
en choual 514. Dix de ses amis allèrent l’y rejoindre ;
_______________
1 Hérétique, dissident.
190 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
c’était ‘Abd-el-Moumen-ben-’Ali, Abou-Moh’ammed-
el-Bechir, Abou-H’afez-’Omar-ben-Iah’ia-el-
Hentati, dont les descendants ont régné à Tunis, Abou-
H’afez-’Omar-ben-’Ali, Slîman-ben-Khlouf, Brahimben-
Isma’ïl-el-Khardji, Abou-Moh’ammed-’Abd-el-
Ouah’ed, Mouça-ben-Timar, et Abou-Iah’ia-ben-Ichif.
Ce furent là les dix premiers qui s’associèrent ouvertement
à El-Mohdi. Ils s’engagèrent à partager son sort
bon ou mauvais. Ils restèrent à Tinmâl jusqu’au mois
de redjeb 515. Alors une foule considérable s’étant
jointe à eux, El-Mohdi n’usa plus de ménagements, et
se fi t proclamer êmir. Ses dix compagnons furent les
premiers à le reconnaître en cette qualité, du plus profond
de leur coeur. Les gens de Tinmâl suivirent leur
exemple, ainsi que tous les Kabiles.
El-Mohdi envoya ensuite au loin des agents fi -
dèles. Ceux-ci travaillèrent si bien les esprits en sa
faveur, que de tous côtés on accourait à lui et que les
peuples se rangeaient sous son obéissance. El-Mohdi
ne manquait pas de leur dire qu’il était l’imam attendu
par les fi dèles. Il composa, de plus, en langue berbère
titi traité de doctrine religieuse sur Dieu et sur les devoirs
qu’il impose aux hommes. Il donna le nom de
Mouah’ed-din à ceux qui embrassèrent sa cause, et ne
cessa de mettre en oeuvre mille moyens adroits pour se
rendre entièrement maître de leur esprit. Il réunit ainsi
plus de vingt mille hommes, dont il dirigeait les prières
et à qui il prêcha la guerre sainte contre les Lemtouma.
Tous s’y engagèrent jusqu’à la mort. Dix mille d’entre
LIVRE SIXIÈME. 19I
eux furent alors dirigés sur Ar’mat. L’êmir ’Ali,
l’ayant appris, envoya des troupes sur ce point; mais
elles furent battues et poursuivies jusqu’à Maroc le
sabre dans les reins. Les Mouah’eddin retournèrent
ensuite sur leurs pas et se partagèrent les dépouilles
des vaincus. La gloire d’El-Mohdi se répandit bientôt
dans tout le Mor’reb et même jusqu’en Espagne.
Il continua à combattre ceux qui ne reconnaissaient
pas son autorité. Ses troupes tinrent Maroc assiégé
pendant trois ans, de 516 à 519. Le siége fut enfi n
levé et l’armée rentra à Tinmâl, où elle se reposa de
ses fatigues. El-Mohdi se porta ensuite vers Ar’mat
et combattit tous ceux qui ne le reconnaissaient pas,
jusqu’à ce qu’il les eut réduits à l’obéissance. Une
autre armée fut dirigée sur Maroc ; ’Abd-el-Moumen
et Abou-Moh’ammed-el-Bechir la commandaient ; le
premier était chargé, en outre, du service religieux.
Cette armée rencontra celle de l’êmir ’Ali, la battit et
la repoussa jusqu’à Maroc, où elle entra et dont elle
ferma les portes aux Mouah’eddin. Ceux-ci, après
avoir vainement attaqué la place pendant trois jours,
revinrent à Tinmâl. El-Mohdi alla au-devant de ses
généraux, se montra satisfait de les revoir, leur prédit
des triomphes et des. prises de villes pour l’avenir, et
promit une longue durée à leur empire. Il leur annonça
ensuite qu’il mourrait dans l’année 524 ; il fut en
effet atteint d’une maladie qui mit fi n à ses jours dans
le mois de ramad’ân de cette année. ‘Abd-el-Moumen
prononça sur son corps les prières d’usage.
