COMMANDEMENT DE MOH’AMMED.
Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-Pacha, fils
d’Abou-et-Tefer-Mourad, éleva très-haut la puissance
et la gloire des beys. Dans le gouvernement de Tunis, il
s’acquit une renommée impérissable, et fi t des choses que
ni les Beni-H’afez, ni personne autre n’avaient pu faire.
Son père lui avait donné le titre de bey de son
vivant, lorsqu’il fut élevé lui-même à la dignité de
pacha. Après la mort de Mourad, il le remplaça et se
conduisit en tout avec énergie. Il traita ses subordonnés
avec bienveillance, s’entoura d’hommes d’une
fi délité éprouvée, et éloigna les perturbateurs.
Moh’ammed était à la fl eur de l’âge lorsqu’il
parvint au pouvoir. Il était d’une taille moyenne, mais
d’une beauté remarquable ; personne ne pouvait lui être
comparé à cet égard. Ses avantages physiques étaient
384 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
relevés par les qualités les plus brillantes du coeur et
de l’esprit.
Ben-Sandal, qui avait été le secrétaire de son
père, fut son conseiller intime. Les lieutenants en
campagne, étaient Ramd’ân-Bey, H’uceïn-Bey, Djaffar-
Bey, et Moustafa-Bey. Celui-ci ne le fut qu’en
dernier lieu. Chacun de ces beys jouissait d’une
grande considération parmi les grands du pays. Ils
étaient, du reste, les plus distingués des mamelouks.
Ces quatre beys formèrent une grande quantité d’offi
ciers capables, qui parvinrent à de hauts emplois, et
qui faisaient rentrer les contributions. Les bornes de
cet ouvrage ne me permettent pas de les nommer. Je
me contenterai de parler de Moh’ammed.
Il n’est personne dans le pays qui n’ait entendu
célébrer ses louanges. Il était doux et affectueux dans
ses manières, doué d’un esprit sain, pénétrant et à
vues élevées. Toujours maître de lui, il comprimait
les mouvements de la colère, et ne laissait libre cours
qu’aux sentiments généreux. Plein de prudence et de
circonspection, il ne divulguait jamais intempestivement
ses projets. Libéral jusqu’à la prodigalité, il
donnait sans crainte de s’appauvrir; ses amis et ses
ennemis lui ont également rendu justice à cet égard. Il
recherchait la société des hommes instruits et des gens
de bien, protégeait les étrangers, et aimait que l’on sût
ce qu’on avait à gagner à être au nombre de ses amis.
Les savants étaient en grand crédit auprès de lui, et
il prenait souvent part à leurs conversations. Il faisait
LIVRE HUITIÈME. 385
des pensionsà ses créatures, selon la nature et l’importance
de leurs services, et devançait souvent les époques
fi xées pour les payements. Outre ces pensions, il
leur faisait des coutumes qui consistaient en blé, bétail,
dattes et objets d’habillement. Il allait souvent au delà
de ce qu’il avait promis. Ce qu’a dit de lui Abou-’Abd-
Allah-Moh’ammed-ben-Moustafa-el-Azh’ari, suffi t
pour prouver sa générosité. Abou-’Abd-Allah disait :
« Si l’on me posait trois questions, je répondrais non,
dût-on me couper la tête. » J’ai fait connaître les deux
premières(1) ; voici la troisième, que j’avais réservée :
« Si l’on me disait Avez-vous jamais connu un homme
plus généreux que Moh’ammed-Pacha ? je répondrais
non. » Cet éloge du savant suffi t à la gloire du pacha.
Si quelqu’un venait me dire que le cheikh a parlé
ainsi parce qu’il s’était ressenti lui-même de la générosité
du pacha, et que le coeur se laisse gagner par
les bienfaits, je répondrais que je conviens de cela,
mais qu’ici la reconnaissance n’a pu-prendre d’autre
langage que celui de la vérité, car la vérité était audessus
de toute exagération possible. Les traces de la
générosité de ce pacha sont partout visibles. Il n’est
personne qui n’ait des amis et des ennemis; il en a
toujours été ainsi. Les amis louent, les ennemis blâment
; mais, quant au pacha Moh’ammed, amis et
ennemis ont été d’accord pour reconnaître ses vertus.
