GOUVERNEMENT D’EL-H’ACEN-SOLT’AN.
Abou-Moh’ammed-el-H’acen-ben-Moh’ammed-
ben-el-Meç’aoud-ben-el-Moula-Abi-’Omar-
’Otman fut salué sultan après la mort de son père, le
jeudi 25 de rebi’-et-tani 932. Son premier soin fut de
supprimer les anciens impôts et d’adopter, dans son
administration, la manière de gouverner des osmanlis.
Ses premiers actes n’eurent rien que de louable(1).
Ici fi nitcequej’aiempruntéd’Ez-Zarak’ch. N’ayant
rien trouvé d’écrit pour la période dont il me reste à raconter
l’histoire, j’ai été réduit aux renseignements que
m’ont fournis les habitants de Tunis. C’est pourquoi
je n’entrerai pas dans de grands détails, me bornant à
présenter les événements succinctement. Je ne m’assu
_______________
pouvait tenir longtemps ; il n’y eut pas de général chrétien pris ; mais
don Carcia de Tolède, père du fameux duc d’Albe, qui fi t à quelque
temps de là une descente à Djerba, y fut défait et tué.
1 El-K’aïrouâni ne dit pas que Moula-H’acen dut le trône aux
intrigues de sa mère, qui détermina son père à le désigner pour son
successeur, quoiqu’il ne fût point l’aîné de la famille. Cette décision
excita des murmures qui l’auraient peut-être fait révoquer, si une mort
prompte et due, à ce qu’on croit, au poison administré par 1’Agrippine
africaine, n’était venu frapper Moh’ammed fort à propos pour
Moula-H’acen. Ce dernier, en parvenant au trône, fi t périr presque
tous ses frères.
LIVRE SIXIÈME. 271
jettirai pas non plus à donner beaucoup de dates, dans
la crainte d’erreurs. Je n’ai trouvé personne qui ait été
porté de coeur à m’aider; mais je me confi e en Dieu.
Les habitants de Tunis disent qu’El-H’acen ne
tarda pas à changer de conduite, et qu’il se perdit ainsi
dans l’esprit de ses sujets, qui, de tous côtés, se révoltèrent
contre lui. A Souça, El-K’oleï, son parent, s’empara
de l’autorité. Le cheikh ‘Arafa se révolta à K’aïrouân
c’était un marabout qui descendait du cheikh Sidi-Mâmoun,
lequel descendait lui-même des Chabiin. ’Arafa
fi t proclamer sultan un homme de Lemtouna, appelé
Iah’ia, qu’il fi t passer pour un membre de la famille des
Beni-H’afez, venant du Mor’reb. Iah’ia portait en effet
ce nom, mais il n’y avait pas droit. Le marabout dirigea
les affaires en son nom. Plus tard ce Iah’ia, étant entré
à Tunis à l’aide d’un travestissement, fut reconnu, arrêté
sur le marché aux chevaux et décapité. Sa tête fut
promenée dans toute la ville. Moh’ammed-ben-Abiet-
T’aïb, frère du cheikh ’Arafa, prit alors l’autorité
à K’aïrouân, et continua la guerre contre le sultan El-
H’acen jusqu’à ce que cette ville tombât au pouvoir
de Dragut-Pacha. Celui-ci s’était établi à Tripoli. Les
habitants de K’aïrouân se donnèrent à lui parce qu’ils
étaient fatigués de l’administration de Moh’ammedet-
T’aïb et de ses guerres ; mais ceci n’eut lieu que
sous le règne d’Ah’med-el-H’afzi. Moh’ammed fut
arrêté et pendu ; ses partisans, contraints de s’exiler,
allèrent vivre au dehors. On les appelait les Chabiin,
parce que la famille de leur chef était originaire de
272 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Chabba et de Sabla, villes situées près de Mohdïa,
dans un canton appelé K’aboudïa(1). Les Arabes
qu’on nomme Drid dépendaient des Chabiin; ils se
subdivisent en plusieurs tribus, qu’il serait trop long
de mentionner. Parmi les exilés dont je viens de parler
était le cheikh arabe ‘Abd-es-Samet, qu’on a encore
pu voir de notre temps. Il n’avait alors que quarante
jours au plus. J’ignore le nom de son père ; mais je
pense que ce devait être Moh’ammed-ben-Abi-et-
T’aïb. Il devint depuis cheikh des Drid. Il y a là-dessus
une longue histoire qu’il est inutile de rapporter.