192 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Voilà ce que j’ai recueilli sur El-Mohdi. Si
j’avais donné plus de détails, j’aurais trop allongé
mon récit ; d’ailleurs, mon but principal, en parlant
de lui, a été de lier les événements à l’histoire des
Beni-H’afez. Plusieurs auteurs ont, du reste, écrit sa
vie, soit en abrégé, soit en détail.
El-Mohdi éleva le khalifat pour ceux qui lui succédèrent,
et doit être responsable de ce que ceux-ci ont fait.
Il était mal conformé. Ses jambes étaient presque
soudées l’une à l’autre et ne se séparaient qu’aux
genoux, de sorte qu’il ne pouvait se tenir à cheval
qu’assis. Dieu sait ce qui en est. Après lui, ‘Abd-el-
Moumen fuit reconnu khalife.
GOUVERNEMENT D’ABD-EL-MOUMEN.
Abou-Moh’ammed-el-Moumen-Ben-’Ali-el-
K’oumi-ez-Zenâti avait eu pour père un ouvrier qui
fabriquait des souffl ets de forge. Quant à lui, il se
montra de bonne heure porté vers l’étude des sciences
et fréquenta les écoles dès son jeune âge ; il fi t
ainsi la connaissance d’El-Mohdi, qui se l’attacha.
Il fut d’abord accepté émir parles compagnons d’El-
Mohdi, qui connaissaient sa capacité ; d’ailleurs El-
Mohdi lui-même l’avait désigné pour son successeur.
Il fut ensuite proclamé par tout le peuple et sans opposition
aucune. Devant lui s’écroula la puissance
des Beni-Tachfi n dans le Mor’reb. Il partit d’abord
de Tinmâl, à la tête de trente mille Mouah’eddin, et,
s’empara de la ville de Tedla’, dont il fi t les habitants
LIVRE SIXIÈME. 193
prisonniers. Il attaqua ensuite le pays de Dra’a et s’en
rendit maître. Il conquit aussi le Fezzân et R’iata.
C’est ainsi qu’il s’avança de peuple en peuple, de
ville en ville. Il combattit ’Ali-ben-Ioucef jusqu’à la
mort de cet êmir, et continua à faire la guerre à Tachfi
n-ben-Ali, son successeur. Après plusieurs combats,
ce dernier gagna Tlemsên, où il arriva avant ’Abdel-
Moumen, qui s’était mis à sa poursuite. ’Abd-el-
Moumen laissa quelques troupes devant cette ville et
se porta sur Oran. Tachfi n y courut, de son côté, pour
défendre cette place, où il mourut(1). ’Abd-el-Moumen
se rendit maître d’Oran et de Tlemsên en 540.
Il envoya ensuite en Andalousie une armée qui prit
plusieurs villes. Le pays reconnut son autorité. Il prit
Fês en 541, Tanger et Maroc en 542.
Les habitants d’Achbilia lui envoyèrent une
députation pour lui présenter leur soumission. Abou-
Bekr-ben-el-’Arbi en faisait partie. ’Abd-el-Moumen
lui demanda s’il avait eu occasion de voir El-Mohdi
chez le cheikh R’azali. Il répondit qu’il ne l’avait pas
vu, mais qu’il en avait entendu parler au cheikh. « Et
qu’en disait-il ? demanda ’Abd-el-Moumen. « Il disait,
reprit Abou-Bekr, que ce Berbère ferait un jour
du bruit dans le monde. »
En 543, ’Abd-el-Moumen entra à Sedjelmâça. Il
pacifi a le pays et retourna à Maroc. Il attaqua ensuite
________________
1 Tachfi n se rendant d’Oran à Mers-el-Kebir, où il voulait
s’embarquer pour l’Espagne, fut précipité d’un rocher sur lequel passait
la route, par son cheval effrayé du bruit des fl ots.
194 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
les Beni-R’ouat’a, qui le mirent d’abord en fuite ;
mais il fi nit par triompher d’eux, et les passa tous au
fi l de l’épée, à l’exception des enfants.
