Tuesday, 7 July 2009

EPILOGUE QUATRIÈME PARTIE.

QUATRIÈME PARTIE.

Voici les cérémonies qui se font lorsqu’on termine
la lecture d’El-Boukhari(1).
Le jour et le lieu étant désignés, on se rend à
l’assemblée. Le cheikh se revêt de ses meilleurs habits
; la mosquée désignée est illuminée de lampes et
de bougies, et exhale l’odeur des parfums.
Mon père a composé un ouvrage sur ce qu’observent
les musulmans d’Afrique à la clôture d’El-
Boukhari. Il l’a intitulé ; Explication claire de la saine
doctrine. Il explique, d’après les docteurs, quelles sont
les qualités que doivent avoir ceux qui commentent
les écritures, et quel doit être l’ordre des séances. Il dit
ensuite que les docteurs sont d’avis qu’avant de passer
aux commentaires on doit lire les passages du K’oran
auxquels ils se rapportent. C’est, en effet, la méthode
adoptée chez les peuples d’Afrique. Lorsqu’on arrive
à la fi n de la lecture d’El-Boukhari, on lit, avant les
_______________
1 Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-ben-Isma’ïl-el-Boukhari, le
plus célèbre des théologiens musulmans, vivait dans le IIIe siècle de
l’hégire. Son grand ouvrage sur les traditions, intitulé Réunion des
vérités, est presque aussi vénéré que le K’oran. Abou-’Abd-Allah-
Moh’annned-er-Rachid, écrivain du VIIe siècle de l’hégire, a écrit la
vie d’El-Bokhari, le théologien, qu’il ne faut pas confondre avec Allahed-
Dîn-el-Boukhari, le grammairien qui vivait dans le VIIIe siècle.
508 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
commentaires, le sourat El-Melk, jusqu’au sourat El-
H’amma, et ensuite les petits sourats.
On fait ensuite des prières sur notre seigneur
Moh’ammed ; puis le professeur fait la lecture des
maximes du prophète. Mon père a écrit qu’à K’aïrouân
on fait, à cette occasion, une grande fête, pour
laquelle on néglige toutes les occupations mondaines,
quelque importantes qu’elles puissent paraître.
Lorsque le crieur public a annoncé que, tel jour, à
telle heure, à tel endroit, on terminera la lecture d’El-
Boukhari, et que l’instant est arrivé, on ferme les boutiques,
et tout le monde, hommes, femmes, enfants,
citadins et campagnards, se rendent au lieu désigné.
Le professeur fait d’abord l’éloge de Moh’ammed.
On chante ensuite ; puis le professeur adresse des
exhortations à l’assemblée et cherche à lui inspirer la
crainte de Dieu. Souvent l’auditoire fond en larmes ;
les fi dèles se repentent de leurs fautes et invoquent
la miséricorde de Dieu. Cette première solennité est
bien faite pour ramener les pécheurs dans la bonne
voie. Après cela, le professeur parle de la miséricorde
infi nie de Dieu et fait des salutations en l’honneur de
Moh’ammed (que la prière soit sur lui !) ; enfi n on
termine El-Boukhari. Cette cérémonie dure depuis le
lever du soleil jusqu’après son coucher.
A Tunis, on’ agit différemment : on ne lit El-
Boukhari qu’après le K’oran et le Chefa du k’âd’i ‘Aïad.
Mon père, qui a rapporté les usages de chaque peuple
en cette occasion, donne l’ordre des lectures tel qu’il
ÉPILOGUE. 509
existait alors(1). De nos jours, on a beaucoup retranché
de ces détails. De son temps, n’assistait pas qui
voulait à la lecture d’El-Boukhari ; aujourd’hui y va
qui veut ; la plupart ne le font que par vanité et pour
que l’on puisse dire : « Un tel comprend les commentaires
des lois du prophète. »
Les vrais savants ne lisent que par amour pour
Dieu; la lecture dure trois mois, et ils en célèbrent
convenablement la fi n. Mais il est des musulmans qui
ne font rien de tout cela ; ils se contentent de se vêtir
proprement, pour qu’on les prenne pour des lecteurs.
Il en est qui apprennent par coeur les explications des
docteurs sur le dernier chapitre d’El-Boukhari ; mais si
quelqu’un leur fait une question en dehors de ce qu’ils
ont retenu ainsi, ils ne savent que répondre. Ceux qui
agissent ainsi ne sont conduits que par la vanité, ou par
le désir d’usurper une place parmi les oulema ; mais
ce n’est que le plus petit nombre qui se conduit ainsi ;
en général, les Tunisiens ont de l’éloignement pour les
actions honteuses et mondaines ; ils célèbrent la clôture
d’El-Boukhari avec dévotion et humilité. Lorsque
le professeur a fi ni sa lecture, il récite la prière du
tesbieh(2) ; puis il remercie Dieu, et prêche l’assemblée
dans des termes appropriés à la circonstance. Il adresse
ensuite des voeux au ciel pour les assistants, et tout
_______________
1 Nous avons supprimé cet ordre des lectures, qui serait sans
intérêt pour les lecteurs de cette traduction.
2 Une des courtes formules qui composent la Salah’, série des
prières que doivent faire les musulmans cinq fois par jour.
510 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
le monde répète à haute voix : « Amen, amen, ô maître
des humains ! Louange à Dieu, maître du monde,
et salut sur ses envoyés ! » Après cela, on lit le fatah’
à plusieurs reprises, selon la coutume du lieu ; puis
chacun se retire, après avoir baisé la main du cheikh
et reçu sa bénédiction. Lui-même reçoit les grâces
d’en haut à cette occasion. Que Dieu donne à chacun
selon ses mérites !
Je vais terminer mon livre par les mots que le
maître du genre humain a prononcés, lui qui ne dit
pas de fausseté. Le prophète a dit : « Deux mots sont
chers à Dieu ; ils sont légers à la prononciation, mais
ils pèsent dans la balance. Louange à Dieu dans sa
gloire, louange à Dieu le très-grand ! »
O vous qui écoutez les voeux et pardonnez les
fautes, je vous supplie d’exaucer ma prière, au nom
de votre serviteur Moh’ammed, le plus noble des fi ls
d’Adam, au nom des préceptes divins lus dans cette
nuit où vous avez promis de distribuer vos grâces,
nuit de prières, d’honneurs et de miséricorde ! Je vous
demande le pardon de mes fautes ; je vous demande
votre indulgence pour cet ouvrage ; je vous demande
votre appui et votre miséricorde dans cette vie et dans
l’autre. J’ai commencé par confesser l’unité, je fi nirai
de même, ô maître du monde !
Je déclare que ce livre a été terminé dans la nuit, au
milieu du mois de ch’aban, le béni, de l’année 1092 de
l’hégire, par le pauvre de Dieu, qui confesse ses erreurs
et ses fautes, El-H’adj-Moh’ammed-ben-el-H’adjÉPILOGUE.
511
’Omar-es-Seffar-er-Raïni-el-K’aïrouâni, dans la
zaouïa de Meradïa. Que Dieu accorde sa bénédiction
à celui qui l’a bâtie !
Que le salut et la prière soient sur notre seigneur
et notre maître Moh’ammed et sur les siens ! Louange
à Dieu, maître de l’univers !

FIN DE L’HISTOIRE DE L’AFRIQUE.

EPILOGUE TROISIÈME PARTIE.

TROISIÈME PARTIE.
Nous allons parler de quelques usages particuliers
aux Tunisiens, et qui les ont mis en renom parmi les
autres peuples de l’Occident. Je ne rapporterai pas en
ÉPILOGUE. 487
détail toutes les excellentes choses dont. Tunis peut se
vanter ; je me contenterai de les faire connaître sommairement.
Tunis était naguère la plus heureuse et la
plus riche des villes; ses habitants étaient dans la joie
et la sécurité; les voyageurs s’y arrêtaient avec délices
: tout cela est un peu. changé maintenant ; cependant
il en reste encore quelque chose que je rapporterai
pour que ceux qui veulent le savoir le sachent.
S’il est en Occident une ville qui ait le droit
d’être fi ère, c’est Tunis. Le voyageur qui y arrive en
est émerveillé. Ce qui prouve l’aisance dont jouit la
population de cette cité, c’est que la plupart de ses habitants
ont des maisons de campagne où ils passent,
avec leurs familles, l’automne et l’été. Ceux qui sont
dans le commerce vaquent à leurs occupations dans
la journée, et, le soir, vont coucher dans leurs jardins,
où ils se livrent à la joie ; le lendemain ils reviennent
de bonne heure à la ville. Ce fut à cause d’eux qu’on
établit le marché de Rebah’, qui est le plus grand de
tous et qui ne s’ouvre qu’après le lever du soleil. Les
Tunisiens mettent beaucoup de pompe dans la célébration
des noces et des fêtes. Ils y introduisent même
des choses qui sont contraires à la loi. Les mets qu’ils
servent dans ces solennités sont particuliers au pays ;
tel est, par exemple, le mek’arouad, dont ils tirent vanité.
Il est assez connu pour que je puisse me dispenser
de le décrire. C’est leur meilleur plat de douceur;
ils ne voient rien au delà. J’ai rencontré des étrangers
qui l’ont trouvé eux-mêmes délicieux. Ils ont aussi un
488 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
excellent ragoût de viande qu’ils appellent merouzïa,
du nom d’une ville de la Perse. Ils le préparent avec
des épices et autres ingrédients recherchés. Ils aiment
à en manger après le jeûne. Il en est de même d’une
sorte de pain qu’ils font pour les fêtes, et qui n’est
pas en usage dans les autres pays; les Tunisiens tirent
vanité de sa grosseur et de sa beauté. Un de ces pains
peut, en effet, rassasier vingt hommes, et reste plus
d’un mois sans se gâter. Voici ce qu’on raconte de
son origine.
Il y avait autrefois à Tunis un gouverneur dont
l’administration fut longue et glorieuse ; on dit que
c’était Ben-Khorsân. Des méchants intriguèrent contre
lui auprès de son prince, et dirent à ce dernier :
« Voilà qu’il est devenu sultan, et qu’il ne reconnaît
plus votre autorité. » Ils l’engagèrent à le faire tuer. Le
prince partit avec son armée et marcha contre le gouverneur.
Lorsqu’il fut près de Tunis, Ben-Khorsân prit
deux pains très-grands et alla à sa rencontre. Arrivé
auprès de lui, il mit pied à terre, baisa l’étrier de son
maître et lui tendit les deux pains. Le prince les prit,
les examina et les lui rendit. Après quoi il tourna bride
pour retourner dans sa capitale, en disant à ses grands :
« Cet homme n’est pas un rebelle ; car il vient de me
dire dans un langage fi guré : Vous m’avez donné du
pain ; si vous voulez le reprendre, reprenez-le. » Le
prince avait compris que les intentions de Ben-Khorsân
étaient pures; il le laissa gouverneur de Tunis, et
partit satisfait. II se trouva que le jour où cette aventure
ÉPILOGUE. 489
eut lieu était celui de la fête. Les Tunisiens en rappellent
la mémoire en faisant usage, pendant cette même
fête, de pains semblables à ceux du gouverneur.
Voilà ce que l’on raconte au sujet de ces pains.
Pour moi, j’ai une autre version que voici : les femmes
du pays sont plus gourmandes que les hommes,
et n’aiment pas à travailler pendant les fêtes ; c’est
pour cela qu’elles font, dans ces occasions, ces gros
pains et la merouzïa, qui se conservent plus longtemps
que les aliments ordinaires.
Les fêtes durent quinze jours chez les Tunisiens
; c’est un usage bien établi. J’ai vu l’époque où
les marchés étaient fermés pendant ces quinze jours,
que les habitants passaient à la campagne et dans les
plaisirs. Une partie de ces usages sont maintenus,
d’autres ont été abandonnés.
Le 10e jour de moh’arrem est encore un jour de
réjouissance pour les Tunisiens, et ils cherchent à le
rendre le plus beau de tous. Il en est bien peu qui ne
dépensent beaucoup d’argent ce jour-là. Si l’on voulait
additionner tout ce qui se dépense en comestibles,
à Tunis, dans cette circonstance, on arriverait à une
somme énorme. On chôme aussi le 9 du même mois. Ce
jour-là on mange des poules avec un certain mets appelé
dïouda, qui a de la ressemblance avec le kenafah’
des Égyptiens, mais qui est plus épais. Les Tunisiens
disent, en plaisantant, que le fet’ir et le ma-it’ir doivent
être mangés avec des poules(1). Ils honorent plus
_______________
1 Le fetir est de la pâte sans levain, et c’est avec cette pâte que l’on
490 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
le 9 de moh’arrem que les autres peuples. Dans cette
fête, ils régalent leurs familles, et mangent des poules,
pour se conformer aux préceptes des médecins,
qui disent que, quoique l’abus de cette viande donne
la goutte, l’usage modéré en est bon. La coutume
veut aussi qu’ils fassent des aumônes ce jour-là. Les
boutiques où se vendent les fruits secs sont ornées
et d’un bel aspect. Chacun achète selon ses moyens,
et il est bien peu de marchands qui ne vendent pas.
J’ai entendu une conversation entre un Algérien et
un Tunisien, qui vantaient réciproquement leur pays.
Le Tunisien disait : « Je voudrais que ces boutiques
pussent être transportées, dans une nuit, à Alger,
dans l’état où elles sont, pour qu’on pût les y voir, et
qu’elles revinssent ensuite à leur première place. Je
suis sûr que vos femmes voudraient vous quitter(1) ».
C’était sans doute pousser l’exagération trop loin.
Mais ceux qui ont assisté à ces fêtes peuvent attester
qu’elles sont vraiment magnifi ques. On y vend des
instruments de musique et des jouets d’enfants pour
des sommes incalculables, ce qui prouve l’opulence
des habitants.
_______________
fait le mets appelé dïouda. Ma-it’ir signifi e ce qui vole. L’auteur répète
donc ici un misérable jeu de mots, basé sur la consonance qui
existe entre fetir et ma-it’ir.
1 C’est-à-dire qu’elles voudraient aller dans le pays où il y a
de si belles choses. Il y a bien des puérilités dans ce que dit El-K’aïrouâni
des fêtes de Tunis ; mais ces misères ont de l’importance pour
les peuples esclaves, à qui elles font momentanément oublier leur
servitude.
ÉPILOGUE. 491
Les Tunisiens honorent aussi beaucoup le mouloud(
1) c’est une de leurs plus grandes fêtes, car ils ont
une dévotion extrême pour celui qui naquit ce jour-là
et qui est le seigneur de toutes choses. Que la prière
de Dieu soit sur lui ! Le premier qui, en Occident,
donna de l’éclat à cette fête, fut le sultan Abou-’Enanel-
Merini. Que Dieu l’en récompense ! Son exemple
fut aussi suivi par les Beni-H’afez, et le premier qui le
suivit fut Abou-Farez-’Abd-el-’Aziz, au commencement
du IXe siècle de l’hégire. Que Dieu lui en tienne
compte ! Ses successeurs continuèrent à célébrer avec
pompe cette fête. Que Dieu leur rende selon leurs oeuvres
Ce jour-là les écoles sont ornées, les murailles de
ces établissements sont tapissées, des festons en décorent
les portes ; on y lit des poésies sacrées composées
en l’honneur du prophète. Il y a illumination de lampes
et de bougies. C’est une des plus belles nuits de
l’année. On prépare, pour l’amour de Dieu, d’excellents
mets qui sont distribués aux pauvres. Quelquesuns
le font par ostentation, mais Dieu récompense
chacun d’après le mobile qui le fait agir. Il y a, cette
même nuit, grande réunion chez le nakib-el-achraf ;
les personnages de marque et des savants y assistent.
On chante des hymnes avec accompagnement de musique.
De tous les côtés de la ville on accourt à cette
assemblée. Cette nuit n’a pas sa pareille.
Le nakib-el-achraf a certaines rétributions en
huile, cire et autres objets de nécessité, que lui accorde
_______________
1 Fête de la naissance de Mahomet:.
492 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
le gouvernement. Il jouissait de ce droit sous les
Beni-H’afez, et les Turcs le lui ont conservé.
J’ai vu autrefois, dans les deux zaouïa dites El-
Kechachïa, et El-Bak’rïa, de belles cérémonies qui
duraient quinze jours, et auxquelles on se portait en
foule. On y passait la nuit ; les chants religieux ne
discontinuaient pas ; mais elles sont tombées depuis
en désuétude. Quant aux autres zaouïa, il n’y avait
rien de déterminé pour ces cérémonies(1).
C’est à cause de leur zèle à célébrer le mouloud
que Dieu accorde tant de biens aux Tunisiens. Il peut
se passer, à cette fête, des choses contraires à la loi,
mais seulement par le fait de quelques ignorants qui
ne pensent pas mal faire. Ceux qui désireraient plus
de détails sur le mouloud n’ont qu’à consulter, pour
être satisfaits, le Mouerred-fi -Akbar du savant Djelaled-
Dîn-el-Assiout’i(2).
Le Ier mai(3) est aussi un jour de fête pour les
Tunisiens; ils dépensent, à cette occasion, des sommes
qu’on ne saurait évaluer, et font des mets qu’on
ne saurait décrire et parmi lesquels domine surtout le
_______________
1 C’est-à-dire que les personnes qui les desservaient réglaient
la fête à leur fantaisie.
2 Djelal-ed-Dîn-’Abd-el-Rah’mân-el-Assiout’i, écrivain célèbre,
né en Égypte dans le IXe siècle de l’hégire. On a dit de lui qu’il
avait fait plus de livres que les autres n’en avaient lu. Il a écrit sur la
grammaire, la rhétorique, la théologie, la médecine, l’histoire, etc.
3 Quoique les musulmans comptent par années lunaires, composées
de douze mois dont les noms sont tirés de la langue arabe, ils
se servent des noms de mois adoptés par les Occidentaux lorsque ce
qu’ils disent se rapporte à l’année solaire.
ÉPILOGUE. 493
markaz(1). Il n’y a que les pauvres qui n’en mangent.
pas. Il se vend beaucoup de fruits et de fl eurs. La
consommation de légumes et de fruits est plus considérable
ce jour-là que dans le reste de l’année. Les
Tunisiens parent l’intérieur de leurs maisons avec ces
fl eurs et ces fruits, et y dressent des espèces de boutiques.
Il y en a bien peu qui ne se conforment pas à cet
usage. On chante et on se livre à une joie immodérée.
L’allégresse est plus vive que dans les autres jours de
fête.
Ils avaient encore, vers l’an 1050, l’habitude de
se réunir hors des portes de la ville pour se réjouir
dans un lieu qu’on appelle Ouarda ; on y faisait des
parties où chacun payait sa quote-part et où l’on invitait
ses amis. On trouvait là des jongleurs, des chanteurs,
des musiciens et des marchands de fruits secs
et de confi tures. Les fêtes duraient quinze jours, et
commençaient, chaque jour, à l’ac’er, pour fi nir vers
le coucher du soleil. Elles offraient un spectacle plus
agréable que les autres fêtes, et se renouvelaient chaque
année. C’était un usage établi de père en fi ls. Ostad-
Mourad le supprima. Il reprit ensuite; mais il fut
défi nitivement supprimé par Ah’med-Khodja. J’ai vu
les fêtes d’El-Ouarda. Je ne sais pourquoi on a ainsi
nommé cet endroit; je présume que c’est parce qu’il
s’y trouvait autrefois des rosiers(2). Les fêtes ont été
abolies , mais le lieu a conservé son nom.
_______________
1 Espèce de saucisses faites avec du boeuf.
2 Ouard est le none de la rose en arabe.
494 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Quant, aux réjouissances qui se font dans l’intérieur
des maisons, elles ont encore lieu; elles ont même
pris plus d’éclat. Les femmes luttent entre elles à qui
sera la mieux parée et fera les meilleurs ragoûts.
