RÈGNE DE MOEZ-LIDDIN-ALLAH.
Abou-Temin-Ma’ad-ben-el-Mans’our-Abi-et-
T’aher-Isma’îl-ben-el-K’aïem-Bamr-Allah-Abi-el-
K’âcem-Moh’ammed-ben-el-Moh’di-’Obeïd-Allah
naquit à Mohdïa en 319. Son père l’avait, de son
vivant, désigné pour son successeur. Il fut proclamé
en chouâl, d’autres disent en zil-k’ada 341, le dimanche
septième jour du mois. Il était âgé de vingt-deux
ans. Il se conduisit avec douceur et sagesse, suivant
les traces de son père pour le bonheur de ses sujets.
Il était d’un caractère noble, généralement porté à la
clémence, et de plus fort brave.
En 342 il marcha contre les gens d’Aourês qui
s’étaient révoltés, et les soumit. Il nomma son mameluck
Kaïssar gouverneur du Mor’reb. Il plaça Ben-Menâdes-
Senadj à Cherizi, Dja’far-ben-’Ali-ben-H’amdoun,
connu sous le nom de Ben-el-Andalsi, à Msîla et
LIVRE QUATRIÈME. 107
dépendances ; Kaïssar-es-Sakalbi à Badja et dépendances;
Ah’med-ben-Beh’er à Fês; Ben-Atta-el-Ketami
à K’âbes ; Bassil-es-Sakalbi à Sert; Ben-el-Kafi -
el-Ketami à Adjedabïa ; Alah’-en-Nâcheb à Barka et
dépendances; enfi n Moh’ammed-ben-Ouassal à Sedjelmâça.
Ce dernier se révolta par la suite, et prit le
surnom de Chaker-Allah.
Soulat-el-Ketami fut chargé des contributions de
l’Afrique.
En 345, le roi des Romains envoya des présents
à El-Moez. A la même époque, Djahar-el-Kâteb(1) vit
sa fortune s’accroître; il fut nommé visir. Madfar-Sakalbi
fut nommé chef de la cavalerie, et eut l’administration
de tout le pays qui s’étend de Rekkâda aux
confi ns de l’Égypte.
En 347, dans le mois de safar, El-Moez ordonna
à Dja’far de lever des troupes, et l’envoya dans le
Mor’reb, qui s’était révolté. Ce k’aïd, homme habile
et entreprenant, s’empara d’abord de la ville d’Afk’ân,
qu’il livra au pillage et détruisit. Il assiégea ensuite la
ville de Fès, qu’il ne put prendre. Il s’en éloigna et alla
à Sedjelmâça, où il fi t prisonnier Moh’ammed-ben-
Fat’a, son gouverneur, qui s’était déclaré indépendant,
et se faisait appeler Ech-Chaker-Billah. De là, il
s’avança jusqu’à l’Océan sans rencontrer d’ennemis.
Il fi t pêcher du poisson, qu’il envoya dans des urnes
à son maître, et mit dans sa lettre des plantes marines.
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1 C’était un Grec affranchi du père de Moez, qui s’était élevé
par ses services, sa bravoure et ses talents.
108 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Il retourna ensuite devant Fês, et cette fois il s’en empara,
et en fi t le gouverneur prisonnier. Après ce succès et
la soumission complète du pays, à l’exception de Sebla,
il reprit le chemin de l’Afrique, conduisant à sa suite, sur
des chameaux, les deux gouverneurs rebelles enfermés
dans des cages de bois. Son expédition avait duré trente
mois. Il rentra à Mans’oura, oit les deux gouverneurs furent
mis en prison, après avoir été exposés en public.
En 353, Isma’ïl-el-.H’acen-ben-’Ali-ben-H’usseïn,
gouverneur de Sakalia, étant mort, El-Ma’ad
nomma à sa place son fi ls, qui commença à gouverner
en 354. La même année, l’émir fi t, dans ses états,
un voyage de quatre-vingts jours, dans un but tout à
la fois de plaisir et d’utilité. Il visita Tunis et les merveilles
de Carthage. Il revint ensuite à Mans’oura,
qui est la ville que l’on nomme aujourd’hui Sabra.
En 355, il fi t creuser des puits sur la route de
l’Égypte et ordonna qu’on lui bâtît un palais à chaque
station. Vers la fi n du mois de djoumâd-el-akher,
il apprit la mort de Kafour, qui commandait dans ce
pays. A cette même époque, il envoya Djohar dans le
Mor’reb. Ce général consolida la tranquillité dans ce
pays, y perçut les contributions et y fi t des levées de
troupes, surtout chez les Kabiles de Ketama.
En 358, El-Ma’ad se rendit à Mohdïa, et tira du
palais de son père cinq cents charges de dinars ; il retourna
ensuite dans le sien.