Les habitants de Sebta reconnurent son autorité,
se révoltèrent ensuite à l’instigation de leur k’âd’i
’Aïad, et se donnèrent pour chef Ben-R’aneba. ’Abdel-
Moumen marcha contre ce rebelle et dispersa
son armée. Alors les gens de Sebta lui demandèrent
l’aman, qu’il leur accorda ; mais cependant il obligea
’Aïad à aller habiter le Maroc. Dans cette même année,
les troupes d’Abd-el-Moumen prirent Mek’nês(1)
de vive force, après un siège de sept ans. Il arracha
aussi Kartaba et Djian(2) aux Lemtouna.
En 544, il se rendit maître de Miliana et de Bougie,
où régnaient les Beni-H’ammad. Cette dernière ville
ne fut prise qu’après un siège. Iah’ia-ben-el-’Azîz, qui
l’occupait, se rendit après avoir obtenu l’aman. Il fut
envoyé à Maroc avec sa famille. Le premier qui régna
à Bougie fut H’ammad-ben-Ioucef-Balkin, dont j’ai
déjà parlé dans l’histoire des princes de Senhadja. Il
s’était révolté contre son neveu Badis, et la guerre fut
longue entre eux. Quoique beaucoup d’autres villes lui
fussent soumises, il choisit Bougie pour sa capitale, et
ses descendants y régnèrent jusqu’au temps d’Abdel-
Moumen. Voici la succession de ces princes : d’abord
H’ammad, comme je viens de le dire ; puis son fi ls
El-K’aïd-ben-H’ammad ; ensuite son second fi ls
_______________
1 Mequinez en Espagne.
2 Cordoue et Jaen.
LIVRE SIXIÈME. 195
Moh’ammed, puis Balkin-ben-Moh’ammed ; après
lui, En-Nâc’er-ben-’Ala-en-Nas-ben-Moh’ammed ;
puis El-Mans’our, fi ls du précédent; puis En-Nâc’er,
ensuite Badis-ben-el-Mans’our-ben-en-Nâcer ; puis
El-’Azîz-ben-el-Mans’our, frère du précédent ; puis
enfi n le fi ls de celui-ci, Ih’ia-ben-el-’Azîz, qui fut le
dernier des Beni-H’ammad. ‘Abd-el-Moumen s’empara
de tous leurs états, tels que Bône, Beni-Mezr’ana,
qui est l’Alger d’aujourd’hui, Constantine et autres
villes. Après cela, il retourna à Maroc. En 551, les habitants
de Grenade le reconnurent. En 553, il partit de
Maroc et se dirigea vers l’Afrique, à la tête de forces
si considérables qu’il’ est impossible de les évaluer.
Il arriva au Zâb et aux terres d’Afrique, massacrant
ceux qui lui résistaient et donnant l’aman à ceux qui se
soumettaient. Il parvint devant Tunis, en commença le
siège, et, trois jours après, ayant laissé assez de troupes
pour le continuer, il se porta sur K’aïrouân et sur
Sfax, dont il s’empara. De là il marcha sur Mohdïa. Le
siège de cette ville dura sept mois, pendant lesquels
il la serra étroitement par terre et par mer, l’attaquant
avec ses machines, et ne lui laissant de repos ni jour ni
nuit, jusqu’à ce qu’enfi n il s’en rendit maître. Il y fi t
un grand massacre des chrétiens qui l’occupaient et y
réinstalla son ancien gouverneur El-H’acen-ben-Aliben-
Iah’ia-ben-Temin-es-Senhadji, qui l’avait perdue.
El-H’acen, lorsque les chrétiens eurent pris sa ville,
s’était retiré auprès de son parent Ben-H’ammad ; mais,
s’étant ensuite aperçu qu’au lieu des secours qu’il en
196 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
attendait, celui-ci se disposait à lui faire un mauvais
parti, il se réfugia à Alger, où il resta jusqu’au temps
d’Abd-el-Moumen. Lorsqu’il eut appris que ce prince
se disposait à marcher vers l’Est, il se rendit dans son
armée, le reconnut pour son souverain et le suivit au
siége de Mohdïa, où ‘Abd-el-Moumen le rétablit, et où,
dès lors, les prières publiques furent faites au nom de
l’êmir, de même qu’à Tunis, dont il s’empara ensuite.
En un mot, ‘Abd-el-Moumen conquit toute l’Afrique,
de Tlemsên à Bark’a, y installa ses agents et ses k’âd’i,
et personne ne lui en disputa plus la possession. On dit
que Mohdïa fut prise en 555; Dieu le sait.