Personne ne connaît, à Tunis, l’origine de la
fête de mai. Les personnes qui veulent dénigrer les
Tunisiens disent qu’elle a été instituée en l’honneur
de Pharaon. Que Dieu le maudisse ! Comment pourraient-
ils l’honorer ? Ces mêmes personnes citent à
ce propos le passage du K’oran qui commence ainsi :
« Je vous verrai le jour de la fête. » Les défenseurs
des Tunisiens disent, au contraire, qu’ils célèbrent la
victoire que Dieu accorda à Moïse sur Pharaon. Que
le salut soit sur Moïse ! Au reste, nous n’avons que
faire de tout cela. C’est un des beaux jours de l’année.
J’ai entendu les savants de Tunis donner une explication
que la raison peut admettre. Ils disent que le
soleil de mai nuit aux enfants qui n’ont pas atteint la
puberté, et que c’est pour cela que les parents établissent,
dans l’intérieur de leurs maisons, ces espèces de
boutiques, afi n que les enfants n’aillent pas au soleil,
et jouent dans la maison, et non au dehors. Les Tunisiens
mettent aussi sur le nez de leurs enfants un peu
de goudron, à cause des vertus qui sont attachées à
l’odeur de cette résine. Dieu en sait davantage.
Il y a des personnes qui prétendent que ce jour
est celui du Nourouz ; mais elles ne savent pas ce
.que c’est que le Nourouz ; elles ignorent pourquoi il
arrive dans le mois, de mai, et non dans un autre, et
ÉPILOGUE. 495
pourquoi on le célèbre à cette époque. J’ai acquis la
certitude que c’est bien en effet le Nourouz qui tombait
jadis à un autre mois, et qui est arrivé dans celui-ci. Il
y a bien des choses à dire là-dessus. J’en rapporterai
une partie, afi n que le lecteur sache que les premiers
habitants de Tunis n’agissaient pas sans discernement.
J’ai extrait ces renseignements de divers écrivains(1).
Nourouz est un mot persan qui veut dire nouveau
jour ; nou signifi e nouveau, et rouz, jour. Les Persans
mettent l’adjectif devant le substantif. Le premier qui,
chez eux, distingua ce jour, fut Djam-Chid, surnommé
EI-Fichdania; il appartenait aux premières générations
et fut le troisième de leurs rois. Il vivait avant Abraham,
sur qui soit le salut ! Djam-Chid veut dire rayon
de la lune ; djam signifi e lune, et chid, rayon. Il était
maître de sept royaumes. Son administration fut juste.
Il classa les professions de manière à ce que personne
ne pût quitter la sienne pour en prendre une autre. Ce
fut lui qui ordonna de célébrer le Nourouz.
Ce prince était clément. Chaque branche de son
administration avait un sceau particulier. Celui de la,
guerre portait ces mots, condescendance, douceur. On
lisait sur celui des fi nances clémence, prospérité ; sur
celui des ambassadeurs, droiture, confi ance, et sur celui
_______________
1 El-Ma’çoudi a traité ce sujet dans son livre intitulé l’Indicateur
et le Moniteur, dont M. de Sacy a publié de longs extraits dans le
tome VIII des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque
royale. Il en parle aussi dans son grand ouvrage historique, intitulé
les Prairies d’or et les Mines de perles, dont M. de Guignes a donné
l’analyse dans le tome Ier du même recueil.
496 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
des commandants de province, politique, justice. Les
traces de ces choses existèrent jusqu’à ce que les musulmans
les eurent effacées. Vers la fi n de son règne,
Djam-Chid devint superbe, orgueilleux, et abandonna
la bonne voie qu’il avait suivie jusque-là. Il s’attira la
haine des grands. Bedrassab, l’un d’eux, se révolta
contre lui, le tua, et régna à sa place.
Le roi d’Égypte Menaouch-ben-Menk’anouch(1)
introduisit le Nourouz chez les K’obtes. C’est lui qui,
le premier, adora le boeuf ; il institua les métiers et inventa
la charrue ; il bâtit les gigantesques monuments
du pays d’Égypte. Son règne dura trois cent trente ans.
Il fut enseveli dans la petite pyramide, où l’on enfouit
avec lui beaucoup de richesses, savoir : sept statues
représentant les sept planètes au moyen desquelles
il découvrait les trésors cachés, mille lampes d’or et
d’argent, dix mille petites cassettes d’or et d’argent,
mille fi oles d’élixir pour les opérations chimiques, et
d’autres objets. On raconte de lui bien d’autres choses,
mais ce n’est pas ici le lieu d’en parler. Je me suis
déjà laissé entraîner trop loin; je reviens au Nourouz.
Les Sabéens le célébraient le jour où le soleil
entre dans le signe du bélier. C’était la plus grande de
leurs fêtes, parce que cet astre était dans la constellation
des honneurs. Les Persans renvoyèrent ensuite le
Nourouz au cinquième jour de h’aziran(2), époque ou
les moissons mûrissaient chez eux. C’était alors que les
_______________
1 Celui que nous appelons Manès.
2 Mois du calendrier syrien.
ÉPILOGUE. 497
agents du fi sc sortaient pour prélever les impôts. La fête
eut donc lieu alors, en Perse, au temps des moissons.
C’était à cette époque qu’on se réjouissait du renouvellement
de l’année. On se livrait à la bonne chère, et l’on
se faisait réciproquement des présents. Cet usage dura
jusqu’à ce qu’il plut à Dieu d’envoyer les musulmans
en Perse. Au commencement de l’islamisme, il y avait
peu de désaccord entre l’année solaire et l’année lunaire.
Les musulmans prélevaient les impôts, donnaient
la zekkat, et allaient en pèlerinage en suivant l’année
lunaire, qui était l’année légale. Les travaux de la terre
se rapportaient à l’année solaire. Le nombre des jours
de l’année solaire est de trois cent soixante-cinq jours
et une fraction ; celui des jours de l’année lunaire est de
trois cent cinquante-quatre et une fraction la différence
entre les deux années est donc de onze jours environ.
Après une période de cent vingt ans, les Persans ajoutaient
un mois à l’année. Lorsqu’allait commencer le
mois de h’aziran, ils retournaient à aïar; le Nourouz
avait lieu le 5 d’aïar, et ne dépassait pas cette époque.
Lorsque H’echâm-ben-’Abd-el-Mâlek-ben-Merouan
était khalife, l’lrâk’ était gouverné en son nom par
Khaled-ben-’Abd-Allah-el-Kasri, et l’époque du mois
double arriva. On en informa Khaled, qui défendit de
le doubler. On chercha à obtenir son consentement en
lui offrant de l’argent, mais il persévéra à le refuser ;
seulement il en référa à H’echâm, en lui faisant observer
que c’était une de ces choses que le K’oran regarde
comme inutiles, et qu’il y avait impiété à la tolérer. Le
498 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
khalife lui répondit de persister dans son refus ; en
conséquence, le mois ne fut pas doublé ; le Nourouz
fut, variable. C’était à cette époque que l’on commençait
à prélever les impôts. L’année lunaire s’éloigna
beaucoup de l’année solaire.
Sous le règne d’El-Metouakkel-’Ala-Allah, on
fut frappé de la différence qui existait entre les années.
Ce khalife ordonna d’abandonner l’année 241, et de
l’appeler 242. Si je ne craignais pas d’être trop long,
je rapporterais les motifs de cette mesure, et je ferais
connaître comment on en reconnut la nécessité. On
écrivit dans les provinces pour prescrire aux gouverneurs
de se conformer à cette réforme du calendrier ;
mais cette année continua à être pour les uns 241, tandis
que pour d’autres elle était 242. Le khalife mourut
sans avoir pu réussir dans son entreprise, et après lui,
les choses revinrent à leur premier état.
Sous le khalifat de Mot’adel-Billah, le Nourouz fut
réglé sur les calculs des chrétiens; les peuples d’Égypte
en fi rent autant, et leur comput fut d’accord avec celui
des K’obtes. Le même prince transporta l’année 276 à
l’année 277. El-Mot’adel-’Ala-Allah-el-’Abbassi recula
le Nourouz de soixante jours, et les impôts furent prélevés
d’après cette base. La fête fut avancée d’un jour.
Les autres khalifes Beni-Abbas continuèrent à reculer
le Nourouz de vingt jours, plus ou moins, pour mettre
au temps convenable la perception des impôts. Sous
le khalifat de Met’il-Allah-el-’Abbassi et l’administration
d’Ez-el-Dola-ben-Bouïa et du vizir El-H’imali,
ÉPILOGUE. 499
l’an 951, il y eut encore une transposition d’années. A
cette époque, Es-Sabi(1) composa sur l’astronomie un
traité célèbre, qu’aucun autre que lui n’aurait pu faire,
et que j’aurais rapporté ici en entier, si je ne craignais
d’être trop long. L’écrit du k’âd’i ‘Abd-er-Rah’mân
est aussi très-estimé(2) ; on le comprend, mais il contient
néanmoins des diffi cultés. En Égypte, on négligea
de transporter des années, de sorte qu’en 499 on
se trouvait en 501, et qu’en 559 on se trouva en 565.
On rétablit la concordance par le moyen de l’écrit du
k’àd’i ‘Abd-er-Rah’im-el-Bissani, dont il a été parlé.
Cet ouvrage eut un grand succès, et suffi rait à la gloire
de son auteur, quand il n’eût fait que celui-là.
Les khalifes Beni-’Abbas, leurs sultans(3), les
grands et les savants, étaient dans l’usage de célébrer
avec pompe le Nourouz. On se faisait ce jour-là des cadeaux
; les poètes récitaient leurs vers, et on luttait de
faste et de luxe. Les khalifes Beni-’Ommîa en agissaient
de même en Andalousie ; mais je ne sais à quelle époque
ils célébraient le Nourouz. On parle beaucoup de leurs
_______________
1 Ibrahim-ben-H’elal-ben-Zaharoun-es-Sabi, secrétaire d’état
sous le sultan Ez-et-Dola, de la dynastie des Bouïdes, au temps où les
khalifes n’avaient pas d’autorité réelle.
2 Il s’agit des tables connues des astronomes sous le nom de
tables H’akemites, parce qu’elles furent dédiées au khalife fatimite
H’akem par leur auteur Abou-el-H’acen-’Abd-er-Rah’mân-ben-
Ah’med-ben-Iounes. On trouve, dans le tome VII des Notices et Extraits
des manuscrits de la Bibliothèque royale, plusieurs fragments
considérables de cet important ouvrage.
3 C’est-à-dire les princes tartares qui avaient usurpé le pouvoir
politique sur les derniers Abbassides.
500 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
fêtes, qui étaient brillantes. On se faisait aussi des cadeaux.
Ces usages existèrent jusqu’à la chute de leur
gouvernement.
Quant à Tunis la bien gardée, elle suit le calcul
des chrétiens, et le Nourouz est invariable ; presque
tous les quatre ans, on ajoute un an. Les Persans le célébraient
le 5e jour d’aïar, qui est le mois de mai des
chrétiens. Dans l’année où l’on double un mois, on le
célèbre en h’aziran. Après cent vingt ans, ils faisaient,
l’année de treize mois, comme il a été dit. Lorsqu’ils
arrivaient à h’aziran, qui est le juin des chrétiens,
ils revenaient à mai, et alors le Nourouz changeait.
Khaled-ben-’Abd-Allah-et-Kasri les empêcha d’en
agir ainsi, parce qu’il lui parut que cet usage était une
chose contraire aux préceptes de Dieu. Cependant ce
que dit le K’oran ne s’applique pas à cet objet ; au
reste, ce n’est pas le lieu d’entrer dans ces détails.
Le Nourouz fut donc célébré à Tunis le Ier mai.
A cette époque, les productions de la terre mûrissent,
et on procède à la perception des droits. Les Tunisiens
vantent beaucoup l’excellence de leurs produits,
qu’ils rangent en sept classes, dans un ordre où
ils ne sont pas toujours d’accord entre eux. Les fêtes
du Nourouz étaient en usage sous les Beni-H’afez
et existent encore. La crainte de grossir cet ouvrage
m’empêche de rapporter les poésies qui ont été composées
sur le Nourouz.
Je suis entré dans assez de détails pour que le
lecteur sache maintenant que les usages des Tunisiens
ÉPILOGUE. 501
ont une origine antique et raisonnable. Tunis a été, on
le sait, un état célèbre dont les souverains avaient la
dignité de khalifes. Les révolutions qu’elle a éprouvées
ont ébranlé les institutions, changé ou modifi é
des usages auxquels on tenait jadis beaucoup, et qu’il
serait maintenant diffi cile de rétablir.
Aujourd’hui on pratique le Nourouz dans tout le
Sah’el, où on le nomme El-Meh’aoul. Les impôts en
grains et en huile sont en retard quant aux époques de
leur perception, tellement que ceux de 1088 ont été
prélevés en 1091, et, à mesure que l’on avance, cette
différence deviendra plus considérable. Cela tient à
celle qui existe entre l’année solaire et l’année lunaire.
Divers usages se règlent sur l’année lunaire, et la
perception des impôts en nature sur l’année solaire.
Après trente-trois années solaires, il y a une année
lunaire de plus. La chose continue à marcher ainsi,
et de jour en jour le trou devient plus grand que la
pierre. Il n’est pas convenable que je m’appesantisse
sur ce sujet; je me suis déjà laissé entraîner trop loin,
ainsi je n’en dirai pas davantage. Au reste, Dieu connaît
la vérité et ce qui est caché dans les coeurs.
Les Tunisiens ont d’autres usages que je ne
pourrais rapporter tous sans sortir des bornes que je
me suis tracées. Ils honorent beaucoup la nuit du milieu
de redjeb, ainsi que celle du 27 du même mois(1) ;
tout le monde sait pourquoi. Ces nuits sont honorées
_______________
1 Voir la note de la page 351, livre VII, pour cette nuit du 27 de
redjeb.
502 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
partout, mais plus à Tunis qu’ailleurs. Il en est de
même du ramad’ân ; les Tunisiens n’épargnent rien
pour le célébrer dignement, et ils en exécutent rigoureusement
les prescriptions. C’est à cette époque que
l’on termine, dans presque toutes les mosquées, la
lecture du K’oran par la prière de teraouich(1). On y
lit aussi El-Mesnad-es-Salih’, d’El-Boukhari, et les
six Assanid ; mais El-Boukhari est préféré parce qu’il
est plus complet. Dans d’autres villes de l’Occident
on préfère le livre de Moslem-ben-el-H’adjadj(2). Au
reste, tous deux contiennent la vérité. Mais les Tunisiens
aiment les livres détaillés. Leurs savants sont
habitués à la lecture d’El-Boukhari.
Il est bon que je parle maintenant de ce qui se pratique
lorsque se termine la lecture d’El-Boukhari, afi n
que mon livre ait lui-même une bonne conclusion. Je
vais cependant, avant cela, faire connaître quelques savants
de notre époque, dont les noms, cités dans mon
ouvrage, seront pour moi autant de bénédictions. Je ne
m’attacherai qu’aux plus éminents ; cependant je serai
obligé de dire peut-être quelques mots des autres.
Un des plus illustres et des plus avancés en âge
est Abou-el-’Abbas-ech-Cherif-Ah’med ; il a vu plusieurs
générations, et des savants distingués ont été ses
disciples. Il a voyagé en Égypte et dans le H’edjaz, où
il a vu et fréquenté des docteurs dont les leçons lui ont
_______________
1 Prière spéciale aux nuits du ramad’ân.
2 Il est parlé de cet auteur dans une note du livre II. Il était docteur
de la secte de H’anbal.
ÉPILOGUE. 503
été profi tables. Il reçut d’eux le diplôme de docteur, et,
à son tour, il l’a donné à d’autres. Il est aujourd’hui la
bénédiction du pays. Les t’olba lisent dans la mosquée
qui est près de la maison du pacha. Il sait par coeur tout
El-Boukhari, qu’il lit en entier dans trois mois. Le jour
où il termine cette lecture est un jour de fête. Malgré
son grand âge, il a l’usage de tous ses sens. Il professe
aussi dans la mosquée située près de Bar-elKhalifah.
Il est Agé de quatre-vingts ans, bon et doux, et a formé
des disciples qui marchent sur ses traces. Vient ensuite
le savant qui connaît l’histoire, la géographie, les lois,
la religion, la rhétorique, les mathématiques, le professeur
humble, Cheikh-Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed,
mufti de Tunis, cheikh des cheikhs du pays d’Afrique,
connu sous le nom de Fetala. J’en ai déjà parlé ; mais
il n’est pas mal d’en parler de nouveau, pour que l’on
connaisse tout son mérite. Ce cheikh professe encore,
et on accourt à ses leçons. Il dirige plusieurs écoles,
dont une à la grande mosquée. Cela ne l’empêche pas
de vaquer à ses fonctions. Il a formé beaucoup de disciples
qui sont dans les emplois.
On compte aussi au nombre des savants notre ami
digne de louanges, Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed,
homme versé dans toutes les connaissances ; il est sans
cesse occupé dans son mesdjed d’El-Malak’, près du
marché aux légumes, ainsi que dans l’école dite El-
Mentserïa. J’ai déjà parlé de lui au commencement de
ce livre. C’est un de ceux qui professent les sciences
religieuses ; il a formé un grand nombre d’élèves; il
504 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
est lui-même disciple du cheikh Ah’med-ech-Cherif,
et a étudié sous d’autres savants.
Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-el-Khemad est
encore un de nos savants cheikhs. Il a autant d’éloquence
que son père ; il professe, près de la porte
d’El-Rebah’, dans l’école d’El-Moradïa.
Abou-el-H’acen-’Ali-el-Khemad est aussi un
professeur distingué de la grande mosquée de Tunis ;
il professe également au mesdjed qui porte son nom
dans le quartier des Teinturiers et dans la zaouïa d’El-
Helfaouïa à Bâb-el-Souek’a. Que Dieu le conserve à
l’amour des musulmans !
On compte encore parmi les savants le cheikh
Abouel-’Abbas-Ah’med, connu sous le nom d’El-
Meïdaoui ; il est actuellement prédicateur dans la
mosquée dit H’alk’, près de Bâb-el-Djedid.
Le cheikh Abou-el-Kheir-Sa’ïd-ech-Cherif est
aussi au nombre des savants ; il est disciple du cheikh
Sidi-Moh’ammed-Fetala, et professe à la grande mosquée
et à son mesdjed ; il est d’un caractère doux et timide,
incapable de faire le mal, et il vit loin du monde.
Du nombre des savants est encore ‘Abd-el-K’aderel-
Djibali, professeur à la grande mosquée ; il est disciple
du cheikh Fetala. C’est un homme poli et pieux.
On compte aussi dans ce nombre le cheikh qui craint
Dieu, Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed, dit Kouecim,
un des habitants du faubourg de Bâb-el-Souek’a ;
il est très-aimé dans son quartier, car, lors des troubles,
son intervention fut utile à bien du monde. J’ai
ÉPILOGUE. 505
entendu dire qu’il s’occupe en ce moment d’une
histoire des compagnons de Moh’ammed, d’après
l’ouvrage d’El-’Aïad, intitulé Ech-Chefa(1).
Figure parmi les savants, le docteur de noble
origine, le cheikh ’Abd-Allah, dit H’ammouda, fi ls
du cheikh Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-Fetala,
qui professe du vivant de son père. Y fi gure aussi le
cheikh Bel-K’âcem-el-Khermari, habitant de Bâb-el-
Souek’a. Il est imam de la mosquée des Andalous;
c’est un homme très-pieux.