Le samedi 14 de rebi’-el-oouel de la même année,
le k’aïd Djohar partit pour l’expédition d’Égypte, à la
LIVRE QUATRIÈME. 109
tête d’une puissante armée de Berbères, de Ketama,
de Zouïliens(1) et de troupes régulières. El-Ma’ad
prodigua des largesses à ceux qui partaient : chacun
reçut quelque chose, depuis 20 jusqu’à 100 dinars.
Outre cela, le trésor contenait mille charges d’argent.
Les bagages et les approvisionnements étaient immenses.
Le 12 cha’ban 358, Djohar entra à Mas’r. Le
20 du même mois, il fi t la prière pour son maître dans
la chaire de cette ville.
La nouvelle de cette rapide conquête parvint à
El-Ma’ad dans le mois de ramad’ân ; elle le combla
de joie. Depuis cette époque, il ne cessa de recevoir
de Djohar des lettres où ce k’aïd le pressait de se
rendre lui-même en Égypte. Le pays de Cham(2) et le
Hedjaz(3) s’étaient soumis.
En 360, Djohar envoya son fi ls à El-Ma’ad,
avec un magnifi que présent, composé d’objets précieux
en or et en argent, de selles brodées en or, de
marchandises de toute espèce, enfi n de tout ce que
l’Orient renferme de plus riche et de plus digne d’un
roi. Il envoyait de plus les chefs ennemis prisonniers.
El-Ma’ad les reçut dans toute sa gloire, la couronne
sur la tête, revêtu de son plus riche costume; il les
accueillit avec affabilité, leur rendit la liberté, et leur
prodigua des marques de considération.
En chouâl 361, il se disposa à se rendre en Égypte.
_______________
1 Gens de Zouîla.’
2 La Syrie.
3 La partie de l’Arabie où se trouvent Médine et la Mecque.
110 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Il quitta Mans’oura, et alla passer quatre mois à Sardania.
Pendant ce temps-là, il réunit ses richesses et
ceux qu’il voulait emmener avec lui. Sardania est
près de K’aïrouân. Les habitants de cette ville y ont
leurs maisons de campagne. Le Ier de safar, El-Ma’ad
quitta Sardania(1) et fi t mettre le feu aux clôtures de
ses jardins, disant : « Recevez les derniers adieux de
celui qui ne doit plus vous revoir. »
Il laissa Balkin-ben-Ziri-es-Senhadji pour commander
à sa place en Afrique et dans le Mor’reb. Je
parlerai plus tard de ce lieutenant, qui avait auparavant
le gouvernement de K’âbes.
El-Moez quitta K’âbes le mardi, 10 de rebi’-eloouel,
et arriva à Tripoli le 24 du même mois. Il en partit
le 13 de rebi’-et-tâni, et arriva à Sert le 4 djoumâdeloouel.
De cette ville, il alla au palais qu’on lui avait
bâti à Adjedabia. De Adjedabia, il alla à son palais de
Moezia à Barka. Il poursuivit, ainsi son voyage à petites
journées, arriva enfi n à Alexandrie, et mit pied à
terre au bas de la tour du Phare. Les habitants vinrent lui
rendre hommage. Le k’âd’i vint aussi le saluer, mais il
négligea de saluer l’héritier du trône. El-Moez lui demanda
: « Avez-vous fait le voyage de la Mecque ? —
« Oui, commandeur des croyants, répondit le k’âd’i.
— « Avez-vous salué, dit l’émir, les deux cheikhs
_______________
1 Il a été question de cette localité dans le livre III ; elle est entre
Djeloula et K’aïrouân. Par une singulière inadvertance, Cordoura
la confond avec l’île de Sardaigne. Au reste, d’après Ibn-Khaldoun,
elle fut ainsi nommée parce qu’elle fut d’abord peuplée par des Sardes
enlevés de leur île par les Arabes.
LIVRE QUATRIÈME. 111
Abou-Bekr et Omar ? » — « Je ne les ai point salués,
reprit le k’âd’i. » — « Pourquoi ne l’avez-vous pas
fait ? » — « C’est, répondit le k’âd’i, parce que j’étais
trop occupé du prophète pour songer aux autres.
C’est ainsi qu’à l’instant même mon admiration pour
le prince des croyants m’a fait oublier son héritier. »
Cette réponse adroite fut très-goûtée du khalife, qui
ne fut pas moins satisfait de la répartie suivante.
