Tuesday, 7 July 2009

GOUVERNEMENT DE ’ABI-EL-H’ACEN-’ALIBEY

GOUVERNEMENT D’ABI-EL-H’ACEN-’ALIBEY(
1).
Le père d’Ali-Bey ne négligea rien pour le rendre
propre au commandement, et il y réussit. A son heure
_______________
1 Il y a ici une longue tirade de prose rimée à la louange d’Ali-
Bey. Cette tirade ne renferme aucun fait historique, et comme elle est
d’ailleurs aussi insipide que peut l’être une pièce de ce genre, nous
avons cru devoir en faire grâce au lecteur.
422 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
dernière, il fi t des voeux, à ce que j’ai entendu dire,
pour la prospérité de ce fi ls bien-aimé qui était auprès
de lui. Le ciel exauça la prière du mourant, et protégea
’Ali, qu’il fi t parvenir au comble de ses désirs.
Dieu avait arrêté que le pouvoir qui sortait des mains
du père arriverait à celles du fi ls. Abi-Delama a dit au
sujet d’El-Mohdi, qui paya généreusement les louanges
qu’il lui adressa
Le pouvoir vint à lui la robe fl ottante ; ils se
convenaient réciproquement. Si tout autre que lui eût
désiré le pouvoir, la terre l’aurait repoussé.
Dieu, comme nous l’avons vu plus haut, avait
permis que la mésintelligence se mît entre les deux
frères. Nous avons dit, dans le livre précédent, comment
’Ali perdit toute autorité, et comment son frère le
relégua dans la demeure d’Omar pendant que la peste
qui régnait à Tunis enlevait plusieurs personnes de sa
famille. Il était là prisonnier, et il lui arrivait à chaque
instant les nouvelles les plus fâcheuses ; il correspondait
cependant avec ses amis, car il préparait secrètement
son évasion. Il se fi ait au destin, qui lui promettait
l’accomplissement de ses voeux. Enfi n il quitta le
pays. Peu de personnes l’accompagnèrent dans sa fuite
périlleuse. Ech-Chalbi-Abou-el-’Abbas-Ah’med-ben-
Ioucef-Dey, à qui Dieu fasse miséricorde, était avec lui.
Ils marchèrent sans avoir ni protection ni refuge ; il leur
arriva des aventures que je passerai sous silence, attendu
qu’elles sont connues de tout le monde et qu’elles
contiennent peut-être autant de faux que de vrai.
LIVRE HUITIÈME. 423
ils parvinrent, après bien des traverses, à Mers-el-Kherez(
1), où ils s’embarquèrent. Comment l’onde salée
a-t-elle soutenu à sa surface cette onde douce ? Comment
cette perle a-t-elle surnagé au-dessus des fl ots ? »
On a le droit, de s’en étonner. Le navire, conduit par
la grâce de Dieu, on peut le dire, les amena en sûreté à
Bône. Des habitants de cette ville, instruits de l’arrivée
d’Ali-Bey, allèrent au-devant de lui, et le reçurent avec
l’empressement et les honneurs qu’il méritait. Ce fait
une journée mémorable. ’Ali-Bey commença aussitôt
à mettre ses desseins à exécution; il envoya son oncle
maternel à Alger pour demander du secours ; mais cet
oncle mourut dans cette ville. Bientôt les serviteurs de
son père le joignirent à Bône ; il lui arriva aussi beaucoup
d’Arabes de la tribu des Drîd, et une partie des
Oulâd-Saïd. Chacun s’empressant de venir à lui, il rassembla
de nombreux partisans et leur fi t des largesses.
Le dey d’Alger promit de le soutenir, mais il ne
tint pas sa parole. Au reste, la victoire ne vient que de
Dieu ; il la donne à qui bon lui semble ; on est invincible
avec son appui. L’armée algérienne, qui s’était
avancée presque jusqu’aux frontières, s’en retourna. A
Tunis, les esprits étaient dans la plus grande anxiété ;
les nouvelles se croisaient et se contredisaient sans
cesse. Tantôt on annonçait qu’Ali-Bey arrivait, tantôt
qu’il était bien loin encore. On était trop éloigné du
théâtre des événements pour savoir rien de positif.
Le plus puissant cheikh des Arabes, Solt’ân-Ben-
_______________
1 Lacalle
424 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Mans’our, se rallia à ’Ali-Bey, et, eut l’honneur de lui
donner sa fi lle en mariage. Ce cheikh n’a eu qu’à se
féliciter de cette alliance ; car il est devenu si riche,
que sa fortune est proverbiale. Le k’âïd Moustafa-Espagnol
s’unit aussi à ’Ali-Bey. C’était un homme du
gouvernement ; il avait été commandant des sbah’ïa
du temps du père d’Ali. Le cheikh Moh’ammed-benel-
K’aïd-H’acen et ses enfants fi rent comme lui. Cette
famille était, quoique d’origine ’adjem, une des plus
considérables parmi les Arabes, au milieu desquels le
cheikh Moh’ammed était né. Il avait été élevé parmi
les chevaux et les chameaux ; on lui avait appris de
bonne heure à jouter, à lutter. Il savait diriger les
troupes, de jour comme de nuit. Un grand nombre de
personnages infl uents prirent parti pour ’Ali.
Nous avons déjà parlé de la première affaire qui
eut lieu, l’enlèvement du camp des sbah’ïa par le
k’âïd Moustafa. ’Ali-Bey se porta ensuite du côté de
Kef et se rendit maître des zmala, qu’il emmena avec
lui. Cependant on le disait faible, et, alors que le feu
de la guerre consumait le pays, on niait presque son
existence. Il envoya plusieurs circulaires à la milice,
mais elles ne produisirent aucun effet; ceux à qui elles
parvinrent les tinrent cachées. Mais Dieu lui donna la
victoire précisément à cause du mépris que l’on affectait
d’avoir pour lui. Les habitants d’Ouslat s’empressèrent
de se soumettre à lui et de se révolter contre son
frère. Enfi n ses affaires prospérèrent jusqu’au combat
d’Ouslat, où Moh’ammed-Bey fut vaincu.
LIVRE HUITIÈME. 425
Après la victoire, ’Ali-Bey racheta des montagnards
les Turcs, qui étaient en grand nombre, tombés
entre leurs mains, et leur pardonna ; car il ne voulait
faire aucun mal à la milice. Arriva ensuite la seconde
affaire, qui eut lieu près de Sbitela, à la menzelat de
Meribek(1), à l’époque de la grande fête, en 1087. Il
s’empara là de la partie de l’armée de son frère qui
s’était arrêtée, par suite des fatigues, et qui s’était retranchée.
Il lui pardonna et lui donna l’aman. Les chefs
allèrent lui faire leur soumission. Ce fut la première
troupe turque qui se mît sous son commandement.
Le troisième jour de la fête, lorsque la nouvelle de
la défaite de Mohammed parvint à Tunis, les ennemis
d’Ali perdirent la tête et ne surent plus la distinguer de
leurs pieds. La majorité de la milice montra peu d’empressement
à marcher. Les habitants eurent des craintes
qui les détournèrent de leurs affaires et les fi rent se
mêler de choses qui ne pouvaient être d’aucune utilité
pour eux. Des lettres de l’armée de Moh’ammed donnaient
les détails de tout ce qui était arrivé. Les chefs
furent d’avis d’envoyer et ils envoyèrent, en effet, divers
d’entre eux à ’Ali-Bey. Les deux muftis, savoir
celui des Maleki, Cheikh-el-Islam, Abou-’Abd-Allah-
Moh’ammed, connu sous le nom de Setata, et celui
des H’anefi , Cheikh-Abou-el-Meh’acem-Ioucef,
surnommé Dragut, fi rent partie de cette députation.
’Ali-Bey les reçut parfaitement bien et avec tous les
égards dus à leur caractère. On traita ensuite d’affaires
_______________
1 C’est-à-dire à la station, ou gîte d’étape, appelé Meribek.
426 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
avec toute la députation réunie. Les députés reconnurent
qu’Ali-Bey était un homme rempli de sens. On
le connaissait peu avant cela ; car il n’avait occupé
aucun poste et il était toujours resté auprès de son
père ; il n’avait eu le maniement d’aucune affaire, de
sorte que ses moyens étaient restés ignorés; on savait
seulement de lui qu’il avait un bon caractère et un
beau physique. Que Dieu augmente sa sagesse, qu’il
l’élève au-dessus de ses rivaux, qu’il comble ses désirs
et le consolide au pouvoir !