Tels sont les savants les plus remarquables des
Maleki. Il en est d’autres qui ne sont pas aussi célèbres
que ceux-ci, et d’autres que je ne connais que
par ouï-dire.
Quant aux docteurs h’anefi , on compte parmi eux
les deux cheikhs, Moh’ammed-ben-Cheban, imam de
la mosquée d’Ioucef-Dey, et le cheikh Moustafa-ben-
’Abd-el-Kerim, ancien mufti, imam de la mosquée de
Moh’ammed-Pacha ; Abou-el-H’acen-’Ali, connu sous
le nom d’Es-Souffi , profondément versé dans la langue
arabe, connaissant la théologie et autres sciences; Abouet-
Tena-Moh’ammed-ben-el-Mokhtar, qui explique El-
Boukhari à la k’as’ba ; et enfi n le cheikh Abou-el-H’acen-
’Ali, dit Kerbassa, qui professe au marché à la cire.
_______________
1 Abou-el-Fad’i-ben-Mouça-es-Sebti, connu sous le nom du
k’âd’i ‘Aïad, né en 470 de l’hégire, composa plusieurs ouvrages. Celui
dont il est ici question est intitulé Ketab-ech-Chefa, c’est-à-dire le
Livre de la santé, du salut. On a vu, dans la première partie du livre
VI, qu’il suscita une révolte à Ceuta, dont il était k’âd’i, et qu’Abdel-
Moumen l’obligea de quitter cette ville et d’aller habiter Maroc.
506 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Il connaît le calcul, la géométrie et l’astronomie ; personne
ne l’égale dans ces deux dernières sciences. Ces
docteurs sont en état d’expliquer El-Boukhari. Quant
aux autres savants de la même secte, ce sont des sources
dont les rives sont dégarnies de verdure. Ils se disent
en état d’expliquer El-Boukhari, et s’imaginent
que leur extérieur suffi t pour les ranger parmi les docteurs;
mais la plupart sont aveuglés par les démons.
Lorsque les Turcs s’emparèrent du pays, les professeurs
distingués disparurent, si ce n’est le cheikh
Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-Tadj-el-Arecin-el-
’Otmani, qui professait à la grande mosquée, et dont
les leçons étaient très-suivies pendant les mois de
redjeb, ch’aban et ramad’ân. Son école fermait le 26
de ramad’ân. Le cheikh Abou-Bekr le remplaça et
marcha sur les traces de son père. Il expliquait les lois
du prophète, et les docteurs attestent qu’il était trèsprofond
sur ce sujet. Il mourut en 1073. Depuis lui les
explications sont moins complètes ; on va les entendre
par habitude et pour les grâces qui y sont attachées.
Les enfants du cheikh Abou-Bekr n’eurent pas
ses talents, et ne suivirent pas la même carrière que
lui. Dieu versa ses grâces sur un cheikh qui le remplaça
et dont les leçons procurent des bénédictions à
ceux qui les suivent. C’est Sidi-’Ali-el-’Amari. Que
Dieu prolonge sa vie ! Il professe actuellement à la
grande mosquée.
Je vais maintenant parler de la lecture d’El-
Boukhari, et ce sera mon dernier chapitre. Que Dieu
ÉPILOGUE. 507
veuille m’accorder la bénédiction qui est accordée à
cette lecture ! Il n’y a de Dieu que lui, il n’y a de bien
que celui qui vient de lui.

EPILOGIE DEUXIÈME PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE.
On parlera, dans ce chapitre, de diverses institutions
qui n’existaient pas anciennement dans le pays
de Tunis, et qui n’y ont été introduites qu’à la chute
des Beni-H’afez.
Le gouvernement de cette dynastie fut très-glorieux
dans la première période de son existence. Il fut
même, dans son temps, le plus noble gouvernement
des musulmans. J’en ai suffi samment parlé dans ce
qui précède. Je vais cependant en dire encore quelques
petites choses ici, pour l’instruction de ceux qui
veulent s’instruire.
_______________
1 Ces deux dernières phrases sont les seules que nous ayons traduites
d’un paragraphe plus étendu, et qui, à l’exception de ces quelques
lignes, ne contient que des redites élogieuses à l’adresse du mufti.
480 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Le gouvernement des Beni-H’afez était tout
arabe. Les troupes étaient armées de sabres, de lances
et d’arcs. Les armes à feu n’étaient pas connues
dans les premiers temps de cette dynastie ; elles ne le
furent que vers la fi n du règne d’El-Fench le Louche,
roi de K’echtala (que Dieu le maudisse !). Depuis
lors l’usage s’en est, répandu dans presque tous les
pays habités. Les troupes régulières portaient le nom
de mouah’-ed-din, à cause de Ben-Toumart, dont j’ai
parlé, et qui avait donné ce nom à ses sectateurs. Il
avait écrit pour eux des préceptes en langue berbère.
Ceux qui ne les suivaient pas étaient considérés comme
des gens sans religion. Après lui, ceux qui avaient
embrassé sa doctrine continuèrent à la suivre sous la
direction de leur imam.
Les premiers princes de la famille des Beni-
H’afez eurent sous leurs lois les vastes contrées qui
s’étendent de Tlemsên à Tripoli. Lorsque la dynastie
des Beni’Abd-el-Mournen fut en décadence dans le
Mor’reb, et que les dissensions et les guerres eurent
augmenté entre les enfants des khalifes, on donna ce titre
aux Beni-H’afez. L’Andalousie et d’autres pays les
reconnurent pour tels. L’extinction du khalifat d’Orient
obligea la Mecque de les reconnaître également. Leur
puissance fut alors très-grande. Mais la discorde se mit
entre les membres de cette famille, et cette puissance
alla toujours en décroissant jusqu’au règne de Moh’ammed-’
Abou-el-H’acen. Les osmanlis s’emparèrent
alors de Tripoli et d’Alger. Il ne resta à Moh’ammed
ÉPILOGUE. 481
que Tunis et Bône. Pendant le règne d’H’acen, son
fi ls, les habitants de K’aïrouân s’insurgèrent et se placèrent
sous la domination des Khabiin. El-K’oleï se
révolta à Souça et à Mohdïa. Sous le sultan Ah’medben-
el-H’acen, l’armée des osmanlis arriva jusqu’à
H’amamet. Ah’med gouverna longtemps et rendit
un peu de vigueur à l’état. Cependant il n’avait pas
plus de deux mille cavaliers, qu’il appelait zmala. Ce
prince était passionné pour l’astronomie et l’astrologie.
On lui avait prédit que son gouvernement succomberait,
qu’il serait remplacé par celui d’un peuple
qui ne parlerait pas la langue arabe, et dont le chef ne
monterait pas à cheval et irait à pied. Cette prédiction
lui donna beaucoup d’inquiétude ; il ne savait pas à
qui elle pouvait s’appliquer. Il prit alors à son service
un certain nombre de nègres qui constituèrent une
espèce de gouvernement qu’on appela doulet-el-djennaouïa(
1) ; puis il les fi t massacrer. Il donna le titre de
pacha à ‘Ali, un de ses mamelouks : tout cela pour détourner
l’effet de la prédiction. Mais Dieu fait ce qu’il
veut. Lorsque les Turcs se furent emparés du pays, la
prédiction qui avait embarrassé Ah’med s’expliqua ;
car ils allaient à pied, ainsi que leur chef, qui est le
dey. Le dey représente véritablement le sultan, puisqu’il
donne en son nom des ordres dans le pays.
Lorsque les Turcs se furent établis d’une manière
stable à Tunis, ils y introduisirent des usages qui
_______________
1 C’est-à-dire, gouvernement des gens de Djenné, qui était le
pays de ces nègres.
482 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
n’existaient pas avant eux. Ils eurent des oda-bachi,
c’est-à-dire des chefs de chambre. Oda veut dire,
chez eux, chambre, et bach, tête ; i signifi e dans. Ils
mettent cette préposition après son régime à cause de
l’inversion qui est propre à leur langue. Chacun de
ces odabachi a une vingtaine d’hommes sous ses ordres.
Les boulouk-bachi sont au-dessus d’eux. Boulouk
signifi e réunion, et bach, tête, ainsi que je viens
de le dire. Les grades ne se franchissent que l’un
après l’autre. L’oda-bachi peut devenir boulouk-bachi,
et le bouloukbachi, ar’a. Les Turcs ne font rien
sans consulter ce dernier fonctionnaire. Autrefois il
recevait des ordres de l’ar’a de la Sublime Porte ;
mais aujourd’hui il n’en est plus de même. Au lieu de
recevoir des ordres de Constantinople, il a, à Tunis,
d’autres ar’a qui sont sous sa dépendance.
Il n’y eut d’abord que cent cinquante oda-bachi ;
mais, l’armée augmentant, leur nombre augmenta aussi.
Il y en a aujourd’hui deux cents. Lorsqu’un d’eux
meurt, il est remplacé. Ils portent un vêtement qui les
fait reconnaître : c’est un ak’bïa dont les manches,
très-larges jusqu’au coude, se rétrécissent ensuite de
manière à resserrer fortement le poignet. Ils ont pour
coiffure des tertour très-soignés dans leur confection
et d’une forme qui leur est propre. Les boulouk-bachi
ont pour marque distinctive un turban sur le tertour.
L’ar’a porte, pour insigne de sa dignité, un turban
d’une forme particulière. Un offi cier de sa maison est
spécialement chargé de le lui arranger. Cet offi cier a
ÉPILOGUE. 483
sous ses ordres d’autres serviteurs que l’on nomme
aïbachïa ; ils ont une marque distinctive brodée d’or
qu’ils portent à la tête toutes les fois qu’ils montent à
cheval, ou qu’ils escortent l’ar’a, lorsque ce dignitaire
se rend au divan. Dans le principe, l’ar’a et le divan formaient
le gouvernement. Cet état de choses exista jusqu’à
la révolution dont j’ai parlé, c’est-à-dire jusqu’au
massacre des boulouk-bachi et à l’institution du dey.
L’ar’a et l’assemblée dont il vient d’être question
se réunissent dans un lieu que l’on appelle maison
du divan. Six chaouch sont attachés au divan. Ils
sont vêtus comme les oda-bachi, à l’exception de la
coiffure, qui est différente. Quand l’assemblée est
réunie, l’ar’a s’assied au centre, sur un fauteuil, et les
autres membres prennent place à ses côtés, selon le
rang qu’ils occupent dans la hiérarchie, de manière
à ce que les grades ne soient jamais confondus. Le
divan a un secrétaire et un interprète. Quatre des
principaux oda-bachi en font partie; on les nomme
bachoda, c’est-à-dire chefs des chefs de chambre. On
arrive à cette dignité par la voie hiérarchique. Vient
ensuite celle de boulouk-bachi, et enfi n celle d’ar’a.
L’usage veut que, pendant les six mois que durent
ses fonctions, l’ar’a ne sorte de sa maison que pour
aller au divan. Pendant la séance, le chef des chaouch
est derrière lui, et l’interprète à côté. Lorsque chacun
a pris sa place, le kateb se lève, prie pour le sultan
et récite le fatah’ ; puis le crieur sort du divan et annonce
que ceux qui ont des réclamations à adresser
484 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
peuvent se présenter. A mesure que les plaignants entrent,
l’interprète va au-devant d’eux, s’informe de ce
qu’ils veulent et l’explique à l’ar’a. Le crieur appelle
ensuite les quatre bachoda, à qui l’ara fait connaître
de quoi il est question. Si l’affaire est de la compétence
de la justice ordinaire, on la lui renvoie ; si elle
est politique ou administrative, le divan en décide
d’après ses lumières et conformément à l’usage ; si
elle présente des diffi cultés, on en réfère au dey. La
séance terminée, on sert à manger aux plus grands, et
chacun va de son côté. L’ara rentre dans sa maison.
Après la. séance, quelques-uns des membres du divan,
tels que les khodja du divan et le chef des chaouch,
se présentent devant le chef de l’état pour lui rendre
compte des jugements qui ont été prononcés, passant
sous silence les affaires de peu d’importance. Telle
est la marche suivie chaque jour. Au bout de six mois,
l’ar’a est remplacé par celui qui vient après lui ; mais
le nouveau titulaire se conforme en tout à ce que faisait
son prédécesseur.
Les Turcs ont des solennités dans lesquelles ils
déploient une pompe royale : c’est ce qui a lieu, par
exemple, lorsque l’armée doit se mettre en marche,
à l’époque fi xée par l’usage(1). D’abord les chaouch,
qui font ici l’offi ce de crieurs, montent à cheval, parcourent
les rues pour annoncer le prochain départ, et
_______________
1 Le gouvernement tunisien fait, tous les ans, partir deux corps
de troupes pour la levée des contributions. Il y a l’armée ou corps
d’hiver, pour la partie du Sud, et celui d’été pour le Nord.
ÉPILOGUE. 485
prévenir qu’on ait à se tenir prêt à entrer en campagne.
Le lendemain, les soldats, revêtus de leur costume de
guerre, se réunissent près de la k’as’ba. Le h’akem se
trouve à cette réunion. L’ara et les oda-bachi se rendent
ensuite à la maison des khalifa, où se trouvent aussi
les khodja, porteurs des étendards, qui doivent suivre
le chef de l’armée. Le bey ou le khalifa du bey désigné
pour marcher se rend au même lieu. Le pacha le revêt
d’un habillement royal ; puis le k’ah’ïa du pacha et les
bourreaux sortent avec celui qui viens. d’être investi.
Les bourreaux sont à pied ; les drapeaux sont déployés
; la musique osmanli, composée de fi fres, de tambours
et de cymbales, joue ; et les soldats sont rangés depuis
la maison des khalifa jusqu’à la porte de la k’as’ba.
Pendant ce temps , le reste de la troupe se réunit dans
ce dernier lieu. Lorsque le bey et l’ar’a approchent de
la k’as’ba, le dey se lève et marche, s’il le juge à propos,
à la tête du premier rang, ou il se fait remplacer
par un de ses grands : c’est un honneur qui lui revient,
puisque, dans cette circonstance, il donne des ordres
que tous ceux qui sont réunis sont tenus d’exécuter.
On sort ensuite de la ville, et l’on se dirige vers le lieu
où sont dressées les tentes du bey et celles des soldats
qui doivent faire l’expédition. Le bey et l’ar’a entrent
dans le camp, ainsi que la troupe ; le reste du cortège
reprend le chemin de la ville. L’ar’a et les oda-bachi
qui doivent faire partie de l’expédition sont désignés
d’avance, ainsi que celui qui doit, jusqu’au retour, représenter
le dey à l’armée. La discipline la plus sévère est
486 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
observée dans la marche et dans les haltes. Les Turcs
ont d’autres usages que je passe sous silence.
Lorsque l’armée revient de l’expédition, on envoie
des courriers pour annoncer le jour de son entrée.
Les soldats restés dans la ville se disposent alors à
aller au-devant d’elle. En se rencontrant, les troupes
de la garnison et celles de l’expédition simulent un
combat et tirent des coups de mousquet. Ce sont là de
belles cérémonies, et beaucoup de gens se réunissent
pour les voir. Les chefs de l’armée vont à la maison
des khalifa. On revêt le bey, ou le khalifa qui le remplace,
d’un vêtement royal, et il retourne à sa demeure
accompagné des membres du divan. La musique joue
pendant une heure, puis tout le monde se retire.
Ce que je viens de dire a lieu deux fois par an.
Cet usage diffère de celui qui se pratique dans les
autres villes de l’Occident occupées par les Turcs.
Que Dieu fasse que le drapeau des osmanlis soit toujours
déployé pour la clémence, et que la concorde
règne dans leur empire ! Que le sabre du sultan soit
toujours tranchant pour le cou des infi dèles, et que
ses ordres soient toujours exécutés pour le bien de la
religion et celui du monde !

ÉPILOGUE PREMIERE PARTIE.

ÉPILOGUE
DIVISÉ EN QUATRE PARTIES.
PREMIERE PARTIE.
J’ai fait la description de Tunis au commencement
de cet ouvrage. J’ai rapporté les opinions des
historiens sur son origine. Ceux qui croient cette origine
moderne suivent en cela le savant Ben-Chemma’,
dont l’ouvrage, du reste, n’entre pas dans assez
de détails. Cet écrivain fl orissait vers le milieu de
la période où régnèrent les Beni-H’afez, époque où
Tunis était riche en hommes savants et distingués.
Il composa son livre pour le khalife Abou-’Omar-
Otman. Il est surprenant qu’il se soit contenté d’un
abrégé rétréci, qui tronque beaucoup de passages
importants. J’ai indiqué plusieurs de ces passages.
Je me suis abstenu pour d’autres par respect, car je
suis loin d’avoir son mérite. Lorsque cet auteur parle
de l’origine de Tunis, il laisse son récit incomplet;
il dit seulement que cette ville fut bâtie l’an 80 de
l’hégire, ainsi que je l’ai rapporté au commencement
de mon ouvrage, où je combats plusieurs de ses assertions
et celles d’autres écrivains. J’ai aussi ajouté
quelque chose à ce qu’il a dit. Maintenant je rapporterai
quelques événements qui eurent lieu sous le
466 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
gouvernement turc ; je ferai connaître quelques usages
qui prirent naissance à la chute de celui des Beni-
H’afez ; j’en indiquerai d’autres qui n’ont subi aucun
changement ; enfi n j’épuiserai les matériaux que j’ai
recueillis pour l’utilité, s’il plaît à Dieu, de ceux qui
viendront après moi.
Il m’est démontré, comme je l’ai déjà dit, que
Tunis est de fondation antique, et qu’elle fut conquise
par H’acen ou par Zouhir. Il y a, sur ce dernier point,
désaccord entre les historiens. Elle était alors entourée
d’un fossé. J’ai dit ensuite que les habitants de Tunis
croient que les remparts ont été construits par le cheikh.
Mah’rez. Cette opinion est également répandue chez
eux; mais, tout en leur demandant pardon, je l’ai combattue,
en leur disant que peut-être le cheikh Mah’rez
les avait réparés après les événements qui eurent lieu
en Afrique du temps d’Abou-Izid-el-Khardji, événements
que j’ai fait connaître avec quelque détail. Je
dis actuellement que le rempart d’aujourd’hui est autre
que celui du cheikh Mah’rez, qui est ruiné, et dont il
ne reste plus rien. Dieu en sait davantage à cet égard.
Je pense que ce rempart était celui qui ceignait les
faubourgs où se trouvaient Bâb-el-Khadra, Bâb-Abi-
Sadoun, et d’autres lieux bien connus des Tunisiens.
Ben-Chemma’ vient à l’appui de cette assertion lorsqu’il
dit que Ben-Tafradjia affecta la moitié ou le tiers
des loyers des moulins à huile, qu’il fi t h’abous, à la
construction des remparts extérieurs. Ces h’abous subsistent
encore aujourd’hui. Dieu en sait davantage.
ÉPILOGUE. 467
Les restes de ces remparts existèrent jusqu’à la
fi n du gouvernement des Beni-H’afez, époque ou
tout le pays tomba en décadence à cause des guerres
et des troubles. Nous nous trouvons nous-mêmes
dans un état semblable, et nous demandons à Dieu de
jeter sur nous un regard de bonté.
Le lieu appelé El-Felta(1), près des fours à chaux
hors du faubourg, et peu loin des tombeaux d’Ez-Zellaïdji,
était aussi sur la ligne de ces remparts. Il est
ainsi nommé parce que ce fut par là que les habitants
sortirent en cachette lorsque les chrétiens s’emparèrent
de la ville de Tunis, de crainte qu’on ne les empêchât
de sortir par les portes. La plus grande partie des
Tunisiens se sauvèrent par là, et l’on disait, « Nous
sommes sortis par El-Felta, ils sont sortis par El-Felta
; » et ce nom est resté à ce lieu jusqu’à ce jour. J’ai
appris cette particularité d’un homme qui l’avait sue
d’un individu, lequel le tenait d’un témoin oculaire de
ces événements. Dieu sait la vérité là-dessus. Au reste,
Tunis devait être peu de chose au commencement ;
car, si elle fut prise, elle dut souffrir, et par conséquent
elle ne pouvait être dans un état bien fl orissant.