C’est là, certes, la meilleure preuve de leur réalité.
Moh’ammed eut d’abord pour collègues, dans le
_______________
1 Dans le premier livre
386 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
commandement de l’armée, Radjeb-Bey et Selîmân-
Bey, qui étaient, en mérite et en réputation, bien audessous
de lui. Après leur mort, il fut seul en possession
du commandement. Pendant qu’il le partageait
encore avec ses deux collègues, la plupart des Arabes
se soulevèrent. Les Oulâd-Saïd, race maudite, donnèrent
l’exemple. Que Dieu, qui n’aime pas les pervers,
refuse toute félicité à cette tribu exécrable, qui a été
cause de tant de maux, de la perte de tant d’hommes,
de la ruine de tant de familles ! Depuis bien des années
ces Arabes maudits causaient des troubles qui avaient
enfi n abouti à cette fatale bataille de 1037, entre les
Tunisiens et les Algériens. J’en ai déjà parlé. Depuis
lors ils ne cessèrent de s’agiter. Ils s’habituèrent à la
guerre contre les Turcs, attaquant ou battant en retraite
à propos. Mourad-Pacha les avait longtemps combattus.
Il méditait leur extermination; mais il mourut
sans avoir pu atteindre le but qu’il se proposait. La
ville de H’amma, qui depuis sept ans était en révolte,
était leur refuge et leur point d’appui.
Tous les Arabes d’Afrique sont mauvais; mais les
Oulâd-Saïd sont les pires. Les Beni-Chenouf, de leur
côté, commandaient en vainqueurs dans les out’ans
de Kef. Cet état de choses dura jusqu’à ce que Dieu
arma contre eux Moh’ammed-Pacha, qui fi t périr leurs
chefs, et réduisit les riches au niveau des pauvres.
Moh’ammed-Pacha se mit à la tête de l’armée
d’hiver(1) en 1041, et rétablit la tranquillité dans le pays
_______________
1 C’est cette armée qui va tous les ans dans le Belad-el-Djerid.
LIVRE HUITIÈME. 387
de K’aïrouân, que les Oulâd-Saïd avaient ruiné. Il y
installa pour k’âïd ’Ali-el-H’ennachi, guerrier habile.
Il entra ensuite dans le Djerid, où il leva les contributions.
Radjeb était, dit-on, avec lui dans cette expédition.
C’était un homme fort commun que ce Radjeb ;
il n’aurait rien été sans son frère Ramd’ân. Les Tunisiens
parlent de trois hommes supérieurs qui avaient
occupé un haut rang dans le pays, et qui avaient laissé
après eux des frères tout à fait incapables de les remplacer.
Un de ces trois hommes était Ramd’ân, qui
s’était acquis une grande réputation. Ce ne fut pas
Radjeb, son frère, qui put remplir le vide qu’il avait
laissé ; mais il profi ta de ses restes. Radjeb, à sa mort,
laissa un fi ls qui, lui aussi, eut des prétentions ambitieuses;
mais il ne fi t rien qui les justifi ât.
Dès que Moh’ammed eut le commandement à
lui seul, il ne s’occupa que de rétablir l’ordre dans le
pays et de châtier ceux qui le troublaient. Sa politique
adroite arma les Beni-Chenouf les uns contre les
autres, et parvint à effacer leur nom de la terre. Il se
dirigea sur H’amma, qui était en état de rébellion depuis
sept ans, et servait de point d’appui et de refuge
aux Oulâd-Saïd. Il réunit, pour cette expédition, des
troupes de tous côtés. Il arriva devant la ville rebelle
le(1) 1044 ou 1045. Il tenta d’abord les voies de négociation
par l’entremise des marabouts, promettant
l’oubli du passé et un pardon général. Mais ses propositions
généreuses ayant été repoussées, il jura qu’il ne
_______________
1 La date est restée en blanc dans le texte.
388 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
s’éloignerait pas avant que Dieu eût décidé entre les
révoltés et lui. Les travaux du siège furent poussés
avec activité; l’artillerie prit position ; les dattiers
des environs de la place furent coupés ; les troupes
se relevaient aux attaques, de manière que le feu ne
cessait pas, et beaucoup de monde périt de part et
d’autre. Les assiégés reçurent des secours de l’extérieur;
mais ils ne leur servirent à rien.