’Ali, son fi ls, qui s’appelait aussi Abou-Zagaïa, gouverna
après lui. Sous l’administration de son petit-fi ls
Abou-Zïan, beaucoup d’Arabes, soumis jusque-là à
cette famille, se déclarèrent pour les Turcs. Ceux-ci
s’établirent à K’aïrouân, que le fi ls d’Abou-Zïan fut
obligé d’abandonner. Un Arabe des Chabiin leur en
facilita les moyens ; il s’appelait El-K’rali. Il serait
trop long, et peut-être inutile, d’entrer dans plus de
détails sur cette affaire.
Je reviens maintenant au sultan H’acen. Son fi ls
commandait à Bône, et Constantine était au pouvoir
des Turcs(2). Sous ce règne, les Arabes se ruèrent sur un
grand nombre de villes. Les Oulâd-Saïd surtout commirent
de graves désordres. Ils dominaient presque
tout le pays où les Merafa et les Sah’r avaient dominé
avant eux. Ils s’en étaient emparés par suite de l’affai-
_______________
1 Anciennement Caput-Vada. Ce fut là que débarqua Bélisaire.
2 Depuis plusieurs années cette ville se gouvernait en république;
elle se soumit à Kheir-ed-Dîn, lorsque celui-ci se fut emparé de Collo.
LIVRE SIXIÈME. 273
blissement de ceux-ci, et, dans leur orgueil, ils ne voulaient
point reconnaître de supérieur. Cependant le sultan
parvint à les faire tenir tranquilles en leur permettant
de prélever quatre-vingt mille dinars sur le pays.
Ce fut sous ce sultan qu’Ibrahim-Pacha envoya
une fl otte contre Tunis. Ce pacha, enfant de sérail,
avait été nommé vizir par le sultan Soliman, fi ls de
Sélim, qui l’envoya en Égypte. Après qu’il se fut établi
dans ce pays, il méconnut l’autorité de son maître,
et battit monnaie en son propre nom. C’était un
personnage superbe et hautain; il mourut en 941. Il
entreprit l’expédition de Tunis, dont il donna le commandement
à Kheir-ed-Dîn à l’insu du sultan.
A l’approche de la fl otte, El-H’acen prit la fuite.
Kheir-ed-Dîn entra à Tunis, et s’installa à la k’as’ba.
Je ne sais au juste combien de temps il y resta; mais
il est certain qu’il y était en 935 ou 936 ; enfi n, avant
940, les habitants de Bab-es-Souek’a se révoltèrent
contre lui. Le combat s’étendait de la k’as’ba à Babel-
Benat et à H’omat-el-Eloudj. Le sang coula à
fl ots. Puis enfi n, Kheir-ed-Dîn ayant donné l’aman,
la tranquillité se rétablit(1).
_______________
1 Tout ceci est inexact et incomplet. Voici comment les choses
se passèrent : Rachid, frère d’H’acen, échappé au massacre ordonné
par celui-ci, se rendit à Constantinople pour solliciter la protection de
Soliman. Kheir-ed-Dîn persuada à ce monarque de se servir du nom
de ce prince pour s’emparer lui-même de Tunis. En conséquence on
fi t courir le bruit qu’on allait le rétablir dans ses états ; mais, au moment
où il allait s’embarquer sur la fl otte qu’il croyait destinée à l’y
conduire, il fut arrêté et jeté dans une prison, où il mourut. Kheir-ed
274 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Au nombre des mesures de sûreté que Kheir-ed-
Dîn crut devoir prendre pour prévenir de nouveaux
soulèvements, fut l’exil de Maggouch. C’était un
savant très-distingué qui était en grand crédit auprès
de El-H’acen. Il mit son exil à profi t pour faire le
pèlerinage de la Mecque. Il se rendit ensuite à Constantinople,
où sa réputation de savant l’avait précédé.
Il eut une conférence avec le mufti et les oulema.
Tous avouèrent sa supériorité. Sa réputation grandit
tellement, qu’il fut chargé de faire la prière devant
le sultan Soliman-Khan. Il dut cette haute position
à ses talents et à la bénédiction du marabout Sidi-
Mans’our-ben-Djerdan.