Si, au contraire, elle a été fondée par les musulmans,
_______________
1 C’est ainsi que le mot est écrit dans les manuscrits sur lesquels
nous avons travaillé; mais nous nous sommes assurés que ce
lieu est celui que l’on appelle à Tunis Fella, où il existe maintenant
une porte de ce nom. Au reste, fella signifi ant brèche, fente, crevasse,
et felta, endroit par lequel on peut fuir, ou moyen de fuir, ces deux
mots peuvent également être appliqués à l’endroit par où les Tunisiens
s’évadèrent.
468 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
elle a dû être d’abord faible, et n’a pu prendre de
l’importance que peu à peu. Or Ben-Chemma’ est en
opposition à cet argument lorsqu’il avoue qu’Abou-
Dja’far-el-Mans’our-el-’Abbaci disait, quand il lui arrivait
un envoyé de K’aïrouân : « Que fait la rivale de
K’aïrouân ? » ce qui donnait à entendre que Tunis était
alors une ville fl orissante. Dieu sait ce qui en est.
Je n’ai trouvé aucun écrit sur l’histoire particulière
de Tunis, si ce n’est le livre de Ben-Chemma’, dont
les assertions n’ont pas été réfutées, puisque personne
autre que lui n’a écrit sur ce sujet. Peut-être les savants
de cette époque dédaignaient ces sortes de travaux. Cependant
Ben-Khaldoun(1), un des savants de cette ville,
a écrit une histoire qui n’a pas de pareille. Aussi son
livre le sauva par sa beauté lorsqu’il tomba entre les
mains de Timour. Si je n’avais craint d’être trop long,
j’aurais rapporté son histoire d’un bout à l’autre.
Je reviens à Tunis. Je soutiens qu’elle n’était que
peu de chose au commencement, et qu’elle ne pouvait
être citée à côté de K’aïrouân. Elle ne commença à
prendre de l’importance que lorsque les Beni-’Ar’lab
s’y fi xèrent. Lorsque les Beni-’Obeïd leur eurent succédé,
ils fi rent de Mohdïa leur capitale.
Les Senh’adja, pendant leur domination, avaient
été délégués à Tunis. Les Tunisiens se révoltèrent contre
_______________
1 ’Abd-Allah-ben-Moh’ammed-ben-Khaldoun naquit à Tunis,
dans le VIIIe siècle de l’hégire, mais il passa presque toute sa vie en
Orient. C’est un historien fort estimé, et qui, depuis quelque temps
surtout, est en grande estime auprès des orientalistes.
EPILOGUE. 469
eux, et reconnurent pour chef Ah’med-ben-Korsan,
qui les gouverna. Ses enfants les gouvernèrent après
lui ; ils furent à Tunis ce que les Chabïens étaient à
K’aïrouân. Un d’eux fut ce cheikh qui demeurait près
de la maison d’El-H’adj-Moh’ammed-Faz. On vante
encore sa justice, et la tradition le met au nombre des
bons princes; mais je n’ai rien trouvé d’écrit sur son
compte. Dieu sait la vérité là-dessus.
Lorsque Dieu voulut augmenter la prospérité de
Tunis, les Beni-H’afez en devinrent les souverains.
Leur gouvernement eut de l’éclat, car ils furent comme
des khalifes ; on les désignait, dans les prières publiques,
sous le titre d’êmir-el-moumenin. En 657, l’Andalousie
et la Mecque les reconnurent en cette qualité.
Tunis grandit alors, on s’y rendait de partout. J’avais
désiré savoir comment il s’était fait que la Mecque eût
reconnu les Beni-H’afez comme khalifes ; j’interrogeai
les savants versés dans l’histoire, mais je n’en appris
rien. Ce ne fut qu’après un laps de temps considérable
que ma curiosité fut satisfaite. Voici l’explication que
je cherchais : lorsque les Beni-’Abbas, qui régnaient
encore à Bagdad en 656, eurent été renversés par les
Tartares, et que le khalife El-Metacem eut été tué par
ces conquérants, les pays de l’Orient restèrent trois
ans sans khalife, C’est-à-dire jusqu’en 660. Les Égyptiens
reconnurent cependant une ombre de khalife de
la famille déchue. Le khalifat Moumenïa, de l’Occident,
s’était aussi écroulé. Alors on eut besoin d’un
nouveau khalifat, et l’on ne trouva rien de mieux à
470 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
faire que de le conférer à la dynastie qui régnait à Tunis,
d’autant plus qu’on la disait du K’oreïch, de la tribu
des Beni-’Ada et de la famille d’Omar-el-Khetab.
Ce fut alors que les Beni-H’afez acquirent une grande
prépondérance. Leur ville vit s’accroître sa population,
on s’y rendait de tous les pays. Les savants abondaient,
à cette époque, en Afrique. C’est ainsi qu’on désignait
le pays de Tunis. Les Beni-H’afez accueillaient bien
les savants et les honoraient ; ils observaient aussi les
lois de la justice, et se soumettaient à ses décisions.
Leur réputation est faite à cet égard.
Il y avait à M’unis quatre k’âd’is : le k’âd’i d’El-
Djemâ’, le k’âd’i des mariages, le k’âd’i du commerce
et le k’âd’i des immeubles. Le k’âd’i d’El-Djemâ’
était le chef des k’âd’is. Il y avait aussi plusieurs
muftis, les uns pour la plume, les autres pour la parole
seulement. Les décisions judiciaires émanaient
du k’âd’i El-Djemâ’, qui prononçait sans contrôle.
En 900, les attributions du mufti s’accrurent, et il
devint plus grand que le k’âd’i. Lorsqu’une question
grave se présentait, le k’âd’i consultait le mufti, surtout
sous le gouvernement turc. Les k’âd’is, venant
de la Turquie, ignoraient la langue du pays; ensuite ils
étaient de la secte h’anefi , tandis que les habitants de
Tunis suivent celle de l’imam Mâlek. On sentit le besoin
d’un autre magistrat, et l’on créa le naïb ou k’âd’iel-
k’essoumat(1). Le k’âd’i turc fut le chef des k’âd’is.
_______________
1 C’est-à-dire le k’âd’i des procès, lequel, comme l’indique la
qualifi cation de naïb, était le lieutenant du k’âd’i principal.
ÉPILOGUE. 471
Les Beni-H’afez réunissaient devant eux, le jeudi de
chaque semaine, les k’âd’is, les muftis et les oulema,
pour rendre la justice. Là se discutaient les grandes
affaires. Les oulema faisaient les recherches et décidaient
les points de droit. Ce medjelès(1) durait une
heure. Les autres jours de la semaine, les k’âd’is prononçaient
les jugements, soit chez eux, soit dans le
lieu désigné à cet effet.
Lorsque les Turcs eurent acquis la domination
du pays, et que les k’âd’is vinrent de la Turquie, ils
voulurent aussi avoir un medjelès pour se conformer
à l’usage. Il se rassembla devant le pacha, dans le palais
du gouvernement dit Dar-el-Pacha. Lorsque le
pacha ne pouvait y assister, il se faisait remplacer par
son lieutenant. Les k’âd’is et les muftis s’y rendaient,
ainsi que le nakib-el-acheraf(2) ; on y discutait diverses
affaires, selon l’usage.
La coutume permettait au défendeur qui craignait
de perdre sa cause devant le k’âd’i de se pourvoir
devant le medjelès. L’affaire était alors ajournée jusqu’au
jeudi, et le jugement qui intervenait était sans
appel. Cette coutume existe encore de nos jours.
Lorsque le sandar de la troupe fut devenu, comme
_______________
1 On appelle ainsi une assemblée de jurisconsultes. Ce mot vient
du verbe djelès (il est assis). C’est l’analogue de notre mot assises.
2 Ou nakib-ech-cherfa, c’est-à-dire le chef des cherfa (au singulier
cherif). On sait qu’on désigne ainsi ceux que l’on croit être de
la descendance de Moh’ammed par sa fi lle unique Fat’ima. Rien ne
les distingue des autres, que le privilège de porter un turban vert. On
en trouve quelquefois dans les plus viles professions.
472 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
on l’a déjà dit, l’autorité la plus puissante de l’état,
et qu’il eut inspection sur les autres, les jugements
se rendaient bien au medjelès ; mais, après chaque
séance, le k’âd’i et les muftis se transportaient auprès
de lui pour lui rendre compte de ce qui s’était passé.
Souvent même une affaire était suspendue et ensuite
jugée en sa présence. Quelquefois on en agissait ainsi
à la demande des parties, ou lorsqu’un homme du
gouvernement était impliqué dans l’affaire.
Sous le gouvernement turc, quatre muftis assistaient
d’abord au medjelès. Lorsque l’un d’eux venait à
mourir, il était à l’instant remplacé. De nos jours, il n’y
a plus que deux muftis. Dans les premiers temps de la
domination turque, il n’y avait pas de mufti h’anefi ; il
n’y avait qu’un k’âd’i de cette secte, qui était le cheikh
Moh’ammed-ben-Abi-er-Rabïah’, qui enseignait la
doctrine de l’imam Abou-H’anifa. Il forma des élèves
qui l’enseignèrent à leur tour et la propagèrent. Les
Turcs nommèrent un mufti h’anefi après l’an 1040.
Le cheikh Abou-el-’Abbas-Ah’med-ech-Cherif-el-
H’anefi fut revêtu le premier de cette dignité. Ceux de
la secte de Mâlek étaient au nombre de quatre dans les
commencements de ce gouvernement. On n’élevait à
cette charge que des hommes justes et religieux. Les
premiers pachas se montrèrent en général soumis aux
lois; il y en eut même qui possédaient de la science.
J’ai entendu dire que l’un d’eux, Fad’li-Pacha, qui
vivait après l’an 1020, et qui fut le dernier qui habita
la k’as’ba, après avoir lu un billet que son secrétaire
ÉPILOGUE. 473
venait d’écrire aux directeurs des moulins à huile,
s’écria, en s’arrêtant sur ces mots, « moulins à huile,
» qui étaient écrits par un sin : « Il est fâcheux que
le secrétaire de Fad’li-Pacha ne sache pas la différence
qu’il y a entre le sin et le s’ad. » Cette remarque
prouve qu’il n’était pas un ignorant. Or, s’il en était
ainsi du pacha, que devaient être les ouléma ?
Ces oulema recherchaient dans le medjelès les
questions de droit et leur application aux affaires qui
se présentaient. Le dey faisait exécuter les arrêts de la
justice.
Le premier qui donna du lustre à la charge de mufti,
et qui ajouta à la majesté de cette charge l’éclat de son
mérite personnel, fut le cheikh Abou-el-H’acen-en-
Nefati, fi ls du cheikh Salem-en-Nefati, qui était mufti
au commencement de la domination turque, et contemporain
du cheikh K’âcem, du cheikh Ibrahim et du
cheikh Moh’ammed-Kechour. Tous suivirent la voie
du devoir. Que Dieu leur accorde sa miséricorde !
Je ne puis citer les noms de tous ceux qui ont été
muftis et ont vécu avant moi. Je regrette de ne les avoir
pas connus, mais je ne puis parler que de ceux que j’ai
vus et connus. Au nombre de ces derniers est le cheikh
Abou-el-H’acen, qu’une étroite amitié unissait à mon
père. Son aspect seul inspirait le respect. Il était fort
estimé. Le cheikh Iah’ia-er-Ressâ’ était son contemporain
et mourut avant lui. J’ai vu aussi le cheikh
Abou-’Arbïah; il était également très-lié avec mon
père. Le cheikh Abou-el-H’acen avait plus d’autorité
474 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
que les autres ; ses décisions avaient force de loi. Ce
que je dis là est la vérité. Avant lui, lorsqu’un plaideur
avait perdu son procès devant le k’âd’i ou le mufti, et
que la question de droit avait été jugée contrairement à
la jurisprudence reçue, il pouvait consulter les oulema,
qui lui indiquaient les titres de la loi et les décisions
pouvant s’appliquer à son affaire ; il interjetait alors
appel devant le medjelès, où la cause était débattue
contradictoirement. Des personnes peu éclairées blâmaient
les oulema de se prêter à ces appels. Abou-el-
H’acen se fi t envoyer à Constantinople par le gouvernement,
et en revint avec un écrit de la Sublime Porte,
qui déclarait qu’on ne devait pas revenir sur les arrêts
prononcés. On se soumit à cette décision, et cet ordre
de choses est en vigueur actuellement. Abou-el-H’acen
conserva toute sa vie l’emploi élevé qu’il occupait. Les
magistrats ses contemporains moururent, et il resta
seul à la tête de l’ordre judiciaire avec ses deux frères
le cheikh Abi-en-Nefati et le cheikh Moh’ammed.
En 1047, Ioucef, qui était dey à cette époque, chercha
à le perdre en lui attribuant certains actes contraires
à la justice, dont ses ennemis l’accusaient faussement.
Le pacha crut à ces calomnies. Le cheikh partit
pour aller visiter le tombeau du prophète. Il mourut en
route, dans un lieu nommé El-Ineba’, à trois journées
de Médine et à dix de la Mecque. On y voit son tombeau.
Son frère eut sa place, et fut destitué plus tard
par ’Ostad-Merad lorsque celui-ci parvint au pouvoir.
Ces deux frères furent remplacés par le cheikh
ÉPILOGUE. 475
Abou-el-Fad’el-el-Mesrati et par le cheikh Ah’meder-
Ressâ’. Il avait existé une grande rivalité entre
Abou-el-H’acen et El-Mesrati. Ce dernier persécuta
Abi-en-Nefati et le cheikh Moh’ammed, frères de
son ancien antagoniste ; il alla jusqu’à les déclarer dignes
de mort. Dieu ne les laissa pas succomber; ils se
rachetèrent à prix d’argent. Lorsque le dey Ah’med-
Khodja eut succédé à ‘Ostad-Merad, ils demandèrent
et obtinrent la permission de faire le pèlerinage de la
Mecque. En Égypte et dans le H’edjaz, ils soumirent
leur affaire aux oulema de ces contrées, qui leur donnèrent
gain de cause. Après le pèlerinage, ils allèrent
à Constantinople, et l’exposèrent à la Sublime Porte,
qui trouva aussi leur cause bonne, et écrivit à Tunis
dans le sens qu’ils voulaient. Le cheikh Moh’ammed
resta à Constantinople, y devint molah’, et y mourut
en 1070, Ses enfants y sont encore. Son frère Abi retourna
à Tunis, où il exerça sans opposition sa charge
de mufti. El-Mesrati et Ah’med-er-Ressâ’ furent destitués.
Le cheikh Ah’med-el-H’anefi , dont j’ai déjà
parlé, fut son collègue ; après lui, ce fut le cheikh
Moh’ammed-ben-Moustafa-el-’Azh’ari, habitant de
Tunis, mais non originaire de cette ville. A la mort du
cheikh Abi, qui eut lieu vers 1060, le cheikh Moh’ammed-
ben-Moustafa eut la direction des deux sectes
h’anefi et maleki. Il la conserva jusqu’à sa mort, en
1064. Le cheikh Moustafa-ben-’Abd-el-Kerim lui
succéda ; mais il n’eut que la juridiction h’anefi . El-
Mesrati et Er-Ressâ’ reprirent leur poste.
476 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
En 1074, le cheikh Moustafa fut remplacé dans
ses fonctions par le cheikh Abou-el-Meh’acem-Ioucefben-
Dragut, magistrat intègre. Le cheikh El-Mesrati
commettant de fréquentes injustices, il chercha
d’abord à le redresser; mais il fi nit par le faire destituer.
Le cheikh Ah’med-er-Ressâ’ resta avec lui k’âd’i
de nom seulement. Le cheikh Ioucef liait et déliait. Il
mourut dans la guerre intestine dont j’ai parlé.
Lorsque Dieu eut permis que des troubles éclatassent
dans la milice au temps de Mourad-Bey, on
vit le cheikh El-Mesrati au nombre de ceux qui les
fomentèrent. Ce fut lui qui écrivit les griefs prétendus
des mutins. Dieu déjoua ses projets. Le bey, ainsi que
je l’ai déjà dit, fut victorieux; il pardonna aux uns et
punit les autres. Il destitua le cheikh El-Mesrati et le fi t
arrêter, il voulut même le mettre à mort ; mais le cheikh
Abou-el-’Abbas-Ah’med-ech-Cherif, qui lui était allié,
intercéda pour lui et obtint sa grâce. C’était en
1084. Mourad, voulant ensuite remplacer El-Mesrati
par un homme digne de l’emploi, fi t choix du cheikh
actuel, à la satisfaction générale. Ce choix réunit tous
les suffrages, car il tomba sur un homme célèbre dans
les sciences, auprès duquel accouraient tous ceux qui
voulaient s’instruire; un homme dont les musulmans
ont droit d’être fi ers ; sur qui Moh’ammed, dont il porte
le nom, a répandu ses grâces ; qui connaît les lois de
la justice, qu’il a apprises des plus illustres docteurs ;
dont la mémoire est prodigieuse ; qui est versé dans
toutes les sciences, qui s’est rendu célèbre dans la
ÉPILOGUE. 477
rhétorique et la poésie, qui est un ciel de science, qui
suit les usages des Arabes, ce qui le met en honneur
auprès d’eux : tel est celui qu’on ne saurait trop louer,
le cheikh Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed. Que Dieu
le préserve de tout mal ! qu’il le sauve des embûches
de ses ennemis, et qu’il le conserve à ses amis et dans
l’intérêt de la science !
Je prends Dieu à témoin que ce que je dis de lui
est encore au-dessous de son mérite. Je n’ai contracté
envers lui aucune obligation qui me pousse à faire son
éloge ; mais il n’y a que l’ignorance qui pourrait mettre
en doute ses grandes qualités. C’est un homme unique
dans son genre, qui fait droit à ses ennemis comme à
ses amis. Lorsqu’on est doué d’un beau caractère, il
se trahit, comme le musc, par son odeur. Il ne voulait
pas d’abord accepter la charge que lui offrait Mourad-
Bey ; sa modestie la lui faisait redouter. Cette résistance,
qui fut connue, augmenta l’estime qu’on avait
pour lui ; car elle provenait de son désintéressement
et de ses principes religieux. Mais le bey, ayant besoin
de ses services, et ne trouvant personne qui pût le
remplacer, le força d’accepter, et il dut se soumettre.
Cette action du bey doit être comptée au nombre de
ses meilleures. Les gens raisonnables et honnêtes se
réjouirent de la nomination du cheikh Moh’ammed,
dont la conduite fut toujours exemplaire(1). Le bey avait
_______________
1 Nous avons supprimé ici quelques vers à la louange du cheikh
Moh’ammed, ainsi que quelques phrases de prose qui leur servent
d’introduction.
478 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
beaucoup d’affection pour lui, à cause de son mérite,
qu’il appréciait. Je n’ai malheureusement pas étudié
sous sa direction, je n’ai pu ramasser les pierres précieuses
qu’il répandait autour de lui ; cependant j’en ai
un peu profi té, ainsi que des leçons de son fi ls Ah’med,
qui est un de mes amis. J’espère que ce fi ls sera aussi
célèbre que le père, puisqu’il a commencé à professer
du vivant de celui-ci. Il a composé un livre précieux
sur les choses religieuses et d’autres sur les sciences.