Il fut convenu entre ’Ali et les députés que le dey
El-H’adj-Mami-Djamal abdiquerait et serait remplacé
par El-H’adj-Moh’ammed-Bichara. On proclama ce
dernier dans le camp, dans un lieu nommé El-K’ara,
près de K’aïrouân. Il alla à Tunis avec les députés. El-
H’adj-Mami fut obligé d’abdiquer ; Bichara fut installé
à la k’as’ba, où il resta jusqu’à ce qu’il lui arrivât ce
que j’ai déjà raconté. ’Ali-Bey leva ensuite son camp,
après avoir eu avec les gens de K’aïrouân une affaire
que je passe sous silence et qui fut le prélude de la révolte
des habitants de cette ville. Il se porta d’abord au
Fah’s, où il resta jusqu’à ce qu’il eût réuni toutes ses
troupes ; puis il se dirigea vers Kef. Il prit position non
loin de cette ville ; et, comme il avait résolu de l’assiéger,
il fi t demander à Tunis des canons, qu’on lui envoya.
Lorsqu’ils furent arrivés, il dressa ses batteries et
partagea les attaques entre ses troupes, de manière que
chaque corps combattit à son tour. Le feu commença ;
les boulets endommagèrent les murs de la ville en plus
LIVRE HUITIÈME. 427
d’un endroit. Mais Dieu a marqué son terme à chaque
chose. Moh’ammed-Bey était alors dans l’Ouest ;
beaucoup de soldats qui servaient ’Ali avaient conservé
leur ancienne affection pour lui ; ils lui écrivirent
pour l’engager à reparaître, et n’épargnèrent pas
l’argent pour lui faire parvenir cet avis. Moh’ammed-
Bey, l’ayant reçu, se dirigea sur Kef, où il entra de
nuit. Il se mit aussitôt en relations avec les soldats
dont je viens de parler, qui lui promirent de lui livrer
l’armée. ’Ali eut quelque soupçon du complot, mais
il ne put l’empêcher d’éclater. Ceux qui étaient pour
lui se mirent contre lui. On pilla sa tente et celle des
siens. Ne pouvant lutter, il se dirigea vers le Djerid,
avec les troupes qui lui étaient restées fi dèles. Il pressa
sa marche, afi n de n’être pas devancé par la nouvelle
de ce qui venait de se passer à Kef. Arrivé à K’afs’a,
il ordonna à la garnison de cette ville de le suivre. Elle
ignorait les événements, et elle obéit. Il revint alors
sur ses pas, suivant la grande route, comme en temps
ordinaire. Les troupes de Kafs’a apprirent en chemin
ce qui était arrivé à Kef. La désertion se mit aussitôt
dans leurs rangs, ce qui n’empêcha pas ’Ali de réussir
dans ses projets. Les cheikhs arabes les plus considérables
se rendirent auprès de lui, entre autres le cheikh
Ah’med-ben-Nouïr, et la partie des Meh’amid qu’il
commandait. Il lui arriva aussi beaucoup d’Arabes de
la tribu des Drîd, le sultan El-A’rab, à la tête de sa cavalerie
et de son infanterie ; enfi n, ces démons d’Oulâd-
Saïd. Ses amis, accourant de tous côtés à la fois,
428 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
il se trouva bientôt à la tête d’une armée que Dieu
seul aurait pu compter.
Lorsqu’il fut arrivé près de K’aïrouân, les habitants
de cette ville lui montrèrent des dispositions
hostiles. Il passa outre cependant, sans leur faire
aucun mal: seulement ses sbah’ïa eurent avec eux un
engagement. Il alla camper dans le Fah’s, où il lui arriva
des renforts de partout.
Je reviens maintenant à Moh’ammed-Bey. Lorsqu’il
eut gagné l’armée de Kef, ainsi que je l’ai déjà
dit, et que les chefs se furent replacés sous son obéissance,
il envoya à Tunis le rapport des événements.
Aussitôt la milice se souleva en masse, tira Mami-
Djamal de la zaouïa où il s’était réfugié, lui rendit le
titre de dey, et le réinstalla à la k’as’ba. Bichara fut
contraint d’abdiquer. Quelques jours après il fut mis
à mort, ainsi que je l’ai dit ailleurs. Dès lors le plus
grand trouble, la plus grande confusion régnèrent dans
la ville; chacun parlait selon sa manière de voir. La
majeure partie des Tunisiens s’entretenaient de choses
qu’il ne convenait pas de dire, et qui, d’ailleurs,
ne pouvaient être d’aucune utilité pour eux. Il arrivait
à chaque instant des nouvelles qui, le plus souvent,
n’avaient pas de fondements. Il y avait tant de confusion
; qu’on ne distinguait plus ceux qui entraient de
ceux qui sortaient.
Le dey envoya quelques-uns des siens à Kef pour
avoir des nouvelles ; mais les uns moururent en chemin,
les autres ne revenaient pas. Le prix des denrées
LIVRE HUITIÈME. 429
augmentait. Bientôt on ne reçut plus de nouvelles
du dehors. La garde se montait le jour et la nuit. Cet
état de choses empirant tous les jours, les Tunisiens
résolurent d’envoyer des oulema et des membres du
gouvernement aux deux frères pour opérer une réconciliation
entre eux. Cette députation resta quelque
temps absente, à cause des démarches qu’elle
fut obligée de faire pour tenter cette réconciliation ;
mais elle revint toute confuse, car elle ne put réussir.
Les deux frères exigeaient des concessions qu’aucun
d’eux ne voulait faire à l’autre.
Le cheikh El-H’adj et les siens s’étant rangés du
parti de Moh’ammed-Bey, celui-ci s’élança vers le
Fah’s. Il y eut bataille entre les deux frères. Les Arabes,
selon leur habitude, avaient avec eux leurs femmes
montées sur des dromadaires. Une personne qui assista
à cette bataille dit que de part et d’autre on fi t des prodiges
de valeur. Le cheikh Es-Solt’ân et ’Ali-Bey se
portaient partout pour encourager les leurs à attaquer
l’ennemi. La mêlée fut si intense, qu’on aurait dit que
les deux armées n’en faisaient plus qu’une. Dieu accorda
la victoire à ’Ali, dont l’armée fi t un immense
butin en chevaux et en armes. El-H’adj et les siens prirent
la fuite ; cet Arabe fut contraint d’abandonner sa
femme. Les personnes qui l’ont vue disent qu’elle était
montée sur un mulet. On la conduisit à ’Ali-Bey, qui
la traita bien et la renvoya à son mari. El-H’adj, depuis
cette affaire, perdit toute considération.
La cavalerie combattit seule ce jour-là ’Ali.-Bey
430 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
avait fait venir l’armée du Djerid ; il l’avait dirigée sur
Zar’ouân : « Vous resterez là, dit-il à ses troupes, qui
étaient commandées par Moh’ammed-Raïs-T’abak’,
dont j’ai déjà parlé ; si vous êtes pour moi, vous reviendrez
à moi; sinon vous irez avec vos amis.» Ses
soldats protestèrent de leur dévouement; mais il y
comptait peu. Quant à la partie de la milice venue de
Kef à la suite de Moh’ammed-Bey, elle se retrancha
dans une position où ’Ali-Bey ne voulut pas l’attaquer.
Lorsque le combat fut terminé, ‘Ali fi t prévenir
les chefs de cette troupe qu’il les rendait responsables
des maux qu’elle pourrait causer ; il appela ensuite
auprès de lui l’armée de Zar’ouân, et ordonna au kâïd
Moustafa-Espagnol et à un boulouk-bachi de se rendre
à Tunis pour informer les habitants de cette ville de la
victoire qu’il venait de remporter. Ces événements
eurent lieu vers la fi n de rebi’-el-oouel 1088. Lorsque
la nouvelle en arriva à Tunis, les craintes et l’agitation
y augmentèrent. Moustafa-Espagnol, d’après les ordres
d’AIi-Bey, la resserra tellement, qu’elle se soumit.
Le sandar de la milice, Moh’ammed-T’abak’, y
fut alors envoyé, après avoir été proclamé dey dans le
camp; j’ai parlé de cet événement.
’Ali-Bey parcourut ensuite l’Afrique pour prélever
les tributs d’usage et pacifi er le pays. Il eut dans
cette expédition, avec les troupes de son frère, un autre
combat où assistèrent El-H’adj, cheikh des H’anencha,
les Oulâd-Abou-Zïan, et ceux des Drîd qui leur obéissaient.
Des Arabes de Guerfa s’étaient joints à eux.