Lorsque Kheir-ed-Dîn se fut consolidé à Tunis,
il vit arriver du pays des chrétiens une fl otte portant
cent mille combattants. C’était El-H’acen qui avait
demandé ce secours à l’empereur. Cet empereur (que
Dieu le confonde !) commandait en Espagne. Il ne prit
ce titre qu’après avoir reconquis ses états en partie révoltés.
Il devint alors superbe et orgueilleux. Jamais
ses aïeux n’avaient eu ce titre, qui était celui des rois
_______________
Dîn, poursuivant sa route, se présenta devant Tunis, annonçant qu’il
venait mettre Rachid sur le trône. Les Tunisiens chassèrent aussitôt
H’acen dont ils étaient las, et ouvrirent leurs portes aux Turcs ; mais,
une fois maître de la ville, Kheir-ed-Dîn jeta le masque, et déclara
qu’il n’y avait plus d’autre souverain à Tunis que Soliman. Les Tunisiens,
indignés, coururent aux armes; mais la force acheva ce que la
perfi die avait commencé. Il est impossible qu’El-K’aïrouâni ait ignoré
des faits aussi notoires. Il est donc à croire qu’il les a dissimulés pour
ne point déplaire aux Turcs, sous la domination desquels il écrivait.
LIVRE SIXIÈME. 275
d’Allemagne, lesquels le prenaient à cause de l’antiquité
de leur monarchie. Chez ces peuples, le mot
empereur a la même signifi cation que khalife chez
nous. Je fais cette remarque pour qu’on sache de quel
empereur je veux parler(1).
Lorsque les chrétiens eurent débarqué, les Turcs
et ceux des habitants du pays qui voulurent se joindre
à eux marchèrent à l’ennemi. Kheir-ed-Dîn était
à la tête des musulmans, dont les forces s’élevaient à
dix-huit mille hommes. Le combat eut lieu à l’Est de
Tunis, à Kherba-el-K’elkh(2) ; il fut sanglant et terrible.
Kheir-ed-Dîn donna en ce jour des preuves d’un grand
courage. Il aurait peut-être triomphé, si les euldj(3)
n’eussent ouvert les portes de la k’as’ba aux chrétiens,
qui s’en emparèrent(4). Il battit alors en retraite et se
dirigea vers l’Ouest. Arrivé à Tabark’a, il fut attaqué
par les Arabes, qui le harcelèrent jusqu’à Bône. Là, il
s’embarqua avec ses troupes sur vingt navires et partit.
Je donnerai plus loin la suite de son histoire.
El-H’acen entra à la k’as’ba. Le calme se rétablit ;
chacun regagna son domicile, les ouvriers retournèrent
à leurs travaux, et les marchands ouvrirent leurs
_______________
1 Il est peut-être superfl u de dire qu’il s’agit ici de Charles-
Quint.
2 Il est étrange qu’El-K’aïrouâni ne parle pas de la prise de la
Goulette, qui a précédé ce combat.
3 Renégats.
4 Il y avait à Tunis vingt-cinq mille esclaves chrétiens qui brisèrent
leurs fers pendant la bataille, et se rendirent maîtres du château. Kheired-
Dîn, qui craignait ce qui arriva, avait conçu l’affreuse pensée de les
faire tous égorger; mais les offi ciers de son armée s’y opposèrent.
276 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
tiques. Le désordre avait disparu, lorsque tout à coup,
sur les dix heures du matin, les chrétiens s’élancèrent
dans les rues ouvertes de toutes parts, et se jetèrent
sur les richesses exposées à leurs yeux, tuant ou arrêtant
les musulmans qu’ils pouvaient atteindre. Les
malheureux à qui cette attaque imprévue laissa le
temps de prendre la fuite se réfugièrent en grande
partie à Zar’ouân. La rage du chef des chrétiens les
y poursuivit, et il fi t promettre de grandes récompenses
aux Arabes qui les livreraient. Il est à remarquer
que les Arabes mirent plus d’acharnement à la poursuite
des Tunisiens que les chrétiens eux-mêmes. Ils
arrachaient des familles entières des retraites qu’elles
s’étaient choisies pour sauver leurs têtes, et les
livraient à leurs ennemis moyennant la récompense
promise. La rançon était de mille dinars par homme,
quelquefois plus, quelquefois moins ; mais celui qui
ne se rachetait pas des infi dèles arabes tombait entre
les mains des infi dèles chrétiens. Ces terribles événements
ont été désignés sous le nom d’Événement
de mercredi El-H’acen avait promis trois jours de
pillage aux chrétiens ; il tint parole.