J’aime son second fi ls, Abou-Ish’ak’-Ibrahim, et j’en
suis aimé ; je me plais à croire que le cheikh Moh’ammed
a aussi de l’affection pour moi. Si je ne craignais
d’être trop long, je m’étendrais davantage sur ce sujet.
Au reste, le peu que j’ai dit doit suffi re. Je jure par
Dieu que cette famille mérite tout le bien que j’en dis;
rien ne m’obligeait d’en faire l’éloge.
Lorsque le cheikh Moh’ammed fut mufti, il continua
à être humble et bon envers tout le monde. Il ne
changea rien à son costume, et devint même encore
plus modeste ; il faisait tout par lui-même dans son
intérieur, il ne percevait aucun droit sur les actes. Que
Dieu lui conserve ses faveurs ! Dans les circonstances
critiques où il se trouva compromis par la méchanceté
de ses ennemis, dans cette fâcheuse affaire, dont Dieu
le tira heureusement, où il fut arrêté, ainsi que le cheikh
Ioucef, mufti-el-h’anefi , et où ce dernier périt, il dut
la vie à la bénédiction de la science. J’ai déjà parlé de
cette affaire. Je lui avais écrit une lettre pour le féliciter
sur sa délivrance ; mais la timidité m’empêcha de
ÉPILOGUE. 479
la lui expédier, J’y disais entre autres choses : «Que
Dieu vous préserve de tomber entre les mains d’un
peuple sans foi ! Cette lettre était longue ; je m’abstiens
de la rapporter.
Le cheikh Moh’ammed est très-occupé; il professe
dans plusieurs écoles, savoir : dans la grande
mosquée, dans son mesdjed particulier, près de l’école
du vizir, et dans sa propre maison. Ajoutez à cela
l’exercice de ses fonctions. Il fut nommé mufti en
1089, étant prédicateur dans la mosquée de Ioucef-
Dey. Il était jeune encore ; mais sa jeunesse avait
toujours été pure de toute action condamnable(1).

GOUVERNEMENT DE ’ABI-EL-H’ACEN-’ALIBEY

GOUVERNEMENT D’ABI-EL-H’ACEN-’ALIBEY(
1).
Le père d’Ali-Bey ne négligea rien pour le rendre
propre au commandement, et il y réussit. A son heure
_______________
1 Il y a ici une longue tirade de prose rimée à la louange d’Ali-
Bey. Cette tirade ne renferme aucun fait historique, et comme elle est
d’ailleurs aussi insipide que peut l’être une pièce de ce genre, nous
avons cru devoir en faire grâce au lecteur.
422 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
dernière, il fi t des voeux, à ce que j’ai entendu dire,
pour la prospérité de ce fi ls bien-aimé qui était auprès
de lui. Le ciel exauça la prière du mourant, et protégea
’Ali, qu’il fi t parvenir au comble de ses désirs.
Dieu avait arrêté que le pouvoir qui sortait des mains
du père arriverait à celles du fi ls. Abi-Delama a dit au
sujet d’El-Mohdi, qui paya généreusement les louanges
qu’il lui adressa
Le pouvoir vint à lui la robe fl ottante ; ils se
convenaient réciproquement. Si tout autre que lui eût
désiré le pouvoir, la terre l’aurait repoussé.
Dieu, comme nous l’avons vu plus haut, avait
permis que la mésintelligence se mît entre les deux
frères. Nous avons dit, dans le livre précédent, comment
’Ali perdit toute autorité, et comment son frère le
relégua dans la demeure d’Omar pendant que la peste
qui régnait à Tunis enlevait plusieurs personnes de sa
famille. Il était là prisonnier, et il lui arrivait à chaque
instant les nouvelles les plus fâcheuses ; il correspondait
cependant avec ses amis, car il préparait secrètement
son évasion. Il se fi ait au destin, qui lui promettait
l’accomplissement de ses voeux. Enfi n il quitta le
pays. Peu de personnes l’accompagnèrent dans sa fuite
périlleuse. Ech-Chalbi-Abou-el-’Abbas-Ah’med-ben-
Ioucef-Dey, à qui Dieu fasse miséricorde, était avec lui.
Ils marchèrent sans avoir ni protection ni refuge ; il leur
arriva des aventures que je passerai sous silence, attendu
qu’elles sont connues de tout le monde et qu’elles
contiennent peut-être autant de faux que de vrai.
LIVRE HUITIÈME. 423
ils parvinrent, après bien des traverses, à Mers-el-Kherez(
1), où ils s’embarquèrent. Comment l’onde salée
a-t-elle soutenu à sa surface cette onde douce ? Comment
cette perle a-t-elle surnagé au-dessus des fl ots ? »
On a le droit, de s’en étonner. Le navire, conduit par
la grâce de Dieu, on peut le dire, les amena en sûreté à
Bône. Des habitants de cette ville, instruits de l’arrivée
d’Ali-Bey, allèrent au-devant de lui, et le reçurent avec
l’empressement et les honneurs qu’il méritait. Ce fait
une journée mémorable. ’Ali-Bey commença aussitôt
à mettre ses desseins à exécution; il envoya son oncle
maternel à Alger pour demander du secours ; mais cet
oncle mourut dans cette ville. Bientôt les serviteurs de
son père le joignirent à Bône ; il lui arriva aussi beaucoup
d’Arabes de la tribu des Drîd, et une partie des
Oulâd-Saïd. Chacun s’empressant de venir à lui, il rassembla
de nombreux partisans et leur fi t des largesses.
Le dey d’Alger promit de le soutenir, mais il ne
tint pas sa parole. Au reste, la victoire ne vient que de
Dieu ; il la donne à qui bon lui semble ; on est invincible
avec son appui. L’armée algérienne, qui s’était
avancée presque jusqu’aux frontières, s’en retourna. A
Tunis, les esprits étaient dans la plus grande anxiété ;
les nouvelles se croisaient et se contredisaient sans
cesse. Tantôt on annonçait qu’Ali-Bey arrivait, tantôt
qu’il était bien loin encore. On était trop éloigné du
théâtre des événements pour savoir rien de positif.
Le plus puissant cheikh des Arabes, Solt’ân-Ben-
_______________
1 Lacalle
424 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Mans’our, se rallia à ’Ali-Bey, et, eut l’honneur de lui
donner sa fi lle en mariage. Ce cheikh n’a eu qu’à se
féliciter de cette alliance ; car il est devenu si riche,
que sa fortune est proverbiale. Le k’âïd Moustafa-Espagnol
s’unit aussi à ’Ali-Bey. C’était un homme du
gouvernement ; il avait été commandant des sbah’ïa
du temps du père d’Ali. Le cheikh Moh’ammed-benel-
K’aïd-H’acen et ses enfants fi rent comme lui. Cette
famille était, quoique d’origine ’adjem, une des plus
considérables parmi les Arabes, au milieu desquels le
cheikh Moh’ammed était né. Il avait été élevé parmi
les chevaux et les chameaux ; on lui avait appris de
bonne heure à jouter, à lutter. Il savait diriger les
troupes, de jour comme de nuit. Un grand nombre de
personnages infl uents prirent parti pour ’Ali.
Nous avons déjà parlé de la première affaire qui
eut lieu, l’enlèvement du camp des sbah’ïa par le
k’âïd Moustafa. ’Ali-Bey se porta ensuite du côté de
Kef et se rendit maître des zmala, qu’il emmena avec
lui. Cependant on le disait faible, et, alors que le feu
de la guerre consumait le pays, on niait presque son
existence. Il envoya plusieurs circulaires à la milice,
mais elles ne produisirent aucun effet; ceux à qui elles
parvinrent les tinrent cachées. Mais Dieu lui donna la
victoire précisément à cause du mépris que l’on affectait
d’avoir pour lui. Les habitants d’Ouslat s’empressèrent
de se soumettre à lui et de se révolter contre son
frère. Enfi n ses affaires prospérèrent jusqu’au combat
d’Ouslat, où Moh’ammed-Bey fut vaincu.
LIVRE HUITIÈME. 425
Après la victoire, ’Ali-Bey racheta des montagnards
les Turcs, qui étaient en grand nombre, tombés
entre leurs mains, et leur pardonna ; car il ne voulait
faire aucun mal à la milice. Arriva ensuite la seconde
affaire, qui eut lieu près de Sbitela, à la menzelat de
Meribek(1), à l’époque de la grande fête, en 1087. Il
s’empara là de la partie de l’armée de son frère qui
s’était arrêtée, par suite des fatigues, et qui s’était retranchée.
Il lui pardonna et lui donna l’aman. Les chefs
allèrent lui faire leur soumission. Ce fut la première
troupe turque qui se mît sous son commandement.
Le troisième jour de la fête, lorsque la nouvelle de
la défaite de Mohammed parvint à Tunis, les ennemis
d’Ali perdirent la tête et ne surent plus la distinguer de
leurs pieds. La majorité de la milice montra peu d’empressement
à marcher. Les habitants eurent des craintes
qui les détournèrent de leurs affaires et les fi rent se
mêler de choses qui ne pouvaient être d’aucune utilité
pour eux. Des lettres de l’armée de Moh’ammed donnaient
les détails de tout ce qui était arrivé. Les chefs
furent d’avis d’envoyer et ils envoyèrent, en effet, divers
d’entre eux à ’Ali-Bey. Les deux muftis, savoir
celui des Maleki, Cheikh-el-Islam, Abou-’Abd-Allah-
Moh’ammed, connu sous le nom de Setata, et celui
des H’anefi , Cheikh-Abou-el-Meh’acem-Ioucef,
surnommé Dragut, fi rent partie de cette députation.
’Ali-Bey les reçut parfaitement bien et avec tous les
égards dus à leur caractère. On traita ensuite d’affaires
_______________
1 C’est-à-dire à la station, ou gîte d’étape, appelé Meribek.
426 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
avec toute la députation réunie. Les députés reconnurent
qu’Ali-Bey était un homme rempli de sens. On
le connaissait peu avant cela ; car il n’avait occupé
aucun poste et il était toujours resté auprès de son
père ; il n’avait eu le maniement d’aucune affaire, de
sorte que ses moyens étaient restés ignorés; on savait
seulement de lui qu’il avait un bon caractère et un
beau physique. Que Dieu augmente sa sagesse, qu’il
l’élève au-dessus de ses rivaux, qu’il comble ses désirs
et le consolide au pouvoir !
Il fut convenu entre ’Ali et les députés que le dey
El-H’adj-Mami-Djamal abdiquerait et serait remplacé
par El-H’adj-Moh’ammed-Bichara. On proclama ce
dernier dans le camp, dans un lieu nommé El-K’ara,
près de K’aïrouân. Il alla à Tunis avec les députés. El-
H’adj-Mami fut obligé d’abdiquer ; Bichara fut installé
à la k’as’ba, où il resta jusqu’à ce qu’il lui arrivât ce
que j’ai déjà raconté. ’Ali-Bey leva ensuite son camp,
après avoir eu avec les gens de K’aïrouân une affaire
que je passe sous silence et qui fut le prélude de la révolte
des habitants de cette ville. Il se porta d’abord au
Fah’s, où il resta jusqu’à ce qu’il eût réuni toutes ses
troupes ; puis il se dirigea vers Kef. Il prit position non
loin de cette ville ; et, comme il avait résolu de l’assiéger,
il fi t demander à Tunis des canons, qu’on lui envoya.
Lorsqu’ils furent arrivés, il dressa ses batteries et
partagea les attaques entre ses troupes, de manière que
chaque corps combattit à son tour. Le feu commença ;
les boulets endommagèrent les murs de la ville en plus
LIVRE HUITIÈME. 427
d’un endroit. Mais Dieu a marqué son terme à chaque
chose. Moh’ammed-Bey était alors dans l’Ouest ;
beaucoup de soldats qui servaient ’Ali avaient conservé
leur ancienne affection pour lui ; ils lui écrivirent
pour l’engager à reparaître, et n’épargnèrent pas
l’argent pour lui faire parvenir cet avis. Moh’ammed-
Bey, l’ayant reçu, se dirigea sur Kef, où il entra de
nuit. Il se mit aussitôt en relations avec les soldats
dont je viens de parler, qui lui promirent de lui livrer
l’armée. ’Ali eut quelque soupçon du complot, mais
il ne put l’empêcher d’éclater. Ceux qui étaient pour
lui se mirent contre lui. On pilla sa tente et celle des
siens. Ne pouvant lutter, il se dirigea vers le Djerid,
avec les troupes qui lui étaient restées fi dèles. Il pressa
sa marche, afi n de n’être pas devancé par la nouvelle
de ce qui venait de se passer à Kef. Arrivé à K’afs’a,
il ordonna à la garnison de cette ville de le suivre. Elle
ignorait les événements, et elle obéit. Il revint alors
sur ses pas, suivant la grande route, comme en temps
ordinaire. Les troupes de Kafs’a apprirent en chemin
ce qui était arrivé à Kef. La désertion se mit aussitôt
dans leurs rangs, ce qui n’empêcha pas ’Ali de réussir
dans ses projets. Les cheikhs arabes les plus considérables
se rendirent auprès de lui, entre autres le cheikh
Ah’med-ben-Nouïr, et la partie des Meh’amid qu’il
commandait. Il lui arriva aussi beaucoup d’Arabes de
la tribu des Drîd, le sultan El-A’rab, à la tête de sa cavalerie
et de son infanterie ; enfi n, ces démons d’Oulâd-
Saïd. Ses amis, accourant de tous côtés à la fois,
428 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
il se trouva bientôt à la tête d’une armée que Dieu
seul aurait pu compter.
Lorsqu’il fut arrivé près de K’aïrouân, les habitants
de cette ville lui montrèrent des dispositions
hostiles. Il passa outre cependant, sans leur faire
aucun mal: seulement ses sbah’ïa eurent avec eux un
engagement. Il alla camper dans le Fah’s, où il lui arriva
des renforts de partout.
Je reviens maintenant à Moh’ammed-Bey. Lorsqu’il
eut gagné l’armée de Kef, ainsi que je l’ai déjà
dit, et que les chefs se furent replacés sous son obéissance,
il envoya à Tunis le rapport des événements.
Aussitôt la milice se souleva en masse, tira Mami-
Djamal de la zaouïa où il s’était réfugié, lui rendit le
titre de dey, et le réinstalla à la k’as’ba. Bichara fut
contraint d’abdiquer. Quelques jours après il fut mis
à mort, ainsi que je l’ai dit ailleurs. Dès lors le plus
grand trouble, la plus grande confusion régnèrent dans
la ville; chacun parlait selon sa manière de voir. La
majeure partie des Tunisiens s’entretenaient de choses
qu’il ne convenait pas de dire, et qui, d’ailleurs,
ne pouvaient être d’aucune utilité pour eux. Il arrivait
à chaque instant des nouvelles qui, le plus souvent,
n’avaient pas de fondements. Il y avait tant de confusion
; qu’on ne distinguait plus ceux qui entraient de
ceux qui sortaient.
Le dey envoya quelques-uns des siens à Kef pour
avoir des nouvelles ; mais les uns moururent en chemin,
les autres ne revenaient pas. Le prix des denrées
LIVRE HUITIÈME. 429
augmentait. Bientôt on ne reçut plus de nouvelles
du dehors. La garde se montait le jour et la nuit. Cet
état de choses empirant tous les jours, les Tunisiens
résolurent d’envoyer des oulema et des membres du
gouvernement aux deux frères pour opérer une réconciliation
entre eux. Cette députation resta quelque
temps absente, à cause des démarches qu’elle
fut obligée de faire pour tenter cette réconciliation ;
mais elle revint toute confuse, car elle ne put réussir.
Les deux frères exigeaient des concessions qu’aucun
d’eux ne voulait faire à l’autre.
Le cheikh El-H’adj et les siens s’étant rangés du
parti de Moh’ammed-Bey, celui-ci s’élança vers le
Fah’s. Il y eut bataille entre les deux frères. Les Arabes,
selon leur habitude, avaient avec eux leurs femmes
montées sur des dromadaires. Une personne qui assista
à cette bataille dit que de part et d’autre on fi t des prodiges
de valeur. Le cheikh Es-Solt’ân et ’Ali-Bey se
portaient partout pour encourager les leurs à attaquer
l’ennemi. La mêlée fut si intense, qu’on aurait dit que
les deux armées n’en faisaient plus qu’une. Dieu accorda
la victoire à ’Ali, dont l’armée fi t un immense
butin en chevaux et en armes. El-H’adj et les siens prirent
la fuite ; cet Arabe fut contraint d’abandonner sa
femme. Les personnes qui l’ont vue disent qu’elle était
montée sur un mulet. On la conduisit à ’Ali-Bey, qui
la traita bien et la renvoya à son mari. El-H’adj, depuis
cette affaire, perdit toute considération.
La cavalerie combattit seule ce jour-là ’Ali.-Bey
430 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
avait fait venir l’armée du Djerid ; il l’avait dirigée sur
Zar’ouân : « Vous resterez là, dit-il à ses troupes, qui
étaient commandées par Moh’ammed-Raïs-T’abak’,
dont j’ai déjà parlé ; si vous êtes pour moi, vous reviendrez
à moi; sinon vous irez avec vos amis.» Ses
soldats protestèrent de leur dévouement; mais il y
comptait peu. Quant à la partie de la milice venue de
Kef à la suite de Moh’ammed-Bey, elle se retrancha
dans une position où ’Ali-Bey ne voulut pas l’attaquer.
Lorsque le combat fut terminé, ‘Ali fi t prévenir
les chefs de cette troupe qu’il les rendait responsables
des maux qu’elle pourrait causer ; il appela ensuite
auprès de lui l’armée de Zar’ouân, et ordonna au kâïd
Moustafa-Espagnol et à un boulouk-bachi de se rendre
à Tunis pour informer les habitants de cette ville de la
victoire qu’il venait de remporter. Ces événements
eurent lieu vers la fi n de rebi’-el-oouel 1088. Lorsque
la nouvelle en arriva à Tunis, les craintes et l’agitation
y augmentèrent. Moustafa-Espagnol, d’après les ordres
d’AIi-Bey, la resserra tellement, qu’elle se soumit.
Le sandar de la milice, Moh’ammed-T’abak’, y
fut alors envoyé, après avoir été proclamé dey dans le
camp; j’ai parlé de cet événement.
’Ali-Bey parcourut ensuite l’Afrique pour prélever
les tributs d’usage et pacifi er le pays. Il eut dans
cette expédition, avec les troupes de son frère, un autre
combat où assistèrent El-H’adj, cheikh des H’anencha,
les Oulâd-Abou-Zïan, et ceux des Drîd qui leur obéissaient.
Des Arabes de Guerfa s’étaient joints à eux.
LIVRE HUITIÈME. 431
L’affaire fut très-chaude ; le cheikh des H’anencha
y périt. Il fut chargé à l’improviste vers la fi n de la
journée; il succomba accablé par le nombre et après
avoir vaillamment combattu. Les troupes d’Ali-Bey
furent un instant ébranlées, mais elles eurent pour elles
la protection de Dieu et le courage de leur général.
’Ali-Bey fi t faire bonne garde dans la nuit qui suivit
cette première journée. Le lendemain, le combat recommença
; les deux partis étaient plus acharnés que
jamais. Beaucoup de monde périt de part et d’autre ;
les Oulâd-Chabi prirent la fuite avec les Arabes qui
marchaient avec eux. Le butin fut immense en chevaux,
en chameaux et en effets ; les mains des vainqueurs
se remplirent de richesses. Cette affaire, qui,
par son importance, a passé en proverbe, eut lieu près
d’un endroit qu’on nomme Bek’ra.