LIVRE HUITIÈME. 431
L’affaire fut très-chaude ; le cheikh des H’anencha
y périt. Il fut chargé à l’improviste vers la fi n de la
journée; il succomba accablé par le nombre et après
avoir vaillamment combattu. Les troupes d’Ali-Bey
furent un instant ébranlées, mais elles eurent pour elles
la protection de Dieu et le courage de leur général.
’Ali-Bey fi t faire bonne garde dans la nuit qui suivit
cette première journée. Le lendemain, le combat recommença
; les deux partis étaient plus acharnés que
jamais. Beaucoup de monde périt de part et d’autre ;
les Oulâd-Chabi prirent la fuite avec les Arabes qui
marchaient avec eux. Le butin fut immense en chevaux,
en chameaux et en effets ; les mains des vainqueurs
se remplirent de richesses. Cette affaire, qui,
par son importance, a passé en proverbe, eut lieu près
d’un endroit qu’on nomme Bek’ra.
’Ali-Bey, après avoir obtenu ce qu’il désirait et
terminé le recouvrement des impôts, retourna chez
lui; il combla de présents le cheikh Ah’med ben-
Nouïr, et le renvoya dans son pays ; mais ce cheikh
mourut, avant d’y arriver, dans un combat qui eut
lieu, aux environs de H’amma, entre lui et les partisans
de Moh’ammed-Bey; la plus grande partie de sa
tribu fut prise.
L’inquiétude allait toujours croissant à Tunis; on
y disait qu’Ali était mort; toutes sortes de fausses nouvelles
se répandaient. On avait tellement perdu l’esprit,
que l’on niait les faits les plus frappants, et qu’on
croyait à des choses impossibles. ’Ali-Bey rentra chez
432 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
lui sain et sauf; il repartit ensuite, avec l’armée d’hiver,
vers la fi n de ramad’ân 1088(1). Il n’avait que
peu de monde, et alla assiéger K’aïrouân. Son artillerie
tira sur la place, qu’il aurait prise si ses troupes
avaient été animées d’un meilleur esprit ; mais elles
ne combattaient qu’à contrecoeur. Il passa la fête du
fat’er(2) à ce siégé; puis il le leva, parce qu’il apprit
que son frère s’était dirigé sur le Djerid : il dut aller
au plus pressé. Ce qu’il y a de vraiment inimaginable,
c’est que, pendant qu’il était sous les murs de K’aïrouân,
les habitants de cette ville le croyaient mort
et pensaient qu’ils étaient assiégés par un autre chef.
C’était, certes, une insigne folie ; cependant j’ai vu et
entendu à Tunis des choses encore plus extraordinaires.
Je prie Dieu qu’il nous rende enfi n à notre bon
sens et qu’il nous réunisse pour le bien.
’Ali-Bey, en arrivant dans le Djerid, trouva que
son frère s’était emparé de la plus grande partie du
pays et qu’il avait fait bâtir un fort à K’afs’a. Lorsque
Moh’ammed-Bey apprit qu’il approchait, il s’enfuit
dans le Zâb. ’Ali-Bey fi t plusieurs journées de marche à
sa poursuite, mais il ne put l’atteindre. Il revint alors sur
ses pas et alla assiéger K’afs’a, qu’il attaqua par la mine.
Ceux qui étaient dans la place demandèrent l’aman,
_______________
1 Il y a encore ici une insipide tirade à la louange d’Ali-Bey;
nous avons cru devoir la supprimer.
2 C’est la même que les Arabes appellent ’Aïd-es-Sr’ir (petite
fête), et les Turcs petit Beïram. On la célèbre le Ier du mois de choual,
immédiatement après le ramad’ân.
LIVRE HUITIÈME. 433
qui leur fut accordé, et se rendirent. ’Ali-Bey mit
garnison dans le fort, et lorsqu’il eut consolidé son
autorité dans ce pays et prélevé les contributions du
Djerid, il reprit le chemin de Tunis. Les Arabes lui
ayant appris que son frère se disposait à marcher sur
cette ville, il envoya en toute hâte le k’âïd Moustafa-
Espagnol pour la défendre ; mais cela ne lui servit de
rien. Ce fut alors qu’eut lieu la grande affaire, à nulle
autre pareille, où les portes de Tunis furent brûlées,
où les boutiques furent pillées, où tant de malheurs
fondirent sur Tunis. La k’as’ba fut assiégée ; la milice,
conduite par le nouveau dey Sak’esli, marcha
pour combattre les troupes d’Ali-Bey ; la plupart
des habitants quittèrent la ville avec leurs familles et
leurs richesses. J’ai fait mention de ces événements
en parlant du gouvernement du dey T’abak’.
’Ali apprit en route ce qui se passait à Tunis ; il
en instruisit les chefs de ses forces, qui étaient considérables.
Tous jurèrent de rester avec lui jusqu’à la
mort. Il leur accorda une augmentation de paye de
cinq nâs’ris par mois. Il pressa ensuite sa marche et
arriva près du Fah’s. Là il rencontra les troupes qui
étaient sorties de Tunis, et qui avaient fait jonction
avec celles qui venaient de K’aïrouân, de Kef, de
Sfax, et avec une multitude d’Arabes dont Dieu seul
pouvait connaître le nombre.
Les deux beys se rencontrèrent le Ier moh’arrem
1089. Le combat s’engagea; l’artillerie gronda des
deux côtés. Les deux partis combattirent avec une égale
434 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
bravoure. La cavalerie chargea la cavalerie ; le combat
s’anima, le sang coula, les rangs se mêlèrent, chacun
criant : « Nous vous avons vaincus. » Puis, tout à coup,
les combattants se mirent d’accord ; ceux d’Ali-Bey
oublièrent leurs serments. Il était dans ce moment loin
d’eux, auprès d’un des siens qui expirait. Son lieutenant
était le k’âïd Merad, qui commandait l’armée ;
les révoltés voulaient le tuer ; Dieu le préserva. Il se
sauva avec les sbah’ïa et les zmala. La troupe rebelle
se rangea sous les ordres de Moh’ammed-Bey, qui se
mit avec elle à la poursuite de son frère. Celui-ci s’était
embusqué en avant, dans un lieu qu’on appelle Manzal.
Lorsque Moh’ammed y fut arrivé, ’Ali et les siens le
chargèrent en jetant de grands cris, et furent victorieux.
Les poursuivants prirent la fuite à leur tour. Mourut qui
mourut, échappa qui échappa ; il faut que la volonté de
Dieu s’accomplisse. Beaucoup de combattants succombèrent.
Le combat, commencé vers la fi n du jour,
dura jusqu’à la nuit. Il n’échappa que ceux dont la vie
devait être longue. Ceux qui ne moururent pas furent
pris par les Arabes; ces derniers fi rent un si riche butin
d’objets d’or et d’argent, qu’on ne peut l’évaluer.
Cette bataille fut une des plus importantes qui aient été
livrées en Occident; plusieurs habitants de K’aïrouân
y périrent. Après l’affaire, ’Ali-Bey fi t couper les têtes
des morts, et en envoya à Tunis plusieurs charges de
chameaux. Le jour de l’arrivée de ces têtes à Tunis fut
un jour d’agitation. Ce qu’il y eut de vraiment étonnant,
c’est que, pendant que ces têtes étaient exposées
LIVRE HUITIÈME. 435
devant la k’as’ba, plusieurs habitants niaient la chose,
disant qu’il n’y avait rien de vrai dans tout cela. Il n’y
a de refuge et de force qu’en Dieu. Sans sa volonté,
sans l’enchaînement des événements qu’il permit,
cette affaire, dont nous parlons, n’aurait pas eu lieu ;
le feu de la guerre ne se serait pas allumé entre les
deux armées, dont les guerriers périrent victimes de
leur affection pour les deux frères. Dieu détermine la
fi n de chaque chose, il renverse ou consolide ce qu’il
lui plaît, il possède les secrets de la destinée.
Des députés de K’aïrouân vinrent ensuite trouver
’Ali-Bey pour demander l’aman. Il pardonna aux
habitants, partit et alla camper près de cette ville.
L’aman leur ayant été accordé, il ne leur fi t aucun reproche
sur leur conduite, et ne sévit que contre Benech-
Chater. Cet homme, qui avait été le principal
instigateur des troubles, qui avait poussé ses compatriotes
à la révolte, mourut en prison.
’Ali-Bey retourna ensuite à Tunis ; il tomba malade
en chemin et arriva en cet état au Bardo ; mais Dieu
le conserva. Ses amis furent joyeux de son retour. Le
bruit de sa mort courut en ville. Le hasard voulut que
je fusse présent à son arrivée, que je le visse de mes
propres yeux. Cependant j’entendis, un instant après,
deux hommes se dire qu’il était mort et enterré. Je leur
affi rmai que je venais de le voir de mes yeux. Ils me fi -
rent jurer; je jurai, et je ne sais si alors ils me crurent.