Moh’ammed-Pacha, malgré leur obstination, ne
cessa pas de leur envoyer des messages pour les exhorter
à écouter la voix de la raison, afi n qu’une fois
vaincus ils n’eussent aucune excuse à alléguer ; mais,
loin de l’écouter, ils ne se défendaient qu’avec plus
d’énergie. Chacun d’eux paraissait être sous l’inspiration
d’un démon. H’amma était bien fortifi ée et peuplée
d’hommes habitués à la guerre. Les remparts étaient
entourés d’un bon fossé et d’une forêt de dattiers. Les
révoltés se disaient que, quand même Moh’ammed
resterait des années entières sous leurs murs, ses efforts
seraient impuissants. Ils furent vaincus cependant, et
tous les malheurs les accablèrent. L’homme ne peut
connaître les arrêts divins : ce que Dieu ordonne doit
s’accomplir. Les combats ne cessaient ni jour ni nuit.
Moh’ammed n’épargnait ni hommes ni argent. Enfi n
le succès couronna ses efforts. La ville, exténuée, fut
enlevée de vive force, et fut livrée à la discrétion du pacha.
Les hommes furent tués et les femmes réduites en
captivité. Les richesses des vaincus devinrent la proie
des vainqueurs ; les rochers furent teints de leur sang, et
LIVRE HUITIÈME 389
leurs demeures furent détruites. On parla au loin de
ce sac terrible.
Lorsque Moh’ammed-Pacha eut accompli ce
qu’il voulait faire, il envoya l’aman à ceux des habitants
que la fuite avait soustraits au carnage. Il leur
ordonna de s’établir au dehors de la ville, et, après
avoir frappé du tranchant du sabre, il frappa du sabre
de la clémence. Ces Arabes s’engagèrent à payer le
kharadj. Les soumissions furent nombreuses.
H’amma fut prise à la fi n du mois de h’adja
1045. Lorsque la nouvelle s’en fut répandue parmi
les autres révoltés, ils craignirent le sort de cette ville.
Les habitants de la montagne de Ouslat, qui avaient
montré beaucoup d’insolence jusque-là, commencèrent
à changer de ton.
Après sa victoire, Moh’ammed retourna à Tunis.
La crainte se glissa dans le coeur des raïas, qui virent
que la fortune du pacha s’élevait sur les ruines de
celle des rebelles. Moh’ammed combattit ensuite les
Beni-Chenouf de la manière que nous avons dite, et
ne se reposa pas qu’ils ne fussent tous anéantis. Ceux,
en petit, nombre, qui parvinrent à se sauver, trouvant
la terre trop étroite pour qu’ils pussent se soustraire à
ses recherches, fi nirent par implorer sa clémence. Les
BeniChenouf s’étaient rendus maîtres de tout le pays
de Kef, et avaient été la principale cause de la bataille
de 1037, entre les Tunisiens et les Algériens. Il étais
réservé à Moh’ammed-Pacha de les réduire, Il s enrichit
de leurs dépouilles, les chassa de leurs demeures,
390 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
et ne laissa d’eux aucune trace. Ils avaient acquis une
funeste célébrité et de grandes richesses pendant qu’ils
dominaient le pays de Kef. Ils les conservèrent jusqu’à
ce que Moh’ammed les eût réduits au comble de
la misère. Alors tous les Arabes se soumirent, ruinés
par les armes de Moh’ammed. Les Oulâd-Faïs(1), qui
n’avaient d’autres guides que les démons, furent harcelés
par lui jusqu’à ce qu’il les eût réduits au néant.
Que Dieu récompense Moh’ammed dans l’autre
monde pour avoir puni les Oulâd-Saïd dans celuici
! car il les poursuivit sans relâche, leur arracha les
richesses qu’ils avaient injustement acquises, et les
força à payer l’impôt. Ils furent réduits à nier leur origine
; car, lorsqu’on demandait à l’un d’eux de quelle
tribu il était, il se serait dit juif plutôt que d’avouer
la vérité. Ils cessèrent d’être réunis; on les dispersa
de tous côtés ; ils furent misérables, et placés sous la
dépendance de ceux qui les retenaient chez eux.