’Ali-Bey, après avoir obtenu ce qu’il désirait et
terminé le recouvrement des impôts, retourna chez
lui; il combla de présents le cheikh Ah’med ben-
Nouïr, et le renvoya dans son pays ; mais ce cheikh
mourut, avant d’y arriver, dans un combat qui eut
lieu, aux environs de H’amma, entre lui et les partisans
de Moh’ammed-Bey; la plus grande partie de sa
tribu fut prise.
L’inquiétude allait toujours croissant à Tunis; on
y disait qu’Ali était mort; toutes sortes de fausses nouvelles
se répandaient. On avait tellement perdu l’esprit,
que l’on niait les faits les plus frappants, et qu’on
croyait à des choses impossibles. ’Ali-Bey rentra chez
432 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
lui sain et sauf; il repartit ensuite, avec l’armée d’hiver,
vers la fi n de ramad’ân 1088(1). Il n’avait que
peu de monde, et alla assiéger K’aïrouân. Son artillerie
tira sur la place, qu’il aurait prise si ses troupes
avaient été animées d’un meilleur esprit ; mais elles
ne combattaient qu’à contrecoeur. Il passa la fête du
fat’er(2) à ce siégé; puis il le leva, parce qu’il apprit
que son frère s’était dirigé sur le Djerid : il dut aller
au plus pressé. Ce qu’il y a de vraiment inimaginable,
c’est que, pendant qu’il était sous les murs de K’aïrouân,
les habitants de cette ville le croyaient mort
et pensaient qu’ils étaient assiégés par un autre chef.
C’était, certes, une insigne folie ; cependant j’ai vu et
entendu à Tunis des choses encore plus extraordinaires.
Je prie Dieu qu’il nous rende enfi n à notre bon
sens et qu’il nous réunisse pour le bien.
’Ali-Bey, en arrivant dans le Djerid, trouva que
son frère s’était emparé de la plus grande partie du
pays et qu’il avait fait bâtir un fort à K’afs’a. Lorsque
Moh’ammed-Bey apprit qu’il approchait, il s’enfuit
dans le Zâb. ’Ali-Bey fi t plusieurs journées de marche à
sa poursuite, mais il ne put l’atteindre. Il revint alors sur
ses pas et alla assiéger K’afs’a, qu’il attaqua par la mine.
Ceux qui étaient dans la place demandèrent l’aman,
_______________
1 Il y a encore ici une insipide tirade à la louange d’Ali-Bey;
nous avons cru devoir la supprimer.
2 C’est la même que les Arabes appellent ’Aïd-es-Sr’ir (petite
fête), et les Turcs petit Beïram. On la célèbre le Ier du mois de choual,
immédiatement après le ramad’ân.
LIVRE HUITIÈME. 433
qui leur fut accordé, et se rendirent. ’Ali-Bey mit
garnison dans le fort, et lorsqu’il eut consolidé son
autorité dans ce pays et prélevé les contributions du
Djerid, il reprit le chemin de Tunis. Les Arabes lui
ayant appris que son frère se disposait à marcher sur
cette ville, il envoya en toute hâte le k’âïd Moustafa-
Espagnol pour la défendre ; mais cela ne lui servit de
rien. Ce fut alors qu’eut lieu la grande affaire, à nulle
autre pareille, où les portes de Tunis furent brûlées,
où les boutiques furent pillées, où tant de malheurs
fondirent sur Tunis. La k’as’ba fut assiégée ; la milice,
conduite par le nouveau dey Sak’esli, marcha
pour combattre les troupes d’Ali-Bey ; la plupart
des habitants quittèrent la ville avec leurs familles et
leurs richesses. J’ai fait mention de ces événements
en parlant du gouvernement du dey T’abak’.
’Ali apprit en route ce qui se passait à Tunis ; il
en instruisit les chefs de ses forces, qui étaient considérables.
Tous jurèrent de rester avec lui jusqu’à la
mort. Il leur accorda une augmentation de paye de
cinq nâs’ris par mois. Il pressa ensuite sa marche et
arriva près du Fah’s. Là il rencontra les troupes qui
étaient sorties de Tunis, et qui avaient fait jonction
avec celles qui venaient de K’aïrouân, de Kef, de
Sfax, et avec une multitude d’Arabes dont Dieu seul
pouvait connaître le nombre.
Les deux beys se rencontrèrent le Ier moh’arrem
1089. Le combat s’engagea; l’artillerie gronda des
deux côtés. Les deux partis combattirent avec une égale
434 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
bravoure. La cavalerie chargea la cavalerie ; le combat
s’anima, le sang coula, les rangs se mêlèrent, chacun
criant : « Nous vous avons vaincus. » Puis, tout à coup,
les combattants se mirent d’accord ; ceux d’Ali-Bey
oublièrent leurs serments. Il était dans ce moment loin
d’eux, auprès d’un des siens qui expirait. Son lieutenant
était le k’âïd Merad, qui commandait l’armée ;
les révoltés voulaient le tuer ; Dieu le préserva. Il se
sauva avec les sbah’ïa et les zmala. La troupe rebelle
se rangea sous les ordres de Moh’ammed-Bey, qui se
mit avec elle à la poursuite de son frère. Celui-ci s’était
embusqué en avant, dans un lieu qu’on appelle Manzal.
Lorsque Moh’ammed y fut arrivé, ’Ali et les siens le
chargèrent en jetant de grands cris, et furent victorieux.
Les poursuivants prirent la fuite à leur tour. Mourut qui
mourut, échappa qui échappa ; il faut que la volonté de
Dieu s’accomplisse. Beaucoup de combattants succombèrent.
Le combat, commencé vers la fi n du jour,
dura jusqu’à la nuit. Il n’échappa que ceux dont la vie
devait être longue. Ceux qui ne moururent pas furent
pris par les Arabes; ces derniers fi rent un si riche butin
d’objets d’or et d’argent, qu’on ne peut l’évaluer.
Cette bataille fut une des plus importantes qui aient été
livrées en Occident; plusieurs habitants de K’aïrouân
y périrent. Après l’affaire, ’Ali-Bey fi t couper les têtes
des morts, et en envoya à Tunis plusieurs charges de
chameaux. Le jour de l’arrivée de ces têtes à Tunis fut
un jour d’agitation. Ce qu’il y eut de vraiment étonnant,
c’est que, pendant que ces têtes étaient exposées
LIVRE HUITIÈME. 435
devant la k’as’ba, plusieurs habitants niaient la chose,
disant qu’il n’y avait rien de vrai dans tout cela. Il n’y
a de refuge et de force qu’en Dieu. Sans sa volonté,
sans l’enchaînement des événements qu’il permit,
cette affaire, dont nous parlons, n’aurait pas eu lieu ;
le feu de la guerre ne se serait pas allumé entre les
deux armées, dont les guerriers périrent victimes de
leur affection pour les deux frères. Dieu détermine la
fi n de chaque chose, il renverse ou consolide ce qu’il
lui plaît, il possède les secrets de la destinée.
Des députés de K’aïrouân vinrent ensuite trouver
’Ali-Bey pour demander l’aman. Il pardonna aux
habitants, partit et alla camper près de cette ville.
L’aman leur ayant été accordé, il ne leur fi t aucun reproche
sur leur conduite, et ne sévit que contre Benech-
Chater. Cet homme, qui avait été le principal
instigateur des troubles, qui avait poussé ses compatriotes
à la révolte, mourut en prison.
’Ali-Bey retourna ensuite à Tunis ; il tomba malade
en chemin et arriva en cet état au Bardo ; mais Dieu
le conserva. Ses amis furent joyeux de son retour. Le
bruit de sa mort courut en ville. Le hasard voulut que
je fusse présent à son arrivée, que je le visse de mes
propres yeux. Cependant j’entendis, un instant après,
deux hommes se dire qu’il était mort et enterré. Je leur
affi rmai que je venais de le voir de mes yeux. Ils me fi -
rent jurer; je jurai, et je ne sais si alors ils me crurent.
Il arriva, à cette époque, à ’Ali-Bey des lettres
de son frère pour la conclusion de la paix ; mais ce
436 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
commencement de négociation n’eut pas de suite.
Quelques jours après son installation au Bardo, ’Ali-
Bey fi t son entrée en ville, et se rendit à la k’as’ba.
On remarquait sur son visage les traces de la maladie.
Les habitants de Tunis s’étaient rassemblés pour
le voir. Ce fut un jour célèbre. L’ami qui le chérit et
l’ennemi qui en dit du mal le virent également. Dieu
lui rendit la santé. Louange à lui !
’Ali-Bey se reposa un peu, puis il partit dans la
même année avec l’armée d’été, parce que les Arabes
d’Afrique commençaient à remuer. Il se porta rapidement
au milieu d’eux avant qu’ils pussent se réunir. Il
préleva les contributions d’usage, et retourna à Tunis,
avant l’époque ordinaire, pour voir son oncle, récemment
arrivé de Constantinople avec le titre de pacha.
Dieu les réunit après leur séparation, et leur joie fut
grande. Ils fi rent le ramad’ân avec tranquillité et bonheur.
Ils célébrèrent ensuite la fête qui vient après, et
assistèrent à celle qui eut lieu en choual de la même
année, et dont j’ai parlé.
’Ali-Bey quitta Tunis l’avant-dernier jour de
cette fête, et se dirigea vers El-Monestir. Il avait rassemblé
du monde de tous côtés. Son armée le précéda
de quelques jours. Il s’établit près de la ville et en fi t
le siégea Il coupa tout ce qu’il put couper d’oliviers
et d’autres arbres, de manière à ruiner les propriétaires.
Il allait s’emparer de la ville, lorsqu’il apprit que
son frère se trouvait près de Djerba à la tête de forces
considérables. Il marcha rapidement contre lui avant
LIVRE HUITIÈME. 437
qu’il se fût consolidé dans le Djerid. Il quitta donc
El-Monestir, et se porta sur son frère, qui, à son approche,
se retira précipitamment. Il dut renoncer à
l’espoir de l’atteindre. Il retourna au Djerid, leva les
contributions comme d’ordinaire, et quitta le pays
victorieux et tout-puissant.
A son retour, il prit la route de Sfax ; il détacha
contre cette ville sa cavalerie, et écrivit aux habitants
pour les engager à la soumission. Il parvint à prendre
quelques habitants qui étaient sortis pour aller à leurs
jardins ; il usa de clémence envers eux, ne répandit
pas leur sang, et les renvoya. Il retourna ensuite chez
lui. Son armée rentra à Tunis vers la fi n de safar 1090,
mais il ne rentra pas avec elle ; il se dirigea, avec ses
Arabes et ses sbah’ïa, vers l’Ouest. Il avait reçu l’avis
que son frère était allé dans ces contrées ; que, cette
même année, ses gens s’étaient répandus, comme à
l’ordinaire, dans le pays pour prélever les contributions,
tandis que Moh’ammed-Bey se tenait sur les limites
avec son armée, dans la crainte qu’il n’entreprit
quelque chose contre lui. ’Ali-Bey apprit aussi que
ceux de Tôzer avaient abandonné son parti, et que son
frère avait fait construire chez eux un bon fort qu’il
avait muni de tout ce qui était nécessaire. ’Ali-Bey
dirigea d’abord sur ce point des sbah’ïa. Ces forces
rencontrèrent la cavalerie de Moh’ammed-Bey. Benel-
Djesman mourut dans cette expédition. ’Ali-Bey
fi t ensuite marcher sur le même point l’armée d’hiver,
commandée par son lieutenant le k’âïd Merad. Cette
438 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
armée rencontra également les forces de Moh’ammedBey,
et eut avec elles plusieurs engagements dans
lesquels le k’âïd Merad fut victorieux. L’armée mit
ensuite le siégé devant Tôzer. On ouvrit la tranchée;
on se battit avec acharnement; les mines jouèrent;
une partie du fort s’écroula et la place fut emportée
de vive force, La nouvelle de ce succès parvint à Tunis
et y fi t le plus grand plaisir. Les traîtres la démentirent,
’AliBey, l’ayant reçue, se porta vers le Djerid,
parcourut cette contrée, tranquillisa les esprits, perçut
les contributions, et, dans les premiers jours de 1091,
retourna vers l’Ouest. Il se mit en observation devant
son frère pour l’empêcher de rien entreprendre. Il sut
bientôt que des Arabes d’Afrique avaient envoyé des
députés à son frère. Il punit ceux dont il put s’emparer,
et leur ôta leurs chevaux. Il resta avec les Arabes
et les troupes turques qui le suivaient dans les environs
de Zouarin(1). Il fi t venir l’armée d’été, qui sortit
avant le temps ordinaire, et rejoignit la première
armée à Zouarin. La troupe se plaignait du manque
d’argent; il fi t venir de Tunis les agents chargés de la
paye, qui fut faite dans le camp. Des marchés s’établirent
dans ce camp; les marchands de toute sorte y
affl uèrent et y eurent des jours de plaisir.
’Ali-Bey forma ensuite le projet de marcher contre
la ville de Kef; il fi t connaître ses intentions à Tunis
pour qu’on lui envoyât du canon. Il s’approcha de
Kef avec son armée, et il y eut entre les deux partis des
_______________
1 Entre Kef et K’airouân.
LIVRE HUITIÈME. 439
combats pendant quelques jours. Ce fut vers le Ier de
rebi’-et-tani 1091, après que l’armée d’été fut partie
de Tunis, rassemblée par les soins du dey pour rejoindre
’Ali-Bey.
Le 24 de rebi’-et-tani, on apprit à Tunis le combat.
qui avait eu lieu entre l’armée du bey et les gens
de Kef : c’était un vendredi. On sut aussi dans cette
ville que le 6 de ce même mois, jour de dimanche,
’Ali-Bey avait attaqué son frère Moh’ammed-Bey,
qui se trouvait à sa portée ; qu’il avait pris tous ceux
qui étaient avec lui (ou que, du moins, il ne s’en était,
échappé que fort peu) ; qu’il avait fait prisonnier, entre
autres, le cheikh des Arabes, et qu’il lui avait pardonné.
Ces nouvelles fi rent grande impression à Tunis. Le
17 dudit mois, il y eut un combat entre les habitants
de Kef et l’armée d’Ali-Bey, qui fut mise en fuite. La
nouvelle en arriva à Tunis. Le 21, le crieur public publia
en ville que les soldats qui voudraient être payés
devaient aller au secours de l’armée qui était devant
Kef. Tout payement fut suspendu à Tunis. Le dey annonça
à la troupe qu’aucun soldat ne pourrait revenir
en ville sans l’autorisation écrite du bey. Les soldats
commencèrent alors à sortir par bandes de Tunis.
Le combat entre l’armée d’Ali-Bey et les assiégés
avait duré plusieurs jours. Le 9 de djoumâd-eloouel,
le siège, qui avait été fort actif, fut levé; l’armée
se retira après s’être bien battue.
Le 22 de djoumâd-el-oouel, des envoyés de l’armée
d’Alger arrivèrent à Tunis. Ils avaient déjà vu le bey.
440 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Leur mission était de rétablir la paix; mais ils n’en
vinrent pas à bout. Le dey les reçut bien.
Les soldats qui ne voulurent pas aller à Kef furent
punis de leur désobéissance par la privation de
leur solde.
Le Ier de redjeb de la même année, le pacha sortit,
irrité contre la troupe. Il s’arrêta quelques jours
dans les jardins de Mernak’ ; puis il se rendit dans le
Sah’el, où il leva les contributions ; il se porta ensuite
sur K’aïrouan. Les Oulâd-Saïd et d’autres Arabes se
joignirent à lui, de sorte qu’il se trouva à la tête de
forces considérables(1).
Les Oulâd-Saïd ont toujours été des rebelles et
des perturbateurs. Dans cette tribu, petits et grands,
tout le monde est animé du plus mauvais esprit. Sous
feu Moh’ammed-Pacha, ils furent tellement abattus,
qu’ils auraient mieux aimé se dire juifs que d’avouer
leur origine; ils ne purent, de son vivant, lever la tête ;
il en fut de même sous Mourad-Bey. Ils restèrent dans
cet état jusqu’à ce que Dieu eût permis les guerres dont
nous parlons. Alors cette peste reprit de la force. Ils se
rangèrent sous les ordres du bey de l’époque(2), qui les
accueillit bien, les releva de leur avilissement, et les
rétablit sur leurs terres. Ce bey leur laissait faire tout
_______________
1 L’auteur n’explique pas ici plus clairement la conduite de
Moh’ammed-Pacha ; mais on voit plus loin qu’il avait abandonné
’Ali-Bey pour se ranger du côté de son frère.
2 Il s’agit ici d’Ali-Bey ; mais l’auteur, blâmant sa conduite
dans cette circonstance, évite de le nommer.
LIVRE HUITIÈME. 441
ce qu’ils voulaient ; aussi commirent-ils une foule
d’iniquités dans le pays. Mais Dieu n’accorde qu’un
court répit aux méchants. Ils se livrèrent à tous les
excès dans le pays, interceptèrent les communications
et génèrent tellement le commerce, qu’aucun
marchand n’osait voyager sans être accompagné
de l’un d’eux, qu’il payait pour lui servir de sauvegarde.
Ils se partageaient les récoltes d’autrui, et en
enlevaient ce qu’ils voulaient, sans que personne pût
s’y opposer. Ils se fortifi èrent dans la majeure partie
de la contrée, et fi rent ce que ne feraient même pas
les infi dèles envers les musulmans. Le bey fermait
les yeux sur leur conduite; on ne leur faisait que de
légers reproches, et on les traitait avec douceur. Cependant
leurs déprédations augmentaient tous les
jours. Le bey ne l’ignorait pas ; mais il patientait
et n’aimait pas qu’on lui en parlât. Les Oulâd-Saïd
se persuadèrent qu’il n’avait aucune puissance sur
eux, et persévérèrent dans leur iniquité. Cependant
ils fi nirent par ne plus le voir, dans la crainte qu’il
ne sévît contre ceux d’entre eux qu’il trouverait à sa
portée. Ils ne conservèrent de relations avec lui que
par lettres, ce qui dura jusqu’à ce que Dieu eût décrété
leur perte.
Lorsque le bey marcha sur Kef, comme je l’ai
déjà dit, il les convoqua ; mais ils témoignèrent de la
répugnance à le suivre, et se dispersèrent dans le pays.
Quelques-uns allèrent dans le Sah’el, où ils commirent
des brigandages ; d’autres restèrent dans le pays
442 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
d’El-Djezira, près de Selîmân(1). Il y eut, entre ces
Arabes et, les habitants de Selîmân, une dispute. On
en vint aux coups, et Ben-K’eraï mourut dans le combat.
Que Dieu ne lui fasse pas miséricorde ! Cette
perte ne fi t qu’animer encore plus les Oulâd-Saïd ;
ils assiégèrent les gens de Selîmân, en tuèrent plusieurs,
et furent même sur le point de s’emparer de la
ville. Leur esprit égaré leur fi t prendre la résolution
de s’adresser au dey pour demander qu’il envoyât à
leur aide quelques troupes des zouaoua. Leurs députés
arrivèrent chez le dey, qui feignit d’accueillir leur
demande ; mais il se joua d’eux en leur promettant
de faire payer le prix du sang versé(2). Leur insolence
s’accrut alors. Que Dieu les maudisse ! Ils resserrèrent
de plus en plus les gens de Selîmân. Le 17 de
rebi’-et-tani, le dey envoya des troupes au secours de
ceux de Selîmân. Il marcha lui-même avec ces troupes,
auxquelles se joignirent une foule de volontaires
désireux de faire le djeh’ad(3) contre les Oulâd-Saïd,
car ces Arabes faisaient plus de mal que des chrétiens.