Il arriva, à cette époque, à ’Ali-Bey des lettres
de son frère pour la conclusion de la paix ; mais ce
436 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
commencement de négociation n’eut pas de suite.
Quelques jours après son installation au Bardo, ’Ali-
Bey fi t son entrée en ville, et se rendit à la k’as’ba.
On remarquait sur son visage les traces de la maladie.
Les habitants de Tunis s’étaient rassemblés pour
le voir. Ce fut un jour célèbre. L’ami qui le chérit et
l’ennemi qui en dit du mal le virent également. Dieu
lui rendit la santé. Louange à lui !
’Ali-Bey se reposa un peu, puis il partit dans la
même année avec l’armée d’été, parce que les Arabes
d’Afrique commençaient à remuer. Il se porta rapidement
au milieu d’eux avant qu’ils pussent se réunir. Il
préleva les contributions d’usage, et retourna à Tunis,
avant l’époque ordinaire, pour voir son oncle, récemment
arrivé de Constantinople avec le titre de pacha.
Dieu les réunit après leur séparation, et leur joie fut
grande. Ils fi rent le ramad’ân avec tranquillité et bonheur.
Ils célébrèrent ensuite la fête qui vient après, et
assistèrent à celle qui eut lieu en choual de la même
année, et dont j’ai parlé.
’Ali-Bey quitta Tunis l’avant-dernier jour de
cette fête, et se dirigea vers El-Monestir. Il avait rassemblé
du monde de tous côtés. Son armée le précéda
de quelques jours. Il s’établit près de la ville et en fi t
le siégea Il coupa tout ce qu’il put couper d’oliviers
et d’autres arbres, de manière à ruiner les propriétaires.
Il allait s’emparer de la ville, lorsqu’il apprit que
son frère se trouvait près de Djerba à la tête de forces
considérables. Il marcha rapidement contre lui avant
LIVRE HUITIÈME. 437
qu’il se fût consolidé dans le Djerid. Il quitta donc
El-Monestir, et se porta sur son frère, qui, à son approche,
se retira précipitamment. Il dut renoncer à
l’espoir de l’atteindre. Il retourna au Djerid, leva les
contributions comme d’ordinaire, et quitta le pays
victorieux et tout-puissant.
A son retour, il prit la route de Sfax ; il détacha
contre cette ville sa cavalerie, et écrivit aux habitants
pour les engager à la soumission. Il parvint à prendre
quelques habitants qui étaient sortis pour aller à leurs
jardins ; il usa de clémence envers eux, ne répandit
pas leur sang, et les renvoya. Il retourna ensuite chez
lui. Son armée rentra à Tunis vers la fi n de safar 1090,
mais il ne rentra pas avec elle ; il se dirigea, avec ses
Arabes et ses sbah’ïa, vers l’Ouest. Il avait reçu l’avis
que son frère était allé dans ces contrées ; que, cette
même année, ses gens s’étaient répandus, comme à
l’ordinaire, dans le pays pour prélever les contributions,
tandis que Moh’ammed-Bey se tenait sur les limites
avec son armée, dans la crainte qu’il n’entreprit
quelque chose contre lui. ’Ali-Bey apprit aussi que
ceux de Tôzer avaient abandonné son parti, et que son
frère avait fait construire chez eux un bon fort qu’il
avait muni de tout ce qui était nécessaire. ’Ali-Bey
dirigea d’abord sur ce point des sbah’ïa. Ces forces
rencontrèrent la cavalerie de Moh’ammed-Bey. Benel-
Djesman mourut dans cette expédition. ’Ali-Bey
fi t ensuite marcher sur le même point l’armée d’hiver,
commandée par son lieutenant le k’âïd Merad. Cette
438 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
armée rencontra également les forces de Moh’ammedBey,
et eut avec elles plusieurs engagements dans
lesquels le k’âïd Merad fut victorieux. L’armée mit
ensuite le siégé devant Tôzer. On ouvrit la tranchée;
on se battit avec acharnement; les mines jouèrent;
une partie du fort s’écroula et la place fut emportée
de vive force, La nouvelle de ce succès parvint à Tunis
et y fi t le plus grand plaisir. Les traîtres la démentirent,
’AliBey, l’ayant reçue, se porta vers le Djerid,
parcourut cette contrée, tranquillisa les esprits, perçut
les contributions, et, dans les premiers jours de 1091,
retourna vers l’Ouest. Il se mit en observation devant
son frère pour l’empêcher de rien entreprendre. Il sut
bientôt que des Arabes d’Afrique avaient envoyé des
députés à son frère. Il punit ceux dont il put s’emparer,
et leur ôta leurs chevaux. Il resta avec les Arabes
et les troupes turques qui le suivaient dans les environs
de Zouarin(1). Il fi t venir l’armée d’été, qui sortit
avant le temps ordinaire, et rejoignit la première
armée à Zouarin. La troupe se plaignait du manque
d’argent; il fi t venir de Tunis les agents chargés de la
paye, qui fut faite dans le camp. Des marchés s’établirent
dans ce camp; les marchands de toute sorte y
affl uèrent et y eurent des jours de plaisir.
’Ali-Bey forma ensuite le projet de marcher contre
la ville de Kef; il fi t connaître ses intentions à Tunis
pour qu’on lui envoyât du canon. Il s’approcha de
Kef avec son armée, et il y eut entre les deux partis des
_______________
1 Entre Kef et K’airouân.
LIVRE HUITIÈME. 439
combats pendant quelques jours. Ce fut vers le Ier de
rebi’-et-tani 1091, après que l’armée d’été fut partie
de Tunis, rassemblée par les soins du dey pour rejoindre
’Ali-Bey.
Le 24 de rebi’-et-tani, on apprit à Tunis le combat.
qui avait eu lieu entre l’armée du bey et les gens
de Kef : c’était un vendredi. On sut aussi dans cette
ville que le 6 de ce même mois, jour de dimanche,
’Ali-Bey avait attaqué son frère Moh’ammed-Bey,
qui se trouvait à sa portée ; qu’il avait pris tous ceux
qui étaient avec lui (ou que, du moins, il ne s’en était,
échappé que fort peu) ; qu’il avait fait prisonnier, entre
autres, le cheikh des Arabes, et qu’il lui avait pardonné.
Ces nouvelles fi rent grande impression à Tunis. Le
17 dudit mois, il y eut un combat entre les habitants
de Kef et l’armée d’Ali-Bey, qui fut mise en fuite. La
nouvelle en arriva à Tunis. Le 21, le crieur public publia
en ville que les soldats qui voudraient être payés
devaient aller au secours de l’armée qui était devant
Kef. Tout payement fut suspendu à Tunis. Le dey annonça
à la troupe qu’aucun soldat ne pourrait revenir
en ville sans l’autorisation écrite du bey. Les soldats
commencèrent alors à sortir par bandes de Tunis.
Le combat entre l’armée d’Ali-Bey et les assiégés
avait duré plusieurs jours. Le 9 de djoumâd-eloouel,
le siège, qui avait été fort actif, fut levé; l’armée
se retira après s’être bien battue.
Le 22 de djoumâd-el-oouel, des envoyés de l’armée
d’Alger arrivèrent à Tunis. Ils avaient déjà vu le bey.
440 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Leur mission était de rétablir la paix; mais ils n’en
vinrent pas à bout. Le dey les reçut bien.
Les soldats qui ne voulurent pas aller à Kef furent
punis de leur désobéissance par la privation de
leur solde.
Le Ier de redjeb de la même année, le pacha sortit,
irrité contre la troupe. Il s’arrêta quelques jours
dans les jardins de Mernak’ ; puis il se rendit dans le
Sah’el, où il leva les contributions ; il se porta ensuite
sur K’aïrouan. Les Oulâd-Saïd et d’autres Arabes se
joignirent à lui, de sorte qu’il se trouva à la tête de
forces considérables(1).
Les Oulâd-Saïd ont toujours été des rebelles et
des perturbateurs. Dans cette tribu, petits et grands,
tout le monde est animé du plus mauvais esprit. Sous
feu Moh’ammed-Pacha, ils furent tellement abattus,
qu’ils auraient mieux aimé se dire juifs que d’avouer
leur origine; ils ne purent, de son vivant, lever la tête ;
il en fut de même sous Mourad-Bey. Ils restèrent dans
cet état jusqu’à ce que Dieu eût permis les guerres dont
nous parlons. Alors cette peste reprit de la force. Ils se
rangèrent sous les ordres du bey de l’époque(2), qui les
accueillit bien, les releva de leur avilissement, et les
rétablit sur leurs terres. Ce bey leur laissait faire tout
_______________
1 L’auteur n’explique pas ici plus clairement la conduite de
Moh’ammed-Pacha ; mais on voit plus loin qu’il avait abandonné
’Ali-Bey pour se ranger du côté de son frère.