Le pacha remplit dignement sa tâche. Il fut l’instrument
dont Dieu se servit pour frapper les oppresseurs
et rendre la tranquillité aux peuples. Il rendit les
routes si sûres, que la moindre petite troupe de voyageurs
pouvait les parcourir sans danger. N’aurait-il
fait dans sa vie que cette bonne action de détruire la
race des pervers, que la plus haute récompense lui serait
due dans l’autre monde pour prix de cette oeuvre
_______________
1 L’auteur désigne ainsi les Oulâd-Saïd par un misérable jeu de
mots qu’il a déjà employé. Oulâd-Saïd signifi e enfants de bonheur, et
Oulâd-Faïs, enfants de malheur, de perdition.
LIVRE HUITIÈME. 391
méritoire. Les Oulâd-Saïd ne purent se relever de
son vivant du coup qu’il leur porta. Ils ne sortirent
qu’après sa mort du tombeau d’ignominie où il les
avait plongés. Que Dieu frappe de nouveau leurs guides
pernicieux, qu’il les extermine depuis le premier
jusqu’au dernier !
Il faut compter parmi les actes utiles de Moh’ammed-
Pacha l’organisation qu’il sut donner à des Arabes
djouad(1) qui se rangèrent sous ses ordres, et qui,
depuis, furent employés à la rentrée des contributions.
Je ne ferai pas leur histoire, qui serait fort longue.
Parmi les principales actions de guerre de Moh’ammed-
Pacha, on doit compter la réduction de la montagne
de Mat’mat’a(2), qui était en état permanent de révolte.
Il entreprit cette campagne en 1048. Il fi t le siége
de la montagne comme il l’aurait pu faire d’une ville, la
resserrant de toutes parts, jusqu’à ce que les habitants
se fussent soumis à payer le kharadj par tête. Alors il
leur accorda l’aman pour eux et pour leurs familles.
Auparavant, ces rebelles, confi ants dans la hauteur de
leur montagne, se croyaient invincibles. C’étaient de
ces Berbères dont l’origine remonte à Djalout. Dieu
leur envoya le pacha comme il avait envoyé Daoud
contre leurs ancêtres. Il fi t construire un fort dans leur
montagne, et leur imposa le kharadj qu’il jugea convenable.
Après cela il passa à d’autres tribus.
Une de ses expéditions fut dirigée contre les gens
_______________
1 Arabes nobles, distingués, de pure race.
2 Au Sud de K’âbes.
392 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
d’Amdoun, à qui il fi t éprouver tous les maux de la
guerre. Quoiqu’ils fussent défendus par leurs montagnes,
il les réduisit. Avant lui, ils ne payaient que ce
qu’ils voulaient; car leurs montagnes sont d’un accès
diffi cile, et leur offrent de nombreux lieux de refuge
et de défense. Le pacha marcha contre eux avec sa
cavalerie et son infanterie. Il leur livra un combat où
beaucoup d’entre eux périrent, pénétra de vive force
dans leurs montagnes, et leur enleva leurs femmes
et leurs enfants. Il abattit leur orgueil et leur esprit
de révolte. Il pardonna à ceux qui survécurent et les
obligea à payer l’impôt, ainsi qu’il l’avait fait pour
les autres tribus.
Les Arabes furent abattus sous ce chef redoutable.
Les plus puissants furent, devant lui, comme des enfants
sans force. Les Oulâd-Abi-el-Lil, qui avaient tant
de puissance sous les Beni-H’afez, les Oulâd-H’amza,
les Oulâd-Soula, furent mis sous le joug. Ces Arabes
sont ceux dont Ben-en-Nâdj a dit que c’était un crime
que de leur vendre des armes. El-Barzali a dit aussi que
les Arabes d’Afrique doivent être traités comme les
ennemis de la religion(1). El-Fek’ani n’a pas plus d’estime
pour eux. Il les considère comme des pervers sans
foi ni loi, capables de toute sorte de crimes. Ceux qui
les connaissent savent les juger. Dieu les réduisit sous
_______________
1 K’âcem-ben-Moh’ammed-el-Barzali, un des continuateurs
de la grande histoire de Damas, commencée, dans le VIe siècle de
l’hégire, par Ben-’Asseker. El-Barzali l’a continuée jusqu’en 738.