La nouvelle de cet armement leur étant parvenue, ils
s’éloignèrent de Selîmân. Ils surent aussi que le bey
marchait sur eux à grandes journées, ce qui leur fi t
beaucoup perdre de leur audace. Ils se dirigèrent vers
le Sah’el, et comprirent que, s’ils tombaient entre les
mains du bey, celui-ci n’épargnerait aucun d’entre
_______________
1 La presqu’île du cap Bon.
2 C’est-à-dire de forcer les gens de Selîmân de leur payer une
somme d’argent pour la mort de leur chef Ben-K’eraï.
3 Guerre sainte.
LIVRE HUITIÈME. 443
eux. Lorsqu’ils eurent connaissance de l’irritation du
pacha, ils se rangèrent de son parti, espérant avoir tout
à gagner avec lui. Le pacha les accueillit de manière
à les satisfaire. Ils l’accompagnèrent à K’aïrouân. Il
se joignit à eux d’autres Arabes du même caractère,
et cela dura jusqu’à ce qu’il arriva ce que je dirai plus
tard, s’il plaît à Dieu.
Lorsque ’Ali-Bey (que Dieu le conserve !) apprit
que les Arabes s’étaient joints à son oncle et à son
frère, et que le feu de la guerre allait prendre plus de
violence, il envoya à Tunis pour avoir des soldats.
On désigna ceux qui devaient marcher, et il partit à
la tête des zmala et de ceux qui étaient avec lui pour
se porter vers K’aïrouân. Les deux armées se rencontrèrent.
Après une heure de combat, les Oulâd-Saïd
et les autres Arabes prirent la fuite dans la direction
de Monestir. Le pacha trouva un asile à K’aïrouân,
dont les habitants avaient pris son parti. On dit que
le nombre des Arabes qui étaient avec lui était de dix
mille cavaliers. Le pacha fi t de grandes dépenses dans
cette circonstance. L’affaire eut lieu le 10 de ch’aban
1091. Dieu donne la victoire à qui il lui plaît.
’Ali-Bey s’éloigna de K’aïrouân et descendit du
côté de Monestir, où son frère et les Oulâd-Saïd s’étaient
fortifi és ; il les y resserra tellement, que la plus grande
partie de leurs chameaux y moururent. Ils ne savaient
comment se tirer de là. Enfi n, voyant que le siège continuait,
qu’ils étaient comme étouffés dans la place,
ils eurent recours à la ruse. Ils fi rent dire à ’Ali-Bey
444 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
qu’ils étaient prêts à se soumettre à lui, mais qu’ils le
priaient de s’éloigner, afi n qu’ils pussent sortir de la ville,
ce qu’ils ne pouvaient faire, tant qu’il serait là ; sans
exciter la colère de son frère, qui les avait contraints de
prendre son parti ; mais que, quand il serait plus loin, ils
iraient à lui, se mettraient à son service si cela lui plaisait,
ou, du moins, lui obéiraient comme sujets.
’Ali-Bey s’éloigna et descendit près de Souça ;
comme il avait une grande multitude avec lui, il était
fort gêné dans son camp, et ce fut ce qui le détermina
à s’éloigner. Il resta près de Souça jusqu’à la fi n du
ramad’ân. Il fi t venir de Tunis diverses personnes distinguées,
voulant les envoyer à son frère pour traiter
de la paix. Lorsque ces personnes furent auprès de lui,
il leur communiqua ses intentions. J’ai entendu une
d’elles exprimer à cette occasion son admiration pour
’Ali-Bey. « Quel bey ! disait-il, quel jugement ! quelle
intelligence ! quelle habitude du commandement !
Vous direz telle chose à mon oncle, s’il vous répond de
telle manière, vous répliquerez de telle autre. » Il parlait
comme s’il eût pénétré dans les plus secrètes pensées
de son oncle, ce qui prouve bien sa grande sagacité.
Il fi t un choix parmi ces personnes ; il fi t partir les
unes, et garda celles qu’il craignait que l’on n’inquiétât
en route. La paix ne se fi t pas. Pendant qu’Ali-Bey
était dans l’endroit que je viens de dire, les habitants
de Sfax lui offrirent leur soumission, qu’il accepta.
Un des siens alla prendre possession de cette ville.
Les partisans de son frère qui s’y trouvaient prirent la
LIVRE HUITIÈME. 445
fuite. Dieu préserva le bey de leur méchanceté sans
qu’il fût obligé de sévir contre eux.
Lorsque la nouvelle de la prise de Sfax arriva
à Tunis. le dey ne voulut pas d’abord faire tirer le
canon, comme l’usage le prescrit en cas semblable,
parce qu’il n’avait pas reçu de dépêche du bey, et que
des brouillons niaient la chose. Quelques jours après,
l’avis offi ciel arriva. Le fait étant alors constaté, on fi t
les réjouissances.
Après les fêtes, ’Ali-Bey s’avança vers K’aïrouân.
Les habitants de cette ville n’allèrent pas à
sa rencontre, et fermèrent leurs portes. Il ne leur fi t
aucun mal et se dirigea vers Ouslat.
Le 5 choual, arrivèrent, pour la seconde fois, des
députés algériens à Tunis. Leur mission avouée était le
rétablissement de la paix entre les deux frères ; mais le
bruit courut qu’ils voulaient autre chose que ce qu’ils
disaient : il se répandit en ville mille versions diverses
à ce sujet. Ces envoyés s’étaient d’abord arrêtés aux
frontières. On apprit bientôt que l’armée algérienne
avait pénétré dans le pays, ce qui indisposa les Tunisiens.
Le dey consulta les cheikhs de la ville : ils
lui répondirent qu’ils étaient résolus à se défendre, à
défendre leurs enfants et qu’ils ne souffriraient pas la
présence d’une armée étrangère. Le dey les félicita de
leurs bonnes dispositions. Il exigea que les habitants
de Souek’a lui livrassent des otages ; ils y consentirent.
Mais Dieu préserva la ville des malheurs dont ces otages
ne l’auraient pas garantie s’ils avaient dû arriver.
446 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
On apprit aussi que le pacha avait quitté K’aïrouân,
qu’il avait rejoint les Algériens, qu’il était
rentré avec eux sur le territoire tunisien, et leur avait
permis de prendre ceux des faubourgs de Tunis qui
leur conviendraient. On sut également que les Algériens
avaient envoyé des troupes à Kef pour y faire
des vivres, que ces troupes avaient maltraité les habitants,
cherché à tromper la garnison pour s’emparer
des forts, et qu’enfi n il était manifeste que le gouvernement
d’Alger voulait se rendre maître de Kef.
Les députés algériens trouvèrent ‘Ali-Bey campé
près d’Ouslat, où nous avons dit plus haut qu’il était
allé. Il leur dit qu’il comptait se rendre à leur armée.
En effet, il partit avec eux.
Pendant ce temps, les nouvelles les plus alarmantes
circulaient à Tunis ; chacun disait ce qui lui
passait par la tête. Si Dieu ne se fût montré indulgent
pour ses créatures, Tunis aurait eu à supporter de bien
grandes calamités. Le voyageur aurait pu lui dire :
« Change ton nom, car tu inspires la tristesse(1). »
Mais, au moment où l’on pouvait craindre les plus
grands malheurs, les alarmes cessèrent tout d’un coup.
Ce que l’on disait de Kef était de nature à en inspirer
de bien graves. Cette ville, qui pouvait se suffi re à
elle-même, serait devenue une plaie pour le pays en
restant dans la situation politique où elle était. Quelques-
uns prétendaient que, placée sur les frontières,
_______________
1 Voir au livre Ier la note sur l’étymologie que donne K’aïrouâni
au mot Tunis.
LIVRE HUITIÈME. 447
elle aurait pu braver les armées des deux états qu’elle
séparait. Mais Dieu eut compassion de nous, et les
événements s’arrangèrent selon sa volonté.
Le 21 de choual, des lettres du h’akem(1) de Kef
au dey apprirent que cette ville se soumettait et demandait
l’oubli du passé. On tira le canon et on fi l, des
réjouissances. C’était, en effet, un grand événement,
qui ramenait la confi ance et diminuait les terreurs. Le
23, la nouvelle fut confi rmée par des lettres du bey.
Les habitants, à l’exception d’un petit nombre, reprirent
confi ance. On sut aussi qu’en apprenant cet événement
les Algériens avaient rebroussé chemin. S’ils
étaient parvenus à s’emparer de Kef, ils auraient été
maîtres de tout le pays. On apprit encore que le bey
était allé du côté de Zouarin, et qu’il avait envoyé un
de ses offi ciers, avec quelques troupes, à Kef, sans y
aller lui-même. Cette conduite lui était suggérée par
la sagacité de son esprit ; il voulait par là laisser entendre
qu’il n’attachait pas grande importance à ce
point. Il n’y alla ni cette année ni la suivante. Vraiment
c’est un bey accompli sous tous les rapports.
Louange à Dieu, qui lui a donné la victoire à laquelle
est due la tranquillité ! Si Dieu ne l’eût protégé, il
aurait succombé sous les coups de ses ennemis.
Les nouvelles arrivèrent coup sur coup à Tunis jusqu’au
7 de zil-k’ada. On apprit ce jour-là qu’Ali-Bey
avait fait la paix avec le pacha ; cependant il n’arriva
de lettres d’aucun d’eux, Cinq jours après, on reçut des
_______________
1 Gouverneur.
448 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
dépêches contenant le récit de ce qui avait eu lieu. Elles
furent lues dans le divan, et l’allégresse fut générale.
Le lendemain, des boulouk-bachi apportèrent la confi rmation
de cette nouvelle. Le canon fut tiré. On sut que
la paix avait été défi nitivement ratifi ée à la satisfaction
des deux parties contractantes. On put dire à ceux qui
désiraient la continuation des troubles : « Toute discorde
a cessé. » Au reste, personne ne sut ce qui se passa
entre le pacha et le bey au sujet de leur réconciliation,
car ils n’admirent personne à leur entrevue.
Les Oulâd-Saïd s’étaient joints à l’armée algérienne,
ainsi qu’un certain nombre d’autres brigands
des tribus kabiles. Il s’en fallut de peu qu’il ne s’allumât
entre les deux pays une guerre à ébranler l’un
et l’autre. Quelques-uns pensent que les Algériens
n’avaient jamais eu d’autre dessein que celui de rétablir
la paix entre les deux frères; d’autres assurent
qu’ils voulurent venger d’anciennes offenses. Il y en
a qui croient qu’ils avaient eu l’intention de purger le
pays des Arabes insoumis, et qu’ils ne s’en abstinrent
que par la crainte d’avoir la guerre de tous côtés. Les
uns disent que l’affection pour leurs compatriotes
leur mit seule les armes à la main ; les autres, qu’ils
n’entrèrent dans le royaume de Tunis que par le motif
qui fi t perdre le nez à K’oceïr. Dieu seul connaît le
secret des événements et peut lire dans le coeur des
hommes. Rien n’est produit sans cause.
Dieu, par sa toute-puissance, permit que la paix fût
faite par l’entremise du sandar d’Alger H’acen. Ce nom
LIVRE HUITIÈME. 449
est heureux par la bénédiction du Prophète. (Le salut
soit sur lui !) Il dit à H’acen, son petit-fi ls(1) : « Plaise
à Dieu que, par ton entremise, la concorde soit établie
entre deux puissants partis ! » Ce voeu fuit accompli.
La bénédiction resta attachée à ce nom de H’acen, que
portait le sandar. Ce fut par son entremise que le deuil
et la crainte cessèrent dans le pays de Tunis ; ce fut
lui qui rétablit, pour le bien du pays, l’harmonie entre
le pacha et le bey. Le feu de la guerre s’éteignit après
avoir brûlé si longtemps. Chacun fut satisfait, mais
ce fut après qu’on eut passé par toutes les calamités
qu’enfante l’orgueil. ’Ali-Bey y mit fi n ; mais ce fut
après cinq années de guerre, après que l’inimitié eut
régné entre les Arabes et les gens de la ville, après des
malheurs tels, qu’on aurait dit que la fi n du monde allait
arriver. Que de sang fut répandu ! que d’hommes
se réunirent dans l’autre vie ! Les deux frères, acharnés
l’un contre l’autre, virent périr dans les combats
bon nombre de leurs amis ; eux-mêmes s’exposèrent
à la mort. Que de têtes coupées ! que d’argent dépensé
! que d’êtres exterminés ! Que de chefs (et quels
chefs !) sacrifi èrent pour les deux frères leur fortune
et leur vie ! Les peuples de l’Orient et ceux de l’Occident
n’entendirent jamais le récit de plus terribles
combats. Chacun affrontait la mort en attaquant un
_______________
1 H’acen, fi ls d’Ali et de Fat’ima, fi lle du prophète. Il fut
nommé khalife après son père, et abdiqua au bout de quelque temps
pour rétablir l’unité brisée par un schisme, un fort parti avant porté au
khalifat Ben-Abi-S’afïan.
450 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
ennemi redoutable. La meule des batailles broyait les
cavaliers au regard sévère. On aurait dit les combats
d’Abs et de Dobian(1). Les deux partis ne pouvaient
se lasser de guerres. Combien de coups de sabre et
de lance n’ont-ils pas déchiré la poitrine des cavaliers
? La fumée des combats obscurcissait le jour.
Les pointes des lances brillaient comme des étoiles
dans le ciel des batailles. L’éclair du sabre dissipait
l’obscurité. Louange à Dieu, qui a mis fi n à ces maux
et fait renaître l’amitié au moment où tout espoir de
réconciliation semblait perdu ! Lorsque l’on apprit
que la paix venait d’être rétablie, lorsque cet événement,
qui retentit dans le monde, fut connu de près
et de loin, la production s’accrut, le prix des denrées
baissa. La guerre ayant cessé ses ravages, on jouit du
bonheur des élus, et chacun loua Dieu, qui avait dissipé
les alarmes.
On sut à Tunis que la conférence entre le pacha et
le bey avait duré une heure, et qu’on s’y était fait des
concessions réciproques. ’Ali-Bey partit ensuite pour
K’aïrouân, où il resta jusqu’à ce qu’il eût congédié les
_______________
1 La tribu d’Abs et celle de Dobian eurent entre elles une guerre
célèbre et souvent chantée par les poètes arabes. Elle dura quarante
ans, pendant lesquels ces deux tribus livrèrent des combats mémorables,
qui ont passé en proverbes en Orient. Un cheval renommé,
appelé Dah’is, en fut la cause première. Il appartenait au cheikh de
la tribu d’Abs. Celui-ci l’ayant fait courir contre un cheval du cheikh
de Dobian, les gens de ce dernier employèrent la supercherie pour lui
arracher la victoire. Il naquit de là une dispute qui alluma la guerre à
laquelle El-K’airouâni fait allusion. Ces événements eurent lieu peu
de temps avant la venue de Moh’ammed.
LIVRE HUITIÈME. 451
Algériens et qu’ils fussent retournés dans leur pays.
Il remercia aussi les Oulâd-Saïd, tout en méditant les
moyens de les perdre. Il partit avec eux pour les réinstaller
dans leur pays, cachant dans son coeur le feu de
l’indignation qu’excitait en lui leur conduite. Il voulait
faire d’eux un exemple éclatant, à cause de leurs mauvaises
actions, tant nouvelles qu’anciennes. Il arriva
avec eux jusqu’au Fah’s. Là, s’étant mis en marche
dans la nuit, il tomba sur leur camp au point du jour
avec sa cavalerie et son infanterie. Les Oulâd-Saïd
avaient été prévenus de ses intentions par quelques
mauvais sujets; cependant ’Ali-Bey les surprit. Ce
fut une terrible matinée pour eux : leurs biens furent
pillés, leurs femmes prises, leurs enfants vendus; ils
furent dispersés et accablés de plus de maux que ne
l’avaient été leurs pères. C’est ainsi qu’ils furent punis
de leur perversité. Le dimanche 22 zil et-k’ada 1091,
la nouvelle en arriva à Tunis et y causa une grande
joie. L’échec que venaient d’éprouver les Oulàd-Saïd
y fi t autant de plaisir que s’il se fût agi des infi dèles.
Grand nombre de ces Arabes échappés au carnage,
grâce à la nuit et à la bonté de leurs chevaux, cherchèrent
un asile auprès des marabouts ; mais leur cause fut
entièrement perdue. Chacun s’éloigna de ces pervers.
Puissent ceux qui les conduisent dans le mal être effacés
de la terre ! Puissent ceux qui ont survécu s’armer
les uns contre les autres ! Dieu ayant favorisé ’Ali-Bey
et complété sa victoire par la possession du pouvoir, sa
mémoire se grava dans l’esprit de ses contemporains.
452 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
’Ali-Bey quitta le lieu oit il était allé, et se dirigea
vers le Djerid, selon l’usage; il s’arrêta près de
K’aïrouân, où il lui arriva des aventures que je passe
sous silence. De là il alla à K’âbes ; il fi t marcher
l’armée turque comme à l’ordinaire, et descendit près
de l’île de Djerba. Il fi t la paix avec les habitants de
cette île, puis il se mit à pacifi er le reste de la contrée,
traitant ses sujets avec douceur, et faisant tout ce qui
pouvait leur être agréable. Il se dirigea ensuite vers
la montagne de Mat’mat’a pour y apaiser quelques
troubles qui y avaient éclaté. Cela fait, il retourna
dans le Djerid, où il préleva ce qui restait à percevoir
sur les contributions, et revint à Tunis en bonne santé
et au comble de ses désirs.
Lorsqu’il fut parvenu près de K’aïrouân, son frère
vint au-devant de lui pour le saluer. Ils s’embrassèrent,
et les coeurs des assistants s’attendrirent à ce spectacle.
Ils se séparèrent ensuite, et chacun d’eux retourna
à son poste et à ses honneurs. Ils pouvaient se dire :
« Dieu nous comble de ses grâces. Je suis Joseph, et
voilà mon frère. Dieu a répandu sa grâce sur nous. »
Les deux frères consentirent à ce qui convint à
l’un et à l’autre. Le pouvoir d’Ali-Bey fut consolidé,
et il fut libre dans l’exercice de son commandement.
Que Dieu soit loué de la grâce qu’il nous a faite ! Le
malheur s’est éloigné de Tunis ; le pays prospéra,
Dieu lui ayant accordé sa miséricorde.
’Ali-Bey commanda seul l’armée. Ses ordres furent
reçus dans tout, le pays, et sa volonté y prévalut. Maître
LIVRE HUITIÈME. 453
du monde, tu donnes l’empire à qui il te plait de le
donner.
’Ali-Bey rentra au Bardo le 3 de rebi’-et-tani
1092, après une absence de trente mois. Tout lui prospérait
par la bienfaisance de Dieu, qui est la bienfaisance
même. « Il rejeta au loin la fatigue et oublia les
peines passées, comme le voyageur se repose, à son
retour dans le pays. »
Avant d’arriver à Tunis, il avait appris que la milice
y était en agitation, et qu’elle demandait impérieusement
au dey l’arriéré de solde qui lui était dû.
Il manqua y avoir une émeute. Déjà les mains étaient
levées, les rues fermées, et les langues se donnaient
un libre cours. J’ai parlé de tout cela dans l’histoire du
susdit dey. Le feu de la révolte aurait éclaté, si Dieu
ne nous en eût préservés par l’arrivée d’Ali-Bey, qui
mania avec douceur l’esprit des troupes, et le calma
par sa sagesse. Ce fut encore là une grâce de Dieu.
’Ali-Bey descendit au Bardo, sa demeure, et n’entra
pas à Tunis. Le Ier de djoumâd de la même année,
il commença les préparatifs de la fête dans laquelle
furent circoncis son frère et le fi ls de son oncle. II ne
voulait d’abord donner qu’une petite fête; mais il en
donna une vraiment royale. Lorsque le caractère porte
à la grandeur, les actes s’en ressentent nécessairement.
Il fi t donc ce que faisait son père. On accourut à sa
fête par l’attrait du plaisir et par celui de la curiosité.