2 Il s’agit ici d’Ali-Bey ; mais l’auteur, blâmant sa conduite
dans cette circonstance, évite de le nommer.
LIVRE HUITIÈME. 441
ce qu’ils voulaient ; aussi commirent-ils une foule
d’iniquités dans le pays. Mais Dieu n’accorde qu’un
court répit aux méchants. Ils se livrèrent à tous les
excès dans le pays, interceptèrent les communications
et génèrent tellement le commerce, qu’aucun
marchand n’osait voyager sans être accompagné
de l’un d’eux, qu’il payait pour lui servir de sauvegarde.
Ils se partageaient les récoltes d’autrui, et en
enlevaient ce qu’ils voulaient, sans que personne pût
s’y opposer. Ils se fortifi èrent dans la majeure partie
de la contrée, et fi rent ce que ne feraient même pas
les infi dèles envers les musulmans. Le bey fermait
les yeux sur leur conduite; on ne leur faisait que de
légers reproches, et on les traitait avec douceur. Cependant
leurs déprédations augmentaient tous les
jours. Le bey ne l’ignorait pas ; mais il patientait
et n’aimait pas qu’on lui en parlât. Les Oulâd-Saïd
se persuadèrent qu’il n’avait aucune puissance sur
eux, et persévérèrent dans leur iniquité. Cependant
ils fi nirent par ne plus le voir, dans la crainte qu’il
ne sévît contre ceux d’entre eux qu’il trouverait à sa
portée. Ils ne conservèrent de relations avec lui que
par lettres, ce qui dura jusqu’à ce que Dieu eût décrété
leur perte.
Lorsque le bey marcha sur Kef, comme je l’ai
déjà dit, il les convoqua ; mais ils témoignèrent de la
répugnance à le suivre, et se dispersèrent dans le pays.
Quelques-uns allèrent dans le Sah’el, où ils commirent
des brigandages ; d’autres restèrent dans le pays
442 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
d’El-Djezira, près de Selîmân(1). Il y eut, entre ces
Arabes et, les habitants de Selîmân, une dispute. On
en vint aux coups, et Ben-K’eraï mourut dans le combat.
Que Dieu ne lui fasse pas miséricorde ! Cette
perte ne fi t qu’animer encore plus les Oulâd-Saïd ;
ils assiégèrent les gens de Selîmân, en tuèrent plusieurs,
et furent même sur le point de s’emparer de la
ville. Leur esprit égaré leur fi t prendre la résolution
de s’adresser au dey pour demander qu’il envoyât à
leur aide quelques troupes des zouaoua. Leurs députés
arrivèrent chez le dey, qui feignit d’accueillir leur
demande ; mais il se joua d’eux en leur promettant
de faire payer le prix du sang versé(2). Leur insolence
s’accrut alors. Que Dieu les maudisse ! Ils resserrèrent
de plus en plus les gens de Selîmân. Le 17 de
rebi’-et-tani, le dey envoya des troupes au secours de
ceux de Selîmân. Il marcha lui-même avec ces troupes,
auxquelles se joignirent une foule de volontaires
désireux de faire le djeh’ad(3) contre les Oulâd-Saïd,
car ces Arabes faisaient plus de mal que des chrétiens.
La nouvelle de cet armement leur étant parvenue, ils
s’éloignèrent de Selîmân. Ils surent aussi que le bey
marchait sur eux à grandes journées, ce qui leur fi t
beaucoup perdre de leur audace. Ils se dirigèrent vers
le Sah’el, et comprirent que, s’ils tombaient entre les
mains du bey, celui-ci n’épargnerait aucun d’entre
_______________
1 La presqu’île du cap Bon.
2 C’est-à-dire de forcer les gens de Selîmân de leur payer une
somme d’argent pour la mort de leur chef Ben-K’eraï.
3 Guerre sainte.
LIVRE HUITIÈME. 443
eux. Lorsqu’ils eurent connaissance de l’irritation du
pacha, ils se rangèrent de son parti, espérant avoir tout
à gagner avec lui. Le pacha les accueillit de manière
à les satisfaire. Ils l’accompagnèrent à K’aïrouân. Il
se joignit à eux d’autres Arabes du même caractère,
et cela dura jusqu’à ce qu’il arriva ce que je dirai plus
tard, s’il plaît à Dieu.
Lorsque ’Ali-Bey (que Dieu le conserve !) apprit
que les Arabes s’étaient joints à son oncle et à son
frère, et que le feu de la guerre allait prendre plus de
violence, il envoya à Tunis pour avoir des soldats.
On désigna ceux qui devaient marcher, et il partit à
la tête des zmala et de ceux qui étaient avec lui pour
se porter vers K’aïrouân. Les deux armées se rencontrèrent.
Après une heure de combat, les Oulâd-Saïd
et les autres Arabes prirent la fuite dans la direction
de Monestir. Le pacha trouva un asile à K’aïrouân,
dont les habitants avaient pris son parti. On dit que
le nombre des Arabes qui étaient avec lui était de dix
mille cavaliers. Le pacha fi t de grandes dépenses dans
cette circonstance. L’affaire eut lieu le 10 de ch’aban
1091. Dieu donne la victoire à qui il lui plaît.
’Ali-Bey s’éloigna de K’aïrouân et descendit du
côté de Monestir, où son frère et les Oulâd-Saïd s’étaient
fortifi és ; il les y resserra tellement, que la plus grande
partie de leurs chameaux y moururent. Ils ne savaient
comment se tirer de là. Enfi n, voyant que le siège continuait,
qu’ils étaient comme étouffés dans la place,
ils eurent recours à la ruse. Ils fi rent dire à ’Ali-Bey
444 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
qu’ils étaient prêts à se soumettre à lui, mais qu’ils le
priaient de s’éloigner, afi n qu’ils pussent sortir de la ville,
ce qu’ils ne pouvaient faire, tant qu’il serait là ; sans
exciter la colère de son frère, qui les avait contraints de
prendre son parti ; mais que, quand il serait plus loin, ils
iraient à lui, se mettraient à son service si cela lui plaisait,
ou, du moins, lui obéiraient comme sujets.
’Ali-Bey s’éloigna et descendit près de Souça ;
comme il avait une grande multitude avec lui, il était
fort gêné dans son camp, et ce fut ce qui le détermina
à s’éloigner. Il resta près de Souça jusqu’à la fi n du
ramad’ân. Il fi t venir de Tunis diverses personnes distinguées,
voulant les envoyer à son frère pour traiter
de la paix. Lorsque ces personnes furent auprès de lui,
il leur communiqua ses intentions. J’ai entendu une
d’elles exprimer à cette occasion son admiration pour
’Ali-Bey. « Quel bey ! disait-il, quel jugement ! quelle
intelligence ! quelle habitude du commandement !
Vous direz telle chose à mon oncle, s’il vous répond de
telle manière, vous répliquerez de telle autre. » Il parlait
comme s’il eût pénétré dans les plus secrètes pensées
de son oncle, ce qui prouve bien sa grande sagacité.
Il fi t un choix parmi ces personnes ; il fi t partir les
unes, et garda celles qu’il craignait que l’on n’inquiétât
en route. La paix ne se fi t pas. Pendant qu’Ali-Bey
était dans l’endroit que je viens de dire, les habitants
de Sfax lui offrirent leur soumission, qu’il accepta.
Un des siens alla prendre possession de cette ville.
Les partisans de son frère qui s’y trouvaient prirent la
LIVRE HUITIÈME. 445
fuite. Dieu préserva le bey de leur méchanceté sans
qu’il fût obligé de sévir contre eux.
Lorsque la nouvelle de la prise de Sfax arriva
à Tunis. le dey ne voulut pas d’abord faire tirer le
canon, comme l’usage le prescrit en cas semblable,
parce qu’il n’avait pas reçu de dépêche du bey, et que
des brouillons niaient la chose. Quelques jours après,
l’avis offi ciel arriva. Le fait étant alors constaté, on fi t
les réjouissances.
Après les fêtes, ’Ali-Bey s’avança vers K’aïrouân.
Les habitants de cette ville n’allèrent pas à
sa rencontre, et fermèrent leurs portes. Il ne leur fi t
aucun mal et se dirigea vers Ouslat.