Cette histoire, à propos de Damas, traite de toute sorte de sujets.
LIVRE HUITIÈME. 393
l’administration de Moh’ammed-Pacha. C’était au
point que les marchands pouvaient partout circuler
sans armes avec leurs marchandises, tant la terreur
qu’inspirait ce pacha était grande. Ce ne fut pas une
époque favorable pour ces peuplades perverses,
qui furent réduites aux emprunts pour acquitter les
contributions énormes dont on les accabla. Lorsque
Moh’ammed les eut réduites sous le joug de l’obéissance,
il fi t disparaître petit à petit les cheikhs infl
uents qui auraient pu les entraîner à la révolte, tels
que ’Ali-ben-’Ali-’Abd-es-Samed et son fi ls Abou-
Zïan ; il en purgea le pays.
La tribu des Drîd lui fut très-dévouée ; un grand
nombre de cavaliers de cette tribu faisaient partie de
ses troupes. Avec les cavaliers des tribus soumises, il
forma les zmala, qui lui servaient à combattre les rebelles.
Il répartit ses zmala sur les points les plus importants
du pays ; chacune d’elles était commandée par un
des siens, tel, par exemple, que K’âïd-H’acen-el-Menteceb-
Bey. Celui-ci était le plus brave de ses guerriers;
ses enfants et ses neveux existent encore, et comptent
parmi les cavaliers arabes. Je parlerai d’eux plus loin.
Le k’âïd ’Ali-el-H’ennachi et le k’âïd Ah’med-er-
Resgui commandaient aussi les zmala ; ils étaient des
plus considérables. Il y en avait plusieurs autres d’un
moindre rang. Il mit à cheval des soldats zouaoua,
qu’on nomma sbah’ïa(1), et qui l’accompagnaient dans
toutes ses courses. Il créa d’autres sbah’ïa, qu’il établit
_______________
1 Ce que nous appelons spahis.
394 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
à K’aïrouân, à Kef, à Badja ; ils furent chargés de la
police du pays, et ils la fi rent fort bien.
Un des événements les plus remarquables de
l’époque fut la défaite des rebelles que commandait le
cheikh Khâled-ben-Nâc’er-el-H’ennachi. Ce Khâled
était le plus puissant des cheikhs des Arabes kabiles
qui s’étaient érigés en protecteurs(1) ; c’était un homme
avancé en âge; il avait eu souvent affaire aux troupes
algériennes, et souvent aussi il avait fait des courses
sur les terres de Tunis, car il était sur la frontière des
deux états. Comme il avait assez de forces pour gêner
les armées tunisiennes dans leurs opérations, on
l’avait longtemps ménagé, et même on avait quelquefois
acheté sa neutralité. Dieu suscita enfi n contre lui
Moh’ammed-Pacha, ce guerrier intrépide, qui le vainquit
en 1054, et l’obligea à se réfugier dans le pays de
Serat. Khâled avait pris position entre l’armée tunisienne
et une rivière. Le k’âïd H’acen le chargea à la
tête de ses vaillants cavaliers ; ce fut lui qui porta les
premiers coups, et décida la victoire en se mettant entre
l’ennemi et la rivière. Depuis cette affaire, Khâled
ne fut plus rien ; il eut bientôt recours à la clémence
de Moh’ammed, qui, avant sa mort, put voir tous les
Oulâd-Khâled à sa porte au nombre de ses serviteurs.
_______________
1 Manah’. Littéralement, ce mot veut dire gens qui empêchent.
Dans la, langue administrative de la Barbarie, il signifi e des indigènes
qui, sans aller attaquer le gouvernement, veulent rester libres
chez eux, et protègent, même contre lui, les mécontents qui se réfugient
sur leur territoire.