Il y avait des musiciens turcs, des musiciens arabes
et des jongleurs; les tables étaient couvertes de mets;
454 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
les confi tures et les fruits circulèrent toute la nuit pour
les assistants. Cette fête doit compter comme la plus
belle de l’époque. Personne ne pouvait en donner une
semblable, si ce n’est celui à qui Dieu vient d’accorder
une victoire si éclatante, celui qu’il protégeait spécialement.
Son père et ses ancêtres avaient été des hommes
bons et généreux et pleins de gloire. ’Ali-Bey s’éleva à
leur hauteur. La mer de ses bonnes actions fut formée
des rivières de leurs vertus. Un poète a dit :
Celui qui pêche dans ta mer, ô ’Ali ! en retire de
précieuses perles.
Je me contente de citer ce court passage, qui peut
faire juger du reste, quoiqu’il ne soit qu’une goutte
d’eau. Si je voulais rapporter tout ce qui a été dit à la
louange de ce bey, les bornes de mon livre seraient trop
resserrées ; ensuite la plume, fatiguée par un long exercice,
ne court plus aussi facilement. D’ailleurs comment
louer dignement celui qui s’éleva à la plus haute
dignité par son énergie et la force de son bras, qui réunit
la gloire et les honneurs qu’il avait acquis à la gloire
et aux honneurs que lui avaient transmis ses aïeux(1).
Le lecteur a dû comprendre, en voyant briller la
lumière de cet astre dans la sphère de ce livre, qu’il
était accompagné d’étoiles. La lune a son auréole, et
doit être vue au milieu des étoiles. Assis sur son siège,
_______________
1 Nous supprimons quelques autres phrases boursoufl ées et
sans intérêt historique à la louange d’Ali-Bey.
LIVRE HUITIÈME. 455
’Ali-Bey est l’astre de nos contrées. Ses amis,
ses serviteurs, sont les étoiles qui l’entourent.
Parmi les principaux de ceux qui dirigent vers le
bien son gouvernement, qui l’aident dans toutes les
circonstances, qui sont prêts à donner leur vie pour la
sienne, qui ont travaillé et travaillent journellement à
sa prospérité, il faut compter l’homme au bon jugement,
le sage, l’homme de bon conseil, Moh’ammedben-
el-H’acen, Turc d’origine, mais Arabe d’éducation,
de langue, de costume et d’usages. Il est un des
plus intimes amis du bey, dont il chercha à faire prospérer
le gouvernement par la douceur. Les Arabes
connaissent sa haute sagesse. Vaillant dans la guerre
comme l’a été son père avant lui, c’est la colonne de
l’espérance. ’Ali-Bey le consulte dans toutes les circonstances
graves. Il a des enfants. Que Dieu les conserve
! Qu’on puisse dire en les citant pour exemple :
« Le lion provient du lion, et le héros du héros. »
Vient ensuite le k’âïd Merad, qu’Ali-Bey prend
pour lieutenant, soit lorsqu’il est lui-même à l’armée,
soit lorsqu’il n’y est point. C’est son mamelouk, élevé
par ses soins. Que Dieu lui soit favorable, ainsi qu’à
son maître ! Les subordonnés connaissent la douceur
de ses moeurs et la bonté de son caractère. Il joint la
bravoure à ces belles qualités.
Parmi les mamelouks du bey, dans lesquels il
met sa confi ance, qui possèdent ses secrets, qui lisent
ses lettres, on compte encore au premier rang le k’âïd
Merad-ben-’Abd-Allah, véritable homme du gouver456
HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
nement, toujours prêt à obéir. Il est pieux, ami des
pauvres et des gens de bien; il fait partie d’une association
religieuse qui le fait participer à ses grâces.
Ce sont là ses premiers serviteurs, ceux qui l’approchent
de plus près.
Il faut encore comprendre dans ce nombre l’excellent
cavalier sur lequel le bey compte dans les
grands jours, dont le devoir est d’être toujours à la
tête de la cavalerie, qui est patient et impassible dans
les adversités de la guerre, qui conserve son courage
lorsque les coeurs tremblent, Moustafa-Espagnol,
ainsi qu’un grand nombre d’autres guerriers dont les
noms ne sont pas présents à ma mémoire.
Parmi les hommes de plume et de talent, à éducation
distinguée, qui sont les secrétaires du bey, le premier
est le parfait savant, l’homme à l’esprit vaste, le
secrétaire de son père et de son grand-père, l’homme
versé dans les fi nances, dont il a la direction, l’appui
du bey, ce qui lui vaut une haute considération, le
savant ’Abder-Rah’mân-ben-Abi-el-K’âcem-Khalf,
issu des marabouts de Terdjala. Que la bénédiction
de ses aïeux soit sur lui ! Il est poli avec le monde,
attaché à la religion, et connaît bien le K’oran. Que
Dieu lui soit favorable et lui accorde une bonne fi n !
Vient ensuite, parmi les secrétaires sur qui on peut
se reposer pour la régularité des comptes, le savant
Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-Deh’lab, très-versé
dans la langue arabe, et connu par la beauté de sa plume.
Ce sont là les plus distingués des secrétaires. Que Dieu
LIVRE HUITIÈME. 457
les préserve de tout malheur ! Il en est beaucoup
d’autres. Je n’ai fait mention de ces employés que
pour faire honneur au maître, afi n que le lecteur, s’il a
pu penser que tout n’était pas bien ordonné dans son
gouvernement, revienne de son erreur.
Parmi les docteurs de la science sacrée brillent
l’écrivain distingué à l’égal de Ben-Meklat, Iak’ouzel-
Metessani et Ben-Erian, le cheikh-et-islam, le
mufti qui dirige la zaouïa d’Abi-Zemat-el-Balaoui,
compagnon du prophète (que la prière et le salut
soient sur lui !), Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-
Seddam, connu sous le nom d’El-Imam. Brillent
aussi, l’écrivain qui possède toutes les connaissances,
Abou-Mah’foud’-Mah’rez-ben-Khalf, parent du
cheikh ’Abd-er-Rah’mân, dont je viens de parler; et
le savant Moh’ammed-Farez, versé dans l’astronomie,
homme de moeurs simples. J’ai fait avec lui des
recherches sur l’ancienne et sur la nouvelle poésie.
Tous les gouvernements ont eu des hommes distingués.
Ils sont dirigés par la science lorsque Dieu
veut leur donner une bonne impulsion.
Lorsque Dieu eut mis fi n aux troubles et qu’il
eut rétabli la prospérité, je présentai au noble bey ce
que j’avais écrit sur son grand-père, sur son père et
sur lui. Je n’ai eu en cela aucun mérite, car je n’ai fait
que recueillir des perles dans une mer où elles abondent.
J’en ai formé un collier, à l’exemple des poètes
mes prédécesseurs. Ils ont eu l’avantage de me précéder,
mais je puis dire que le vin a des qualités que
458 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
n’a pas le raisin(1). Au reste, je ne me donne pas pour
poète. Je me suis présenté, avec une faible pacotille,
au marché de la faveur. ’Ali-Bey l’a accueillie avec
bonté. Qu’Ali-ben-Abi-T’aleb, dont il porte le nom,
le bénisse ! Il m’a plongé dans la merde sa générosité
et de ses bienfaits ; il m’a donné des mains et
une langue. Comment ne pas louer celui que Dieu a
choisi pour gouverner les hommes, qu’il a comblé
de richesses et de pouvoir ? Que Dieu continue à le
favoriser ! qu’il lui accorde sa miséricorde dans cette
vie et dans l’autre.
Lorsqu’il se disposa à parcourir de nouveau le
pays avec son armée, selon l’usage, il alla, au préalable,
visiter les zaouïa pour obtenir la bénédiction du
ciel, comme son père avait coutume de faire. Il visita le
tombeau du cheikh Sidi-Mah’rez-ben-Khalf, celui de
Sidi-Bel-K’âcem-ez-Zellaïdji et celui de Notre-Dame
El-Menoubïa(2). Il gravit à pied le mont Zellaïdj pour
aller faire ses dévotions au tombeau du cheikh Ech-
Chadli. Que cet acte de piété soit agréable à Dieu ! Il
visita beaucoup d’autres lieux, distribuant des largesses
et des aumônes ; puis il retourna à son palais du Bardo.
Le Ier vendredi du mois de redjeb, il entra à Tunis,
visita Sidi-Ah’med-ben-’Arous, et fi t sa prière dans
la grande mosquée ; puis il alla voir sa mère. Tout le
_______________
1 L’auteur veut dire par là qu’il s’est servi des productions de
ses devanciers pour faire quelque chose qui valait mieux, comme on
se sert du raisin pour faire du vin.
2 Lella-el-Menoubïa. C’est une sainte musulmane, inhumée à
Tunis.
LIVRE HUITIÈME. 459
monde allongeait la tête pour le voir passer. Il se rendit
ensuite à la maison qu’avaient habitée son père et
son grand-père; le dey alla l’y trouver et lui rendit les
honneurs qui lui sont dus. Après cela, il s’en retourna
au Bardo.
Le dimanche 23 redjeb, il partit et alla au pont,
où il s’arrêta trois jours(1). Il s’est mis en route de là
pour aller parcourir le royaume. Que Dieu nous le
ramène sain et sauf !
Puisqu’il vient d’être question du pont, il convient
que j’en parle ici avec quelque étendue, ainsi que de
la beauté de ce lieu, qui est le plus beau site de l’Afrique.
Il fut bâti, en 1025, par le grand-père de la mère
d’Ali-Bey, Abou-el-Meh’acem-Ioucef-Dey. Que Dieu
lui accorde sa miséricorde ! Il fi t cette construction à
ses frais, pour l’amour de Dieu et l’utilité des musulmans;
il y dépensa des sommes énormes ; il fi t aussi
construire sur ce pont un moulin à eau et un palais. A
la mort de ce dey, Ah’med-Chalbi, qui aimait pardessus
tout cette habitation, y ajouta de beaux pavillons
dont il soigna l’architecture ; elle est remarquable.
Lorsqu’il mourut et que la guerre éclata, ces constructions
auraient dépéri, si ’Ali-Bey ne s’était occupé de
leur entretien ; il y fi t tant d’améliorations, que la magnifi
cence de ce séjour est maintenant proverbiale. Il
devint bien supérieur à ce qu’il avait jamais été. Si El-
Badïa de Maroc le voyait avec mépris, je lui dirais :
_______________
1 Le pont de la Medjerda. Il en a été question dans le livre précédent.
460 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
« Tu es un Beda, et c’est lui qui est le Badïa(1). » Le mesdjed
du sultan Kesra était superbe; aujourd’hui c’est
une ruine, et le palais du pont s’élève jeune encore.
Si En-No’man-ben-Mandar venait à s’enorgueillir
de Khoranek et de Sadir(2), je lui dirais :
« Nous avons le pont, ses beaux environs, la rivière
et l’étang qu’elle forme. » La contrée peut s’enorgueillir
de ces pavillons, de ces dômes superbes, de
ces solides et hautes murailles. Il n’y a rien de pareil
dans tout le pays des Arabes. Les bords de la rivière
sont admirables. La ville de H’amah(3) a répandu
des pleurs pour sa machine hydraulique lorsqu’elle
a su qu’elle avait une rivale en Occident. La roue
qui tourne au pont est mue par l’Oued Medjerda, qui
l’emporte sur l’Euphrate de H’amah. Les machines
de H’amah sont plus anciennes, mais ce qui suit vaut
mieux que ce qui précède.
Si ’Anou-Chirouan(4) voyait les magnifi cences du
palais du pont, il s’écrierait : « Change ton royaume
pour le mien. » En effet, ce séjour excite l’admiration de
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1 Il y a ici un détestable jeu de mots intraduisible.
2 Deux palais magnifi ques que fi t bâtir à Nirah’ Nô’manben-
Mandar. Les Arabes racontent beaucoup de merveilles sur ces
édifi ces. Ils disent que No’man fi t périr Semramar, l’architecte qui
les avait exécutés, dans la crainte qu’il n’allât en construire d’aussi
beaux en d’autres pays ; car toujours le vulgaire a quelque fable semblable
à raconter des artistes dont les productions l’ont étonné. Voir,
sur No’man, la note (1), page 14, livre V.
3 Ville de Syrie, sur l’Euphrate, où a régné le savane prince
Aboul’-féda, historien et géographe célèbre.
Nous croyons que c’est le roi de Perse que les historiens européens
appellent Siroës.
LIVRE HUITIÈME. 461
tous ceux qui le visitent. Il y existe un jardin délicieux
rempli d’une grande variété d’arbres fruitiers. C’est
un paradis. Je me suis promené dans ce lieu charmant
; j’ai bu de cette eau courante, dont les ondes,
au moyen de mille ruisseaux, arrosent les jardins ;
j’ai visité le haut pavillon, d’où la vue plane sur cette
masse de verdure, et je me suis écrié : « Louange à
celui qui a créé des constellations dans le ciel ! » J’ai
vu le kechk (kiosque) de l’oratoire, d’où l’on peut
apercevoir l’étang ; j’ai admiré les beautés de ses
sculptures ; j’ai composé quelques vers sur ce beau
monument, vers qui pourraient v être gravés ; car la
date de sa construction y est indiquée par les mots qui
expriment le bonheur de celui qui l’habite(1).
Celui qui dirigea les travaux, qui fi t son possible
pour s’y distinguer, est ’Abd-er-Rah’mân, connu
sous le nom de Rafradji ; son habitation est auprès de
là ; c’est un serviteur fi dèle du bey, c’est un homme
d’un talent remarquable. A l’ouverture, on reconnaît
le maître.
Après avoir passé trois jours au pont, ‘Ali-Bey partit
comme le croissant ; puisse-t-il revenir lune entière !
Il se dirigea vers Kef, mettant sa confi ance en Dieu,
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1 L’auteur donne ici cette pièce de vers ; elle ne manque ni
d’éclat, ni d’harmonie en arabe ; mais la poésie descriptive étant
très-diffi cile à bien traduire, nous avons supprimé ce morceau qui, du
reste, est un hors-d’oeuvre dans une histoire. Nous avons supprimé
une autre pièce du même genre, qu’El-K’aïrouâni a mise à la suite
de la sienne, en prévenant qu’elle est du cheikh Abou-’Abd-Allah-
Moh’ammed, dit Fetolo.
462 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
et y fi t ce qu’il avait à y faire. Les habitants l’accueillirent
avec les plus grands honneurs. Ben-Kertan
et Ben-Ioucef se portèrent au-devant de lui avec leur
suite et les sbah’ïa. Ils lui fi rent de grandes, protestations
de soumission. Il les reçut avec bonté. Son entrée
en ville fut celle d’un roi. Les habitants de la ville admirèrent
sa magnifi cence ; ils accoururent tous pour
le voir, grands et petits. Ce fut un beau jour, qui satisfi
t tout le monde. Le canon de la citadelle annonça
l’arrivée du bey ; il semblait dire par ses détonations,
qui durent être entendues même des sourds : « Voici
celui que personne ne peut repousser. » J’ai appris
qu’on tira plus de soixante et dix coups de canon.
Les coups de pierrier et de fusil furent sans nombre ;
les décharges se succédèrent depuis le matin jusqu’à
une heure fort avancée. La prise de possession de Kef
compléta les conquêtes du bey ; Dieu l’a comblé de
ses grâces et a exaucé tous ses voeux.
Lorsqu’il se fut établi dans la maison qui lui
avait été préparée, tout le monde s’empressa de venir
le saluer, se prosterner devant lui et lui baiser la main.
Il donna, dans cette occasion, une grande preuve de la
souplesse de son esprit conciliant ; voici à quel sujet.
Quelques brouillons avaient écrit à la garnison du fort
de Kef de se méfi er du bey et de tout craindre de sa part.
’Ali voulut dissiper le moindre soupçon dans le coeur
de cette troupe ; il lui envoya son confi dent, le cheikh
Moh’ammed-ben-el-H’acen, dont j’ai parlé. Ce fut
lui qui conduisit cette affaire à bonne fi n. La garnison
LIVRE HUITIEME. 463
redoutait le bey ; il sut dissiper ses craintes. L’ar’a du
fort s’étant décidé à ne pas marchander son obéissance,
afi n d’être compté au nombre des serviteurs du bey,
quitta la forteresse, et se dirigea vers lui, encore incertain
sur ce qui pourrait lui arriver et sur la réception
qui lui serait faite. Les amis de cet ar’a engagèrent le
cheikh Moh’ammed à aller avec lui ; mais il jura qu’il
ne quitterait le fort que lorsque l’ar’a serait revenu de
sa visite. Ce trait de délicatesse prouve la générosité
de ses sentiments. Au reste, il se conduisit toujours de
même ; ce cheikh a les vertus de son maître.
Le bey reçut l’ar’a avec bonté, et le revêtit d’une
pelisse préparée à cet effet; les drapeaux furent déployés
au-dessus de sa tête, et la musique joua. Il
retourna à son fort comblé de présents. Moh’ammedel-
Melliti, son lieutenant, et les odabachia, qui fi rent
ensuite leur visite, reçurent aussi des présents.
L’entrée d’Ali-Bey à Kef eut lieu le 15 redjeb.
Les grâces de ce mois descendirent sur lui plus que sur
tout autre ; la fête dura trois jours. Les preuves de soumission
que donnèrent les gens de Kef compensèrent
les cinq années de leur révolte. Le 17 du même mois,
’Ali-Bey épousa une fi lle de la famille des Akiel, une
des plus distinguées des familles arabes. Que Dieu
bénisse ce mariage et le rende fécond ! Le 20, il visita
le fort dans tous ses détails. Il dit des paroles agréables
à ceux qui s’y trouvaient, leur fi t des présents, et
fut très-généreux à leur égard. La garnison lui fi t des
excuses sur le passé, et montra bien qu’elle s’était
464 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
éloignée du feu de la révolte et rapprochée du froid
de l’obéissance. Dès lors elle fuit en repos et en tranquillité.
Le bey a repris ensuite la route de sa demeure
pour y célébrer le jeune du ramad’ân et y terminer
quelques affaires. Que Dieu le ramène sain et sauf
dans son heureux pays ! Le soleil a un lieu où il se
retire(1).
Si Dieu me prête vie, je composerai, avec son
aide, un livre consacré spécialement aux actes glorieux
de notre bey(2), actes qui, comme des pierres
précieuses, enrichiront mon ouvrage du commencement
à la fi n. Je prie Dieu qu’il le préserve de tout
mal, qu’il déjoue les projets de ses ennemis, et qu’il
rende ses actions utiles à la religion et aux choses de
ce monde. Salut sur les prophètes ! louange à Dieu, le
maître de l’univers !
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1 Il y a encore ici dans le texte une tirade de vers élogieux.
2 Si El-K’aïrouâni eût exécuté son projet, il n’aurait plus eu à
raconter que des choses fâcheuses de son héros. En effet, ’Ali-Bey
ayant fait périr le fi ls de son frère, qu’il croyait capable de faire valoir
les droits qui paraissaient abandonnés par celui-ci, Moh’ammed
reprit les armes. Il en résulta une nouvelle guerre civile, où ‘Ali périt;
de sorte que, en défi nitive, le pouvoir resta à Moh’ammed. Ce prince
mourut d’une attaque d’apoplexie, et laissa le beylik à son frère
Ramd’ân. Ramd’ân fut détrôné et mis à mort par son neveu Mourad,
à qui il avait voulu faire crever les yeux. Mourad fut assassiné par le
capitaine de ses gardes, Ibrahim-Cherif, qui lui succéda. Cet Ibrahim
ayant été fait prisonnier dans une guerre contre les Algériens, les Tunisiens
élevèrent au pouvoir suprême H’acen-ben-’Ali, d’une famille
de renégats.