Ayant demandé à ce même k’âd’i s’il avait jamais vu
de khalifes, celui-ci lui répondit : « Commandeur des
croyants, je n’en ai vu qu’un, et c’est vous. Les autres
n’étaient que des rois. »
El-Moez, après avoir visité les palais et les bains
d’Alexandrie, quitta cette ville et se dirigea sur Mas’r,
où il arriva le samedi, 3 de ramad’ân. Djohar avait
déjà fait bâtir près de cette cité une autre ville pour loger
des troupes ; car la première ne pouvait tout contenir.
Il l’avait appelée El-K’ahîra-el-Moezia(1), du nom
de son maître. C’est là que se trouvent la forteresse et
la mosquée d’El-Azhar. Mas’r est ce qu’on nomme
aujourd’hui El-Festat ou El-K’ahîra-el-A’tik’a(2).
Elle fut bâtie sous Amrou-ben-el-Assi. Quant à
la ville de Pharaon, on la nommait Menas(3).
Les troupes qui étaient venues avec le khalife
logèrent dans les deux villes, et les autres campèrent
entre les deux. Le mercredi, 5 de ramad’ân 352, El-
Moez passa le Nil et entra à K’ahîra. Le k’aïd Djohar
_______________
1 Le Kaire de Moez.
1 Le vieux Kaire.
3 Memphis.
112 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
le rencontra au deuxième pont, descendit de cheval
et baisa la terre devant lui. Le khalife mit pied à terre
dans le palais qui lui avait été préparé. Il se rendit
ensuite à la mosquée, où il fi t ses dévotions. Vers la
fi n de moh’arrem, Djohar cessa ses fonctions de gouverneur
de l’Égypte. Les troupes logées à K’ahîra
s’y établirent par nations, dont les quartiers de cette
ville ont conservé les noms jusqu’à ce jour, tels que
le quartier de Zouîla, le quartier de Barka, le quartier
de Ketama.
El-Moez mourut en Égypte, le 17 de rebi’-eloouel
365, à l’âge de quarante-cinq ans, d’autres
disent de quarante-six ans. C’était un prince juste et
clément. Il était versé dans l’astronomie. Il fut le dernier
khalife de sa dynastie en Afrique, et le premier,
en Égypte. Il régna vingt-trois ans et cinq mois, dont
deux en Afrique et le reste en Orient. Voici ce qu’on
raconte de la cause de sa mort prématurée.
Il était depuis longtemps en relations avec le roi
des Romains, par l’intermédiaire d’un nommé Nicolas,
qui l’avait vu en Afrique et qui vint le trouver en
Égypte. Dans la conférence qu’il eut avec lui dans ce
pays, il lui dit : « Te rappelles-tu que, lorsque je te
vis à Mohdîa, je te dis que je serais bientôt maître de
l’Égypte, et que, pour me voir, c’était là qu’il faudrait
te rendre désormais ? » Nicolas répondit affi rmativement.
« Eh bien ! je te dis actuellement, continua El-
Moez, qu’une autre fois tu devras te rendre à Bagdad,
où tu me verras sur le trône des khalifes. » Nicolas lui
LIVRE QUATRIÈME. 113
répondit : « Si tu me promets de ne point t’irriter de
ce que je vais te dire, à ce sujet, je te communiquerai
mes réfl exions.»
« Parle sans crainte, dit le prince ; je te donne
assurance entière.» Alors Nicolas s’exprima ainsi :
« Lorsque le roi m’envoya vers toi, j’allai
d’abord en Sakalia ; le gouverneur de cette île me
reçut au milieu de ses troupes ; ce qui me donna une
haute idée de ta puissance. A Souça, je vis ton armée
; elle se présentait sous un aspect si formidable, qu’il
y avait de quoi en perdre l’esprit. A Mohdïa, c’est à
peine si je pus t’approcher, tellement tu étais entouré
de troupes, de courtisans et de serviteurs ; je pensai
mourir d’admiration. En approchant de ton pavillon,
une éclatante lumière éblouit ma vue ; je fus introduit;
je te trouvai assis sur ton trône ; je fus tellement frappé
de ta majesté, que je te crus créateur et non créé.
Si tu m’eusses dit, Je vais prendre mon essor vers le
ciel,» je l’aurais cru ; actuellement je n’éprouve rien
de semblable ; en entrant dans la ville, mes yeux ont
été obscurcis comme d’un nuage noir ; je ne vois
point sur ton visage cette majesté que j’y remarquai
l’année dernière. Je me suis dit : Sa fortune se levait
alors, maintenant elle ne peut plus que décroître. »
Ces paroles fi rent tant d’impression sur l’esprit du
khalife, qu’il tomba dans une noire mélancolie ; la fi èvre
s’empara de lui et ne le quitta plus jusqu’à sa mort.
Il avait désigné pour son héritier son fi ls Mans’our-
Nezar, surnommé El-’Aziz-Billah, qui lui succéda.
Tuesday, 7 July 2009
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