LIVRE HUITIÈME. 395
Lorsque la nouvelle de la défaite de Khâled arriva
aux autres Arabes kabiles, ils redoutèrent encore plus
le pacha, et se rangèrent à l’obéissance. Alors le commerce
fut fl orissant; alors les caravanes affl uèrent à
Tunis de toutes parts. Moh’ammed avait atteint le
but de ses efforts; sa gloire se répandit en tous lieux.
Les poètes de la ville et ceux des Arabes chantèrent
à l’envi ses louanges, et furent noblement récompensés.
Les révoltes cessèrent; tous les cheikhs des Arabes
désirèrent être compris au nombre de ses serviteurs.
Ben-’Ali, le cheikh des cheikhs des Arabes de
l’Ouest, se rangea à l’obéissance. Ce chef redoutable
avait plus d’une fois mis en fuite les troupes algériennes
; mais il céda à l’ascendant de Moh’ammed, et se
soumit à lui. Lorsqu’il mourut, il lui recommanda ses
enfants, qui ne furent cheikhs qu’avec l’autorisation
du pacha. Quand ils étaient pressés par leurs ennemis,
ils avaient recours à sa protection.
Lorsque Moh’ammed-Pacha eut soumis tout
l’intérieur du pays, il s’occupa des ennemis qu’il avait
personnellement à Tunis même. Plusieurs grands et
plusieurs k’âïds enviaient sa position et cherchaient
à ternir sa gloire ; mais lui, qui entendait le sort lui
dire, « Tu es maître du pays ; fais ce qui te conviendra,
car je suis pour toi,» résolut d’écraser ses adversaires
de la ville. Il commença par le plus puissant de tous,
’Abd-Allah-ben-H’oran, qui était k’âïd des k’âïds : il le
fi t arrêter et confi squa ses biens. Le k’âïd des k’âïds fut
alors contraint de reconnaître son autorité. Le cheikh
396 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Moustafa-el-Andalous(1) affectait de le braver en
tout ; depuis plusieurs années il n’avait pas daigné
paraître chez lui ; il confi squa ses biens et l’envoya
mourir loin de sa patrie. Il traita de la même manière
Salah’, cheikh des Arabes de T’eroud. Quand il eut
fait disparaître ses ennemis déclarés, il sévit contre
ceux de ses serviteurs qui se montrèrent ingrats envers
lui ; les senadra, ses secrétaires, savoir, Abou-el-
K’âcem-el-H’afzi et ‘Ali-Haoun, se virent dépouiller
des richesses dont il les avait comblés. Enfi n tout le
pays, la ville comme le dehors, n’eut plus autre chose
à faire qu’à lui obéir. Il fut plus réellement sultan que
les princes de la dynastie des Beni-H’afez. Alors il se
tourna vers les hommes de son siècle et s’écria : « Aije
encore quelqu’un à combattre ? » mais personne ne
répondit. Dieu donne l’empire à qui il veut.
Dès lors les courses de ses armées furent plutôt
des promenades pacifi ques que des expéditions de
guerre; les contributions rentraient d’elles-mêmes ;
les armées étaient au plus cinquante jours dehors. Il
attacha un k’âd’i à chacune d’elles, comme la chose
avait eu lieu sous les Beni-H’afez. Lorsqu’il marchait
lui-même, il prenait un carrosse, afi n de voyager plus
commodément.
Moh’ammed renvoyait presque tous les procès
_______________
1 Moustafa de Cardonas, dont nous avons parlé ci-dessus dans la
note de la page 344. Il habitait Krombalïa, où il avait une magnifi que
propriété. Il n’eut, aucun tort envers le pacha, qui ne fut mû, dans cette
affaire, que par le désir de s’emparer de sa terre. Il se retira à Bône, où,
comme nous l’avons vu, il fi t beaucoup de bien à l’agriculture.
LIVRE HUITIÈME. 397
à la justice ordinaire, ne se réservant la connaissance
directe que des faits graves qui intéressaient la sûreté
du pays. Ses mamelouks étaient nombreux et aussi
magnifi ques que des rois. Les présents qu’il envoyait
à la Sublime Porte étaient somptueux. On lui en envoyait
à lui-même de l’Irâk’, de Cham et de l’Égypte.