Le 5 choual, arrivèrent, pour la seconde fois, des
députés algériens à Tunis. Leur mission avouée était le
rétablissement de la paix entre les deux frères ; mais le
bruit courut qu’ils voulaient autre chose que ce qu’ils
disaient : il se répandit en ville mille versions diverses
à ce sujet. Ces envoyés s’étaient d’abord arrêtés aux
frontières. On apprit bientôt que l’armée algérienne
avait pénétré dans le pays, ce qui indisposa les Tunisiens.
Le dey consulta les cheikhs de la ville : ils
lui répondirent qu’ils étaient résolus à se défendre, à
défendre leurs enfants et qu’ils ne souffriraient pas la
présence d’une armée étrangère. Le dey les félicita de
leurs bonnes dispositions. Il exigea que les habitants
de Souek’a lui livrassent des otages ; ils y consentirent.
Mais Dieu préserva la ville des malheurs dont ces otages
ne l’auraient pas garantie s’ils avaient dû arriver.
446 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
On apprit aussi que le pacha avait quitté K’aïrouân,
qu’il avait rejoint les Algériens, qu’il était
rentré avec eux sur le territoire tunisien, et leur avait
permis de prendre ceux des faubourgs de Tunis qui
leur conviendraient. On sut également que les Algériens
avaient envoyé des troupes à Kef pour y faire
des vivres, que ces troupes avaient maltraité les habitants,
cherché à tromper la garnison pour s’emparer
des forts, et qu’enfi n il était manifeste que le gouvernement
d’Alger voulait se rendre maître de Kef.
Les députés algériens trouvèrent ‘Ali-Bey campé
près d’Ouslat, où nous avons dit plus haut qu’il était
allé. Il leur dit qu’il comptait se rendre à leur armée.
En effet, il partit avec eux.
Pendant ce temps, les nouvelles les plus alarmantes
circulaient à Tunis ; chacun disait ce qui lui
passait par la tête. Si Dieu ne se fût montré indulgent
pour ses créatures, Tunis aurait eu à supporter de bien
grandes calamités. Le voyageur aurait pu lui dire :
« Change ton nom, car tu inspires la tristesse(1). »
Mais, au moment où l’on pouvait craindre les plus
grands malheurs, les alarmes cessèrent tout d’un coup.
Ce que l’on disait de Kef était de nature à en inspirer
de bien graves. Cette ville, qui pouvait se suffi re à
elle-même, serait devenue une plaie pour le pays en
restant dans la situation politique où elle était. Quelques-
uns prétendaient que, placée sur les frontières,
_______________
1 Voir au livre Ier la note sur l’étymologie que donne K’aïrouâni
au mot Tunis.
LIVRE HUITIÈME. 447
elle aurait pu braver les armées des deux états qu’elle
séparait. Mais Dieu eut compassion de nous, et les
événements s’arrangèrent selon sa volonté.
Le 21 de choual, des lettres du h’akem(1) de Kef
au dey apprirent que cette ville se soumettait et demandait
l’oubli du passé. On tira le canon et on fi l, des
réjouissances. C’était, en effet, un grand événement,
qui ramenait la confi ance et diminuait les terreurs. Le
23, la nouvelle fut confi rmée par des lettres du bey.
Les habitants, à l’exception d’un petit nombre, reprirent
confi ance. On sut aussi qu’en apprenant cet événement
les Algériens avaient rebroussé chemin. S’ils
étaient parvenus à s’emparer de Kef, ils auraient été
maîtres de tout le pays. On apprit encore que le bey
était allé du côté de Zouarin, et qu’il avait envoyé un
de ses offi ciers, avec quelques troupes, à Kef, sans y
aller lui-même. Cette conduite lui était suggérée par
la sagacité de son esprit ; il voulait par là laisser entendre
qu’il n’attachait pas grande importance à ce
point. Il n’y alla ni cette année ni la suivante. Vraiment
c’est un bey accompli sous tous les rapports.
Louange à Dieu, qui lui a donné la victoire à laquelle
est due la tranquillité ! Si Dieu ne l’eût protégé, il
aurait succombé sous les coups de ses ennemis.
Les nouvelles arrivèrent coup sur coup à Tunis jusqu’au
7 de zil-k’ada. On apprit ce jour-là qu’Ali-Bey
avait fait la paix avec le pacha ; cependant il n’arriva
de lettres d’aucun d’eux, Cinq jours après, on reçut des
_______________
1 Gouverneur.
448 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
dépêches contenant le récit de ce qui avait eu lieu. Elles
furent lues dans le divan, et l’allégresse fut générale.
Le lendemain, des boulouk-bachi apportèrent la confi rmation
de cette nouvelle. Le canon fut tiré. On sut que
la paix avait été défi nitivement ratifi ée à la satisfaction
des deux parties contractantes. On put dire à ceux qui
désiraient la continuation des troubles : « Toute discorde
a cessé. » Au reste, personne ne sut ce qui se passa
entre le pacha et le bey au sujet de leur réconciliation,
car ils n’admirent personne à leur entrevue.
Les Oulâd-Saïd s’étaient joints à l’armée algérienne,
ainsi qu’un certain nombre d’autres brigands
des tribus kabiles. Il s’en fallut de peu qu’il ne s’allumât
entre les deux pays une guerre à ébranler l’un
et l’autre. Quelques-uns pensent que les Algériens
n’avaient jamais eu d’autre dessein que celui de rétablir
la paix entre les deux frères; d’autres assurent
qu’ils voulurent venger d’anciennes offenses. Il y en
a qui croient qu’ils avaient eu l’intention de purger le
pays des Arabes insoumis, et qu’ils ne s’en abstinrent
que par la crainte d’avoir la guerre de tous côtés. Les
uns disent que l’affection pour leurs compatriotes
leur mit seule les armes à la main ; les autres, qu’ils
n’entrèrent dans le royaume de Tunis que par le motif
qui fi t perdre le nez à K’oceïr. Dieu seul connaît le
secret des événements et peut lire dans le coeur des
hommes. Rien n’est produit sans cause.
Dieu, par sa toute-puissance, permit que la paix fût
faite par l’entremise du sandar d’Alger H’acen. Ce nom
LIVRE HUITIÈME. 449
est heureux par la bénédiction du Prophète. (Le salut
soit sur lui !) Il dit à H’acen, son petit-fi ls(1) : « Plaise
à Dieu que, par ton entremise, la concorde soit établie
entre deux puissants partis ! » Ce voeu fuit accompli.
La bénédiction resta attachée à ce nom de H’acen, que
portait le sandar. Ce fut par son entremise que le deuil
et la crainte cessèrent dans le pays de Tunis ; ce fut
lui qui rétablit, pour le bien du pays, l’harmonie entre
le pacha et le bey. Le feu de la guerre s’éteignit après
avoir brûlé si longtemps. Chacun fut satisfait, mais
ce fut après qu’on eut passé par toutes les calamités
qu’enfante l’orgueil. ’Ali-Bey y mit fi n ; mais ce fut
après cinq années de guerre, après que l’inimitié eut
régné entre les Arabes et les gens de la ville, après des
malheurs tels, qu’on aurait dit que la fi n du monde allait
arriver. Que de sang fut répandu ! que d’hommes
se réunirent dans l’autre vie ! Les deux frères, acharnés
l’un contre l’autre, virent périr dans les combats
bon nombre de leurs amis ; eux-mêmes s’exposèrent
à la mort. Que de têtes coupées ! que d’argent dépensé
! que d’êtres exterminés ! Que de chefs (et quels
chefs !) sacrifi èrent pour les deux frères leur fortune
et leur vie ! Les peuples de l’Orient et ceux de l’Occident
n’entendirent jamais le récit de plus terribles
combats. Chacun affrontait la mort en attaquant un
_______________
1 H’acen, fi ls d’Ali et de Fat’ima, fi lle du prophète. Il fut
nommé khalife après son père, et abdiqua au bout de quelque temps
pour rétablir l’unité brisée par un schisme, un fort parti avant porté au
khalifat Ben-Abi-S’afïan.
450 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
ennemi redoutable. La meule des batailles broyait les
cavaliers au regard sévère. On aurait dit les combats
d’Abs et de Dobian(1). Les deux partis ne pouvaient
se lasser de guerres. Combien de coups de sabre et
de lance n’ont-ils pas déchiré la poitrine des cavaliers
? La fumée des combats obscurcissait le jour.