Dans le cours de la même année, il fi t arpenter
l’Afrique depuis Bark’a jusqu’à Sous la plus occidentale.
Toute cette superfi cie fut évaluée au farsekh
et en milles carrés. On déduisit du total un tiers pour
les montagnes, les lacs, les rivières, et le reste fut imposé,
chaque kabila devant payer sa contribution en
nature. ‘Abd-el-Moumen fut le premier qui adopta ce
système d’impôts.
L’êmir retourna ensuite dans le Mor’reb, emmenant
avec lui mille familles de chaque kabila. En 556,
désirant visiter l’Andalousie, il y passa et retourna ensuite
à Maroc. En 557, il donna des ordres pour que l’on
construisît des navires, afi n de pouvoir faire la guerre
aux chrétiens par mer aussi bien que par terre. Il parvint
à avoir une marine militaire de près de sept cents
voiles. Il fi t aussi confectionner des fers de fl èche dans
tous les pays; on en fabriquait dix quintaux par jour.
LIVRE SIXIÈME. 197
Il rassembla ensuite toutes ses forces, qui se composaient
de troupes régulières et des contingents des
tribus, et leur annonça la guerre sainte. Aucun de ses
prédécesseurs n’avait eu une armée aussi nombreuse
que celle que formait cette immense réunion d’Arabes
et de Kabiles de l’Est et de l’Ouest et de Mouah’eddin.
Il y avait en tout trois cent mille cavaliers, dont
quatre-vingt mille Metoua. Le nombre des fantassins
était de cent mille.
Lorsque ces masses furent réunies, on aurait dit
que la terre était trop étroite pour les contenir. Mais
l’émir fut atteint, à cette époque, de la maladie dont
il mourut au mois de djoumad-el-akher de l’année
558. Il était âgé de soixante-trois ans, d’autres disent
soixante-quatre. La durée de son règne fut de trentetrois
ans et cinq mois. Gloire à celui qui ne meurt
pas ! ’Abd-eI-Moumen fut inhumé à Tinmâl, à côté
d’El-Mohdi.
Ce prince était un savant du premier ordre et un
grand orateur ; il était versé dans la théologie, n’ignorait
rien de ce qu’a dit le prophète et possédait, en un
mot, toutes les sciences, tant sacrées que profanes,
telles que l’astronomie, la rhétorique et l’histoire.
Aussi propre à l’action qu’au conseil, il brillait par
son courage. Dieu favorisait toutes ses entreprises.
Former le projet de prendre une ville et s’en rendre
maître étaient la même chose pour lui. Il était doux
dans le Commandement, généreux et affable. Il estimait
les savants et s’en entourait; il était aussi poète.
198 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Un versifi cateur, que je crois être de Benzert, lui
présenta un jour un poème à sa louange, qui commençait
ainsi : « Aucun de ceux qui agitent les épaules, soit
parmi les blancs, soit parmi les noirs, n’a un courage
égal au vôtre. » Lorsque le poète en fut là, le prince
l’arrêta, lui fi t donner 1 000 dinars et le renvoya. Mais
notre homme, chaque fois qu’il se trouvait chez l’émir,
reprenait son récit, et chaque fois l’émir le faisait taire,
toujours en lui donnant 1 000 dinars, tellement qu’il en
reçut 40 000 en tout. Un de ses confrères lui dit alors : «
Jusqu’à quand importuneras-tu le khalife ? Ne crainstu
pas qu’à la fi n il ne se fâche ? car enfi n il t’a déjà
enrichi. » Le poète eut peur et partit. ’Abd-el-Moumen
demanda un jour de ses nouvelles, et on lui apprit son
départ. « Dieu me pardonne, dit le prince, cet homme
se sera imaginé des choses qui ne sont pas dans ma
pensée. » — « Pourquoi, lui dit-on alors, n’avez-vous
jamais voulu entendre le reste de son discours ? »
— « Eh ! que voulez-vous, reprit l’émir, qu’on puisse
dire après un pareil début ? »
Que Dieu accorde miséricorde à ces créatures
d’élite. Elles périssent, mais leur mémoire ne périt pas.
Tuesday, 7 July 2009
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