Des savants accouraient auprès de lui pour avoir part
à ses bienfaits ; il en arriva même de l’H’edjâz(1).
Lorsqu’il fut parvenu au comble de la puissance,
il voulut avoir un titre qui le mit à la hauteur des premiers
dignitaires de l’empire, et demanda à la Sublime
Porte celui de pacha : c’était en 1065. Il envoya à
Constantinople, à cette occasion, un présent magnifi
que, tel qu’il n’en était jamais venu des contrées de
l’Ouest. Ce présent fut offert au sultan des osmanlis,
au nom de Moh’ammed, par Ben-K’elman. Le sultan
en fut très-satisfait. Moh’ammed reçut, en 1068, sa
nomination à la dignité de pacha ; il fi t, en cette qualité,
une entrée solennelle à Tunis, et déploya la magnifi
cence d’un sultan dans cette cérémonie. Le jour
où elle eut lieu fut regardé par tout le monde comme
un jour heureux. Dès cet instant, Moh’ammed-Pacha,
jouissant d’une autorité supérieure et incontestée,
n’eut plus qu’à suivre les inspirations de son coeur bon
et généreux. Cette époque fut, pour le pays de Tunis,
la plus paisible et la plus heureuse du siècle. Il était le
lieutenant dut sultan, qui avait pour lui une vive affection,
et le rendait l’intermédiaire de ses grâces; mais,
_______________
1 Parties de l’Arabie où sont la Mecque et Médine.
398 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
en 1073, il désira le repos et la tranquillité pour luimême.
Il donna sa démission et se retira des affaires
après avoir assuré la position de ses fi ls et de ses
petits-fi ls. Mourad-Bey, son fi ls aîné, eut. le commandement
suprême de l’armée ; Abou-Abd-Allah-
Moh’ammed-Bey, le second, eut le sendjak’ de K’aïrouân,
Souça et Monestir; il est pacha au moment où
j’écris, et j’en parlerai plus tard. Son fi ls, H’acen, eut
le sendjak’ d’Afrique avec le titre de bey.
Moh’ammed-Pacha mourut dans la retraite, plein
de gloire et d’années, après avoir vu ce qui pouvait le
plus satisfaire son coeur, puisque ses fi ls et ses petitsfi
ls eurent tous le titre de bey, et furent dignes de leur
fortune. Dans sa retraite, il ne cessa de faire du bien,
et d’attirer chez lui les savants et les hommes distingués
; il était le refuge et la consolation des pauvres.
Les Tunisiens que frappait l’adversité s’adressaient
à lui avec confi ance, et sa bonté compatissante lui
faisait fermer les yeux sur les subterfuges qu’employaient
souvent des familles nécessiteuses pour
l’intéresser. Sa mort fut une calamité publique. Que
Dieu le récompense !
Je vais maintenant rappeler en peu de mots les
constructions d’utilité publique qu’on lui doit. Il fi t solidement
réédifi er le minaret de la grande mosquée, et
fi t établir au sommet une guérite où les mouaddenin(1)
étaient à l’abri des rigueurs de l’hiver et des chaleurs
_______________
1 Les crieurs qui appellent le peuple à la prière du haut des minarets
(au singulier, mueddin).
LIVRE HUITIÈME 399
de l’été; il y lit placer, sur une plaque de marbre, une
inscription en vers du chérif Es-Souci, inscription qui
porte son nom et la date de la construction. Il fi t réparer
en bonne maçonnerie un ancien aqueduc qui amenait
de très-loin, de Kessa, de l’eau à Tunis, et affecta
des ouak’f à son entretien. On travailla pendant un an
à cette construction, qui coûta des sommes énormes.
De nos jours, une partie de cet aqueduc a été détériorée
dans les guerres intestines dont notre pays a été le
théâtre.
Moh’ammed-Pacha fi t aussi construire, dans le
quartier des Azafi n, un hôpital pour les malades et les
vieillards, qui y trouvaient en soins, médicaments,
nourriture et vêtements, tout ce qu’exigeait leur état.