Ben-Salama, qui aimait Tunis, a composé un poème
sur ce qu’était cette ville avant ces événements et
sur ce qu’elle fut depuis. La Providence a des secrets
impénétrables. On prétend qu’un tiers des habitants
périrent, et que le nombre de ceux qui furent réduits en
servitude s’éleva aussi à un tiers de la population ; de
sorte qu’il ne s’en sauva qu’un tiers. Chaque tiers a été
LIVRE SIXIÈME. 277
évalué à soixante mille(1). Les événements que je
viens de rapporter sont de l’année 941 de l’hégire.
Je reviens maintenant à Kheir-ed-Dîn. Il partit
donc de Bône avec ses vingt voiles, se dirigeant vers
la Turquie. Il rencontra sur sa route un vaisseau monté
par un envoyé d’Ibrahim. Ayant trouvé sur lui des
preuves non équivoques de trahison de la part d’Ibrahim,
il le fi t prisonnier, et se rendit auprès du sultan
Soliman. Ce dernier pardonna à Kheir-ed-Dîn, et tua
plus tard, de sa propre main, le traître Ibrahim.
Ce ne fut qu’après l’expédition de Tunis que
l’empereur tenta de prendre Alger. On sait ce qui lui
en advint. On assure qu’en apprenant la destruction
de sa fl otte, il jeta sa couronne et jura de ne la reprendre
que lorsqu’il aurait vengé sa défaite par une
seconde expédition; mais les choses en restèrent là.
Les habitants de Tunis, lorsqu’ils surent qu’El-
H’acen était décidément rétabli, quittèrent leurs retraites
et revinrent petit à petit dans leurs domiciles.
L’amour de la patrie est une affection à laquelle rien
ne résiste et qui se lie à la religion. Le cheikh Es-Salem-
el-H’aïraoui, homme compatissant, qui fut nommé
k’âd’i, s’empressa de rétablir chacun dans son
domicile. Il fi t beaucoup de bien dans ces circonstances
malheureuses. Que Dieu l’en récompense !
Les oulema de Tunis prétendent que dans sa jeu-
_______________
1 Les historiens espagnols eux-mêmes disent qu’il périt
soixante et dix mille personnes au sac de Tunis, une des plus affreuses
boucheries dont l’histoire fasse mention.
278 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
nesse ce k’âd’i avait eu la pensée de se faire chrétien,
et qu’il y renonça ensuite. Je crois que c’est une calomnie
; car, en général, les oulema sont pétris de venin.
Est-il présumable, en effet, que des savants attachés à
leur religion aient présenté pour candidat, et par conséquent
contribué à faire nommer k’âd’i un homme
qui aurait eu une pareille faute à se reprocher ?
Au commencement de l’année 905, El-H’acen
rassembla les Arabes et ses soldats, et tenta de reprendre
K’aïrouân des mains des Chabiin. Arrivé près de
cette ville, il campa en un endroit nominé Batn-el-
K’ern. Les habitants de K’aïrouân, informés de sa venue,
fi rent une sortie pendant la nuit et l’entourèrent. Il
ne put se sauver qu’en s’ouvrant un passage à travers
leurs rangs, et en abandonnant ses bagages, qui furent
la proie de l’ennemi. El-H’acen, indigné de sa défaite,
jura de n’en pas rester là, et se promit bien d’employer,
pour réduire les gens de K’aïrouân, le secours
des chrétiens, comme il avait fait pour ceux de Tunis.
A cet effet, il s’embarqua pour le pays des chrétiens,
afi n de leur demander une armée comme la première ;
mais personne n’a le pouvoir de changer les décrets
de Dieu. Dieu est juste ; aussi fi t-il tourner contre El-
H’acen le mal qu’il voulait faire à K’aïrouân. Son fi ls
commandait à Bône. Connaissant les malheurs arrivés
à Tunis, et sachant que son père en préméditait d’autres,
il s’alarma pour le sort du pays, et se rendit en secret
à Tunis. Là, il se concerta avec les grands et avec ses
amis sur la conduite qu’il devait tenir pour faire. avorter
LIVRE SIXIÈME 279
les projets de son père. Le cheikh ‘Omar-el-Djebbali,
cheikh de Bab-el-Djezira, et dont. les fi ls se
sont. succédé dans ce poste, l’encouragea dans cette
entreprise. Il s’agissait d’enlever la k’as’ba. Le fi ls
d’El-H’acen, arrivé au lieu ou a été depuis la maison
de feu Moh’ammed-Pacha, hésitait à aller plus loin.
