GOUVERNEMENT D’EL-MOULA-ABOU-ZAKARIA.
El-Moula-Abou-Zakaria-Iah’ia-ben-el-Moula-
Abou-Moh’ammed-’Abd-el-Ouah’ed-ben-Abou-
Bekr-ben-el-Moula-Abou-H’afez-’Omar-ben-el-
Hentati était né à Maroc en 599. Il fut d’abord proclamé
dans la ville de K’aïrouân en redjeb 625. Il fi t renouveler
cette cérémonie à Tunis en redjeb 634, puis une
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1 Un des frères d’Abou-Zid.
220 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
troisième fois. Quoique son nom fût prononcé dans
les prières publiques, il ne prit jamais le titre d’émirel-
moumenin. En vain les fl atteurs l’engagèrent à
s’en décorer, lui disant qu’il en était digne plus que
personne; non-seulement il ne les écouta point, mais
il les fi t même chasser de sa présence.
Au moment de son avènement au pouvoir, le
Mor’reb était agité d’horribles secousses politiques.
C’était au temps de Rachid-ben-el-Ma’moun-ben-
Iak’oub-el-Mans’our. En 635, Zïan-ben-Merdichan,
qui commandait à Chateba(1), reconnut son autorité.
Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-el-’Abbas, envoyé
de ce prince, lui adressa, à cette occasion, sur les affaires
du Mor’reb, une pièce de vers, dont je ne citerai
que le passage suivant :
A cheval, car les serviteurs de Dieu sont en danger ;
préservez-les de leur ruine totale, et vous aurez accompli un
acte méritoire et glorieux(2).
En 639, il se mit à la tête de soixante-quatre mille
hommes de cavalerie, et se rendit maître de Tlemsêns.
En 640, les habitants de Sebta et d’Almeria se soumirent
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1 Xativa, dans le royaume de Valence.
2 Loin de chercher à pacifi er le Mor’reb, Abou-Zakaria profi ta
de l’affaiblissement du gouvernement central pour se rendre indépendant.
El-K’aïrouâni a ici le tort de ne pas faire ressortir cette circonstance
capitale de la vie de ce prince.
3 Iagnoun-ben-Zïan régnait alors dans cette ville, qu’il avait enlevée
aux Mouah’eddin. Il s’enfuit dans les montagnes des Beni-Ournid;
mais bientôt il fi t la paix avec Abou-Zakaria, qui lui rendit sa ville.
LIVRE SIXIÈME. 221
à lui. En 643, il reçut à Tunis une députation, qui déposa
à ses pieds les actes de soumission des villes
d’Achbilia, R’ernata et Almeira. El-Moula-AbouZakaria
était un homme saint et un savant distingué. Il
étudia, sous la direction du cheikh El-R’aïni-es-Souci,
plusieurs ouvrages précieux, entre autres le Mestasfa
d’El-R’azali. Il consulta souvent sur la rhétorique
‘Ali-ben-Asfour. Il fi t une étude approfondie des lois.
Enfi n il était tout à la fois savant et poète. Son costume
était toujours sans ornements, et ne consistait qu’en un
simple vêtement de laine. La même simplicité régnait
dans le harnachement de ses chevaux. Ben-el-K’essar
nous raconte de lui l’anecdote suivante :
Un jour, El-Moula-Abou-Zakaria envoya chercher
son ministre, et lui fi t donner l’ordre d’entrer au
palais par la porte de sortie. D’après l’usage établi,
les personnes qui, appelées chez le prince, étaient introduites
par cette porte, devaient s’attendre au moins
à une sévère correction.
« J’entrai, raconta lui-même le ministre, et, d’appartement
en appartement, j’arrivai sous la coupole où
se tenait le prince. Je le trouvai assis sur une chaise de
bois, ayant en main du fi l et une aiguille, et occupé à
raccommoder son vêtement. Je le saluai ; il m’ordonna
de m’asseoir. Peu après, je vis entrer une négresse
portant une table couverte d’une serviette ; sur cette
table était un plat unique et du pain noir. Le prince mangea
et m’invita à en faire autant. Lorsque j’eus fi ni, il
me lit signe de me retirer, et je sortis. Mon esprit était
222 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
plein d’inquiétude. Je ne savais ce que signifi ait la
conduite du prince à mon égard. J’en parlai à un de
mes amis, qui m’adressa aussitôt cette question :
« Que t’a-t-il dit ? — Rien, lui répondis-je, il m’a
regardé, voilà tout. Je l’ai trouvé mettant une pièce à
son vêtement, et j’ai partagé son mauvais repas. — Et
y es-tu allé dans ce costume ? — Oui, tel que tu me
vois. — En ce cas, c’est une leçon qu’il a voulu te
donner. Sois moins somptueux à l’avenir, ou crains
pour ta tête. »
Que Dieu fasse miséricorde à Abou-Zakaria !
C’est lui qui fi t bâtir la mosquée de la k’as’ba et son
étonnant minaret. Son nom y demeura longtemps gravé
sur la pierre. Autrefois rien ne masquait cette inscription,
et le passant pouvait la lire en entier. Aujourd’hui
la moitié seulement en est visible ; le reste est caché.
La mosquée de la k’as’ba fut construite en 629.
Abou-Zakaria est aussi le fondateur de la mosquée
dite Djâma’-es-Solt’ân située dans le Mark’ad.
C’est là que l’on célèbre ordinairement les deux fêtes.
On lui attribue aussi la fondation de l’école publique
située dans la rue des Chema’ïn(1), qui est maintenant
celle des cordonniers. La rue des ’At’t’ârîn(2) lui doit
aussi sa fondation.
On ne vit jamais une réunion aussi complète de
saints personnages, de savants et de poètes que celle
qui ornait la cour d’Abou-Zakaria. Sa justice et sa
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1 Marchands de cire.
2 Droguistes.
LIVRE SIXIÈME. 223
bonne administration furent, en outre, une abondante
source de richesses pour l’état. A sa mort, le trésor
était réparti en dix-sept chambres contenant chacune
un million. Il laissa une bibliothèque de trente-six
mille volumes(1).
En 647, Abou-Zakaria mourut dans un voyage
qu’il entreprit dans l’Ouest de son gouvernement. Il
fut d’abord enterré à ’Annâba(2), et ensuite transporté
à Constantine. Il mourut dans le mois de djoumâd, à
l’âge de quarante-neuf ans, après une administration
de vingt-deux ans. Les enfants mâles qu’il laissa furent
Moh’ammed-el-Mestamer, Abou-Ish’ak’, Abou-
Bekr et Abou-H’afez-’Omar. On dit que l’année de
sa mort vit périr aussi plusieurs puissants de la terre,
savoir : le saint roi Ben-Aïoub(3), l’empereur de Sakalia,
chef des chrétiens(4) ; Alphonse le Louche(5), autre
chef des chrétiens, et, enfi n, le fi ls de l’ambassadeur
du gouvernement de l’Iémen.
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1 Les Arabes, à l’époque où ils étaient à la tête de la civilisation,
réunirent dans plusieurs villes de magnifi ques bibliothèques. On dit
que celle de Tripoli de Syrie, qui fut brûlée par les croisés, contenait
trois millions de volumes. Le catalogue de celle de Cordoue se composait
à lui seul de quarante-quatre mille volumes au rapport d’Ebn-
Khaldoun. M. E. Quatremère a fait paraître en 1838, dans le Journal
asiatique, un Mémoire intéressant sur la bibliographie orientale.
2 Bône.
3 Sultan d’Égypte.
4 Frédéric II, roi de Sicile et empereur.
5 Alphonse X, roi de Castille.
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