Les pointes des lances brillaient comme des étoiles
dans le ciel des batailles. L’éclair du sabre dissipait
l’obscurité. Louange à Dieu, qui a mis fi n à ces maux
et fait renaître l’amitié au moment où tout espoir de
réconciliation semblait perdu ! Lorsque l’on apprit
que la paix venait d’être rétablie, lorsque cet événement,
qui retentit dans le monde, fut connu de près
et de loin, la production s’accrut, le prix des denrées
baissa. La guerre ayant cessé ses ravages, on jouit du
bonheur des élus, et chacun loua Dieu, qui avait dissipé
les alarmes.
On sut à Tunis que la conférence entre le pacha et
le bey avait duré une heure, et qu’on s’y était fait des
concessions réciproques. ’Ali-Bey partit ensuite pour
K’aïrouân, où il resta jusqu’à ce qu’il eût congédié les
_______________
1 La tribu d’Abs et celle de Dobian eurent entre elles une guerre
célèbre et souvent chantée par les poètes arabes. Elle dura quarante
ans, pendant lesquels ces deux tribus livrèrent des combats mémorables,
qui ont passé en proverbes en Orient. Un cheval renommé,
appelé Dah’is, en fut la cause première. Il appartenait au cheikh de
la tribu d’Abs. Celui-ci l’ayant fait courir contre un cheval du cheikh
de Dobian, les gens de ce dernier employèrent la supercherie pour lui
arracher la victoire. Il naquit de là une dispute qui alluma la guerre à
laquelle El-K’airouâni fait allusion. Ces événements eurent lieu peu
de temps avant la venue de Moh’ammed.
LIVRE HUITIÈME. 451
Algériens et qu’ils fussent retournés dans leur pays.
Il remercia aussi les Oulâd-Saïd, tout en méditant les
moyens de les perdre. Il partit avec eux pour les réinstaller
dans leur pays, cachant dans son coeur le feu de
l’indignation qu’excitait en lui leur conduite. Il voulait
faire d’eux un exemple éclatant, à cause de leurs mauvaises
actions, tant nouvelles qu’anciennes. Il arriva
avec eux jusqu’au Fah’s. Là, s’étant mis en marche
dans la nuit, il tomba sur leur camp au point du jour
avec sa cavalerie et son infanterie. Les Oulâd-Saïd
avaient été prévenus de ses intentions par quelques
mauvais sujets; cependant ’Ali-Bey les surprit. Ce
fut une terrible matinée pour eux : leurs biens furent
pillés, leurs femmes prises, leurs enfants vendus; ils
furent dispersés et accablés de plus de maux que ne
l’avaient été leurs pères. C’est ainsi qu’ils furent punis
de leur perversité. Le dimanche 22 zil et-k’ada 1091,
la nouvelle en arriva à Tunis et y causa une grande
joie. L’échec que venaient d’éprouver les Oulàd-Saïd
y fi t autant de plaisir que s’il se fût agi des infi dèles.
Grand nombre de ces Arabes échappés au carnage,
grâce à la nuit et à la bonté de leurs chevaux, cherchèrent
un asile auprès des marabouts ; mais leur cause fut
entièrement perdue. Chacun s’éloigna de ces pervers.
Puissent ceux qui les conduisent dans le mal être effacés
de la terre ! Puissent ceux qui ont survécu s’armer
les uns contre les autres ! Dieu ayant favorisé ’Ali-Bey
et complété sa victoire par la possession du pouvoir, sa
mémoire se grava dans l’esprit de ses contemporains.
452 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
’Ali-Bey quitta le lieu oit il était allé, et se dirigea
vers le Djerid, selon l’usage; il s’arrêta près de
K’aïrouân, où il lui arriva des aventures que je passe
sous silence. De là il alla à K’âbes ; il fi t marcher
l’armée turque comme à l’ordinaire, et descendit près
de l’île de Djerba. Il fi t la paix avec les habitants de
cette île, puis il se mit à pacifi er le reste de la contrée,
traitant ses sujets avec douceur, et faisant tout ce qui
pouvait leur être agréable. Il se dirigea ensuite vers
la montagne de Mat’mat’a pour y apaiser quelques
troubles qui y avaient éclaté. Cela fait, il retourna
dans le Djerid, où il préleva ce qui restait à percevoir
sur les contributions, et revint à Tunis en bonne santé
et au comble de ses désirs.
Lorsqu’il fut parvenu près de K’aïrouân, son frère
vint au-devant de lui pour le saluer. Ils s’embrassèrent,
et les coeurs des assistants s’attendrirent à ce spectacle.
Ils se séparèrent ensuite, et chacun d’eux retourna
à son poste et à ses honneurs. Ils pouvaient se dire :
« Dieu nous comble de ses grâces. Je suis Joseph, et
voilà mon frère. Dieu a répandu sa grâce sur nous. »
Les deux frères consentirent à ce qui convint à
l’un et à l’autre. Le pouvoir d’Ali-Bey fut consolidé,
et il fut libre dans l’exercice de son commandement.
Que Dieu soit loué de la grâce qu’il nous a faite ! Le
malheur s’est éloigné de Tunis ; le pays prospéra,
Dieu lui ayant accordé sa miséricorde.
’Ali-Bey commanda seul l’armée. Ses ordres furent
reçus dans tout, le pays, et sa volonté y prévalut. Maître
LIVRE HUITIÈME. 453
du monde, tu donnes l’empire à qui il te plait de le
donner.
’Ali-Bey rentra au Bardo le 3 de rebi’-et-tani
1092, après une absence de trente mois. Tout lui prospérait
par la bienfaisance de Dieu, qui est la bienfaisance
même. « Il rejeta au loin la fatigue et oublia les
peines passées, comme le voyageur se repose, à son
retour dans le pays. »
Avant d’arriver à Tunis, il avait appris que la milice
y était en agitation, et qu’elle demandait impérieusement
au dey l’arriéré de solde qui lui était dû.
Il manqua y avoir une émeute. Déjà les mains étaient
levées, les rues fermées, et les langues se donnaient
un libre cours. J’ai parlé de tout cela dans l’histoire du
susdit dey. Le feu de la révolte aurait éclaté, si Dieu
ne nous en eût préservés par l’arrivée d’Ali-Bey, qui
mania avec douceur l’esprit des troupes, et le calma
par sa sagesse. Ce fut encore là une grâce de Dieu.
’Ali-Bey descendit au Bardo, sa demeure, et n’entra
pas à Tunis. Le Ier de djoumâd de la même année,
il commença les préparatifs de la fête dans laquelle
furent circoncis son frère et le fi ls de son oncle. II ne
voulait d’abord donner qu’une petite fête; mais il en
donna une vraiment royale. Lorsque le caractère porte
à la grandeur, les actes s’en ressentent nécessairement.
Il fi t donc ce que faisait son père. On accourut à sa
fête par l’attrait du plaisir et par celui de la curiosité.
Il y avait des musiciens turcs, des musiciens arabes
et des jongleurs; les tables étaient couvertes de mets;
454 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
les confi tures et les fruits circulèrent toute la nuit pour
les assistants. Cette fête doit compter comme la plus
belle de l’époque. Personne ne pouvait en donner une
semblable, si ce n’est celui à qui Dieu vient d’accorder
une victoire si éclatante, celui qu’il protégeait spécialement.
Son père et ses ancêtres avaient été des hommes
bons et généreux et pleins de gloire. ’Ali-Bey s’éleva à
leur hauteur. La mer de ses bonnes actions fut formée
des rivières de leurs vertus. Un poète a dit :
Celui qui pêche dans ta mer, ô ’Ali ! en retire de
précieuses perles.
Je me contente de citer ce court passage, qui peut
faire juger du reste, quoiqu’il ne soit qu’une goutte
d’eau. Si je voulais rapporter tout ce qui a été dit à la
louange de ce bey, les bornes de mon livre seraient trop
resserrées ; ensuite la plume, fatiguée par un long exercice,
ne court plus aussi facilement. D’ailleurs comment
louer dignement celui qui s’éleva à la plus haute
dignité par son énergie et la force de son bras, qui réunit
la gloire et les honneurs qu’il avait acquis à la gloire
et aux honneurs que lui avaient transmis ses aïeux(1).
Le lecteur a dû comprendre, en voyant briller la
lumière de cet astre dans la sphère de ce livre, qu’il
était accompagné d’étoiles. La lune a son auréole, et
doit être vue au milieu des étoiles. Assis sur son siège,
_______________
1 Nous supprimons quelques autres phrases boursoufl ées et
sans intérêt historique à la louange d’Ali-Bey.
LIVRE HUITIÈME. 455
’Ali-Bey est l’astre de nos contrées. Ses amis,
ses serviteurs, sont les étoiles qui l’entourent.