Le cheikh ‘Omar le poussa par les épaules, en lui
signifi ant impérieusement d’avancer. Ainsi excité, il
avança, et pénétra dans la k’as’ba sans avoir rencontré
personne qui se fait opposé à son passage. Lorsqu’il
y fut installé, tout le monde vint à lui et le reconnut
sultan. Il dit au peuple qu’il ne s’était jeté dans cette
entreprise que parce qu’il compatissait aux maux
qu’ils avaient soufferts, et qu’il voulait prévenir ceux
dont ils étaient. encore menacés. Son discours plut
à la multitude. Il commença si bien son règne, qu’il
s’attira l’affection de presque tous ses sujets. Cependant
quelques partisans d’El-H’acen fi rent parvenir la
nouvelle de ce qui venait de se passer, aux chrétiens
établis à H’alk’-el-Ouad ; ceux-ci expédièrent aussitôt
une frégate à El-H’acen pour l’instruire de la conduite
de son fi ls. El-H’acen entra dans une grande fureur
lorsqu’il apprit ce qui s’était passé en son absence. Il
prodigua l’argent et revint vers Tunis avec une fl otte
considérable portant beaucoup de troupes(1).
Lorsque Ah’med , fi ls d’El-H’acen, et les gens de
la ville apprirent que les chrétiens étaient débarqués, ils
furent saisis de consternation et craignirent le renou-
_______________
1 Il n’avait que deux mille aventuriers recrutés à Naples.
280 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
vellement des scènes sanglantes qui avaient affl igé Tunis.
Cependant, il fallait défendre ses biens. Grands et
petits, jeunes et vieux, tous le comprirent et se préparèrent
à la résistance. Ah’med fi t publier qu’il donnerait
cent dinars à tout musulman qui lui apporterait une
tête, ou qui lui conduirait un prisonnier. Il s’assit à la
porte de la k’as’ba, ayant auprès de lui des sacs remplis
de dinars, excitant tout le monde au combat. Les musulmans
marchèrent au combat sans chef. Leurs rangs
s’étendaient de Kherba-el-K’elkh à Sania-el-Eunab.
Sidi-Abi-el-Mah’djoub était présent à cette affaire. Il
se tint debout, pendant l’action, sur une éminence que
l’on appelle K’oudiat-el-Firan. Ce marabout, ayant ramassé
une poignée de terre, lut le H’ezb-el-Bh’ar du
cheikh Ech-Chadli(1), et, lorsqu’il l’eut terminé, il jeta
cette terre dans la direction de l’ennemi en disant : « A
leur visage, à leur visage, à leur visage ! »
Les deux armées étaient en présence, et s’observaient
réciproquement sans en être encore venues
aux mains, lorsqu’on vit sortir de la ville une troupe
de deux cents hommes portant un drapeau vert. El-
Mâlleni-’Omar la commandait ; elle se dirigea vers
l’armée en suivant les bords de l’étang, près des cabanes
de Sidi-Sefi an. Son arrivée fut le signal du combat.
‘Omar s’élança sur l’ennemi, et tout le monde le suivit.
Les musulmans chargèrent avec courage et furent
vainqueurs. Le peuple voué au démon prit la fuite. La
_______________
1 Et-Tadj-ed-Dîn-Abou-H’acen-ech-Chadli, auteur, entre
autres ouvrages, d’une Biographie des saints musulmans.
LIVRE SIXIÈME. 281
vraie foi triompha, et Dieu brisa les membres des infi
dèles. On en fi t un tel carnage, qu’on n’avait jamais
vu pareille chose(1). J’ai entendu dire que le sultan
Ah’med donnait d’abord cent dinars par tête d’infi -
dèle, mais que cette rétribution, diminuant à mesure
que le nombre des têtes augmentait, se réduisit à dix
dinars, puis à un seul.