Cet établissement, auquel des ouak’f ont été affectés,
est encore dans un état très-prospère. Que Dieu agrée
cette bonne oeuvre de Moh’ammed ! C’est aussi à lui
que l’on doit la mosquée qui est à côté de la zaouïa du
cheikh Ben-’Arous. L’emplacement qu’elle occupe
était autrefois couvert de maisons qu’il acheta de gré
à gré à leurs propriétaires; il lui en coûta beaucoup
pour cela. La mosquée est une des plus élégantes de
l’Occident; elle est en tout digne de son fondateur;
des ouak’f sont affectés à l’entretien de ceux qui la
desservent. Il y a à côté une medressa pour l’enseignement
de la science sacrée. Son imam est de la secte
H’anefi a. Moh’ammed fi t construire dans cette mosquée
la tombe commune de sa famille, dont tous les
compartiments ne sont point encore terminés. Il y fi t
400 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
transporter les restes de son père, et y fut lui-même
ensevelie.
Sa bienfaisance s’étendait à tous les malheureux;
il racheta des chrétiens un grand nombre de captifs, et
même des navires, qu’il rendit à leurs propriétaires; il
envoya chaque année à K’aïrouân des aumônes pour
les pauvres de cette ville.
Sa générosité avait été bien constatée lorsqu’il
donna à Ah’med-Khodja, alors sandar de ses troupes,
le navire, les magasins et la sanïa de Ras-et-T’abïa,
qui lui avaient été adjugés par suite du règlement de
compte qui eut lieu entre lui et Selimân-Bey : c’était
un présent de cent mille dinars. La sanïa avait appartenu
aux Beni-H’afez.
Il fi t restaurer et embellir le Bardo, qui devint
plus magnifi que qu’il ne l’avait été sous les Beni-
H’afez. En voyant ce château, on peut se faire une
idée de la magnifi cence du pacha.
En voyage, comme chez lui, il avait toujours une
nombreuse suite de savants, de poètes, de musiciens,
enfi n d’hommes distingués dans toutes les branches des
connaissances humaines. Ils occupaient, dans sa cour,
des rangs plus ou moins élevés, selon leur mérite. Les
pensions qu’il leur faisait dépassaient cinquante mille
dinars, non compris les présents en objets d’habillement
et autres. Je ne parle pas des dépenses qu’il faisait
pour lui-même, pour sa maison, ses domestiques
hommes et femmes, enfi n pour les troupes ; jamais on
ne vit en Occident une pareille magnifi cence.
LIVRE HUITIÈME. 401
Il envoyait d’abondantes aumônes à la Mecque
et à Médine. Quelques habitants de ces deux villes
vinrent le trouver, et il les combla de biens. Lorsqu’il
était à Tunis, tous les honnêtes gens de la ville pouvaient
se présenter chez lui, et étaient sûrs d’être bien
reçus. Il avait une prédilection assez marquée pour
les habitants de K’aïrouân et pour ceux de Souça.
Les hommes le plus en crédit auprès de lui étaient
les deux muftis, savoir, le cheikh Abou-el-’Abbas-
Ah’med, dit El-’Abli, et le cheikh Abou-’Abd-Allah-
Moh’ammed, connu sous le nom d’El-’Aroui. Ce
dernier était son poète, son ami de coeur, celui qu’il
traitait avec le plus de distinction, et l’homme le plus
lettré de l’époque. Il a composé bien des poèmes à sa
louange et à celle de ses enfants. Il avait un fi ls également
fort distingué.
Dans les derniers jours de son existence,
Moh’ammed-Pacha, déjà atteint de la maladie dont il
mourut, écoutait assidûment ce jeune homme expliquant
le Boukhari devant son père, occupation sainte,
qui sanctifi a ses derniers jours, et le prépara à recevoir
les récompenses célestes.
Moh’ammed-Pacha mourut dans le mois de
choual 1076. Il y eut une foule immense à ses funérailles.
Son corps fut porté sur. les épaules des fi dèles,
et inhumé à côté de celui de son père, dans sa mosquée.
Je parlerai peut-être plus tard d’autres actes
utiles de Moh’ammed, lorsque je reviendrai sur les
beautés de Tunis, dans l’épilogue de mon ouvrage.
Tuesday, 7 July 2009
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