Le cheikh Sidi-’Abd-Allah-ben-Dâoud prit part
à ce combat. Sa main s’attacha pour ainsi dire à la
poignée de son sabre, tellement elle s’était roidie et
tellement elle était couverte de sang caillé. Que Dieu
le récompense !
El-H’acen, en fuyant, s’enfonça dans un bourbier.
Personne ne voulut d’abord mettre la main sur
lui par un reste de respect pour sa personne. Mais à
la fi n Abou-el-H’aoul l’arracha de cette fange, dont il
était tout souillé. On le couvrit d’un bournous, et on
le conduisit vers son fi ls. Celui-ci l’accabla de reproches,
et alla jusqu’à lui dire qu’il était indigne du nom
qu’il portait. Il l’envoya ensuite en prison. Ce traitement
rigoureux apaisa un peu le ressentiment des
Tunisiens ; cependant ils ne tardèrent pas de s’écrier
qu’on ne pouvait conserver deux rois dans un pays.
Alors Ahmed prit conseil de ses amis pour savoir s’il
convenait de faire périr son père, ou de le tenir toujours
_______________
1 Le massacre ne pouvait être aussi considérable que le dit El-
K’aïrouâni, puisque le nombre des ennemis ne l’était pas. Le fait est
cependant que sur les vingt mille chrétiens qui avaient suivi H’acen
il ne s’en sauva guère que cinq cents, qui se retirèrent à la Goulette,
occupée par les Espagnols. Lofredo, leur chef, se noya dans l’étang.
282 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
enfermé. On lui conseilla de lui crever les yeux, et
c’est ce qu’il fi t(1).
El-H’acen, aveugle, était obligé, lorsqu’il voulait
aller visiter les marabouts, d’en demander l’autorisation
à son fi ls, qui la lui accordait toujours sans diffi culté. Cependant
un jour qu’il voulait aller visiter le cheikh Sidiel-
K’âcem-ez-Zellaïdji, son fi ls lui dit qu’il craignait
que de là il n’allât chez son parent Selama-el-K’oleï.
Quand cela serait, répondit le malheureux père,
que puis je faire dans l’état où vous m’avez réduit ?»
Les événements confi rmèrent les craintes d’Ah’med.
Lorsque El-H’acen fut arrivé chez le cheikh Ez-Zellaïdji,
son parent El-K’oleï vint le prendre dans la
nuit, et le conduisit à K’aïrouân. Il y occupa pendant
quelque temps la zaouïa du cheikh El-Djedidi. Les
vieilles femmes de K’aïrouân allaient le visiter, et
passaient quelquefois la nuit dans sa demeure. J’ai
connu dans le temps une personne qui avait eu occasion
de voir une de ces vieilles ; elle lui avait raconté
qu’un jour les enfants du cheikh ‘Arafa, gouverneur
de K’aïrouân, se rendirent auprès de lui avec un violon,
et le prièrent de chanter avec accompagnement
de cet instrument qu’ils lui présentèrent. El-H’acen,
vivement affecté de l’insulte qui on lui faisait, lui qui
avait occupé un si haut rang dans le monde, prit cependant
le violon et chanta ce couplet si connu :
Nous étions des lions et nous inspirions la terreur
aux hommes. Aujourd’hui le temps nous a tellement
_______________
1 Le sang-froid avec lequel l’auteur raconte ce parricide fait frémir.
LIVRE SIXIÈME. 283
affaiblis, que les lièvres mêmes nous bravent.
Puis il jeta l’instrument loin de lui, et se mit fondre
en larmes. Les enfants d’Arafa se retirèrent tellement
émus qu’ils ne savaient où ils posaient les pieds. Louange
à Dieu, qui élève ou qui abaisse qui il lui plait !
J’ai toujours pensé qu’El-H’acen mourut à K’aïrouân,
car on y voit son tombeau. Cependant j’ai vu un
écrit, du cheikh Barkat-ech-Cherif, où il est dit que ce
prince, quoique aveugle, retourna chez les chrétiens,
qu’il revint de leur pays avec une fl otte pour s’emparer
de Mohdïa ; qu’il mourut en mer; que son corps fut
mis à terre et ensuite transporté à K’aïrouân, où il fut
inhumé(1). Il est en effet possible qu’il ait quitté K’aïrouân
après y être resté quelque temps.
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