Parmi les principaux de ceux qui dirigent vers le
bien son gouvernement, qui l’aident dans toutes les
circonstances, qui sont prêts à donner leur vie pour la
sienne, qui ont travaillé et travaillent journellement à
sa prospérité, il faut compter l’homme au bon jugement,
le sage, l’homme de bon conseil, Moh’ammedben-
el-H’acen, Turc d’origine, mais Arabe d’éducation,
de langue, de costume et d’usages. Il est un des
plus intimes amis du bey, dont il chercha à faire prospérer
le gouvernement par la douceur. Les Arabes
connaissent sa haute sagesse. Vaillant dans la guerre
comme l’a été son père avant lui, c’est la colonne de
l’espérance. ’Ali-Bey le consulte dans toutes les circonstances
graves. Il a des enfants. Que Dieu les conserve
! Qu’on puisse dire en les citant pour exemple :
« Le lion provient du lion, et le héros du héros. »
Vient ensuite le k’âïd Merad, qu’Ali-Bey prend
pour lieutenant, soit lorsqu’il est lui-même à l’armée,
soit lorsqu’il n’y est point. C’est son mamelouk, élevé
par ses soins. Que Dieu lui soit favorable, ainsi qu’à
son maître ! Les subordonnés connaissent la douceur
de ses moeurs et la bonté de son caractère. Il joint la
bravoure à ces belles qualités.
Parmi les mamelouks du bey, dans lesquels il
met sa confi ance, qui possèdent ses secrets, qui lisent
ses lettres, on compte encore au premier rang le k’âïd
Merad-ben-’Abd-Allah, véritable homme du gouver456
HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
nement, toujours prêt à obéir. Il est pieux, ami des
pauvres et des gens de bien; il fait partie d’une association
religieuse qui le fait participer à ses grâces.
Ce sont là ses premiers serviteurs, ceux qui l’approchent
de plus près.
Il faut encore comprendre dans ce nombre l’excellent
cavalier sur lequel le bey compte dans les
grands jours, dont le devoir est d’être toujours à la
tête de la cavalerie, qui est patient et impassible dans
les adversités de la guerre, qui conserve son courage
lorsque les coeurs tremblent, Moustafa-Espagnol,
ainsi qu’un grand nombre d’autres guerriers dont les
noms ne sont pas présents à ma mémoire.
Parmi les hommes de plume et de talent, à éducation
distinguée, qui sont les secrétaires du bey, le premier
est le parfait savant, l’homme à l’esprit vaste, le
secrétaire de son père et de son grand-père, l’homme
versé dans les fi nances, dont il a la direction, l’appui
du bey, ce qui lui vaut une haute considération, le
savant ’Abder-Rah’mân-ben-Abi-el-K’âcem-Khalf,
issu des marabouts de Terdjala. Que la bénédiction
de ses aïeux soit sur lui ! Il est poli avec le monde,
attaché à la religion, et connaît bien le K’oran. Que
Dieu lui soit favorable et lui accorde une bonne fi n !
Vient ensuite, parmi les secrétaires sur qui on peut
se reposer pour la régularité des comptes, le savant
Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-Deh’lab, très-versé
dans la langue arabe, et connu par la beauté de sa plume.
Ce sont là les plus distingués des secrétaires. Que Dieu
LIVRE HUITIÈME. 457
les préserve de tout malheur ! Il en est beaucoup
d’autres. Je n’ai fait mention de ces employés que
pour faire honneur au maître, afi n que le lecteur, s’il a
pu penser que tout n’était pas bien ordonné dans son
gouvernement, revienne de son erreur.
Parmi les docteurs de la science sacrée brillent
l’écrivain distingué à l’égal de Ben-Meklat, Iak’ouzel-
Metessani et Ben-Erian, le cheikh-et-islam, le
mufti qui dirige la zaouïa d’Abi-Zemat-el-Balaoui,
compagnon du prophète (que la prière et le salut
soient sur lui !), Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-
Seddam, connu sous le nom d’El-Imam. Brillent
aussi, l’écrivain qui possède toutes les connaissances,
Abou-Mah’foud’-Mah’rez-ben-Khalf, parent du
cheikh ’Abd-er-Rah’mân, dont je viens de parler; et
le savant Moh’ammed-Farez, versé dans l’astronomie,
homme de moeurs simples. J’ai fait avec lui des
recherches sur l’ancienne et sur la nouvelle poésie.
Tous les gouvernements ont eu des hommes distingués.
Ils sont dirigés par la science lorsque Dieu
veut leur donner une bonne impulsion.
Lorsque Dieu eut mis fi n aux troubles et qu’il
eut rétabli la prospérité, je présentai au noble bey ce
que j’avais écrit sur son grand-père, sur son père et
sur lui. Je n’ai eu en cela aucun mérite, car je n’ai fait
que recueillir des perles dans une mer où elles abondent.
J’en ai formé un collier, à l’exemple des poètes
mes prédécesseurs. Ils ont eu l’avantage de me précéder,
mais je puis dire que le vin a des qualités que
458 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
n’a pas le raisin(1). Au reste, je ne me donne pas pour
poète. Je me suis présenté, avec une faible pacotille,
au marché de la faveur. ’Ali-Bey l’a accueillie avec
bonté. Qu’Ali-ben-Abi-T’aleb, dont il porte le nom,
le bénisse ! Il m’a plongé dans la merde sa générosité
et de ses bienfaits ; il m’a donné des mains et
une langue. Comment ne pas louer celui que Dieu a
choisi pour gouverner les hommes, qu’il a comblé
de richesses et de pouvoir ? Que Dieu continue à le
favoriser ! qu’il lui accorde sa miséricorde dans cette
vie et dans l’autre.
Lorsqu’il se disposa à parcourir de nouveau le
pays avec son armée, selon l’usage, il alla, au préalable,
visiter les zaouïa pour obtenir la bénédiction du
ciel, comme son père avait coutume de faire. Il visita le
tombeau du cheikh Sidi-Mah’rez-ben-Khalf, celui de
Sidi-Bel-K’âcem-ez-Zellaïdji et celui de Notre-Dame
El-Menoubïa(2). Il gravit à pied le mont Zellaïdj pour
aller faire ses dévotions au tombeau du cheikh Ech-
Chadli. Que cet acte de piété soit agréable à Dieu ! Il
visita beaucoup d’autres lieux, distribuant des largesses
et des aumônes ; puis il retourna à son palais du Bardo.
Le Ier vendredi du mois de redjeb, il entra à Tunis,
visita Sidi-Ah’med-ben-’Arous, et fi t sa prière dans
la grande mosquée ; puis il alla voir sa mère. Tout le
_______________
1 L’auteur veut dire par là qu’il s’est servi des productions de
ses devanciers pour faire quelque chose qui valait mieux, comme on
se sert du raisin pour faire du vin.
2 Lella-el-Menoubïa. C’est une sainte musulmane, inhumée à
Tunis.
LIVRE HUITIÈME. 459
monde allongeait la tête pour le voir passer. Il se rendit
ensuite à la maison qu’avaient habitée son père et
son grand-père; le dey alla l’y trouver et lui rendit les
honneurs qui lui sont dus. Après cela, il s’en retourna
au Bardo.
Le dimanche 23 redjeb, il partit et alla au pont,
où il s’arrêta trois jours(1). Il s’est mis en route de là
pour aller parcourir le royaume. Que Dieu nous le
ramène sain et sauf !
Puisqu’il vient d’être question du pont, il convient
que j’en parle ici avec quelque étendue, ainsi que de
la beauté de ce lieu, qui est le plus beau site de l’Afrique.
Il fut bâti, en 1025, par le grand-père de la mère
d’Ali-Bey, Abou-el-Meh’acem-Ioucef-Dey. Que Dieu
lui accorde sa miséricorde ! Il fi t cette construction à
ses frais, pour l’amour de Dieu et l’utilité des musulmans;
il y dépensa des sommes énormes ; il fi t aussi
construire sur ce pont un moulin à eau et un palais. A
la mort de ce dey, Ah’med-Chalbi, qui aimait pardessus
tout cette habitation, y ajouta de beaux pavillons
dont il soigna l’architecture ; elle est remarquable.
Lorsqu’il mourut et que la guerre éclata, ces constructions
auraient dépéri, si ’Ali-Bey ne s’était occupé de
leur entretien ; il y fi t tant d’améliorations, que la magnifi
cence de ce séjour est maintenant proverbiale. Il
devint bien supérieur à ce qu’il avait jamais été. Si El-
Badïa de Maroc le voyait avec mépris, je lui dirais :
_______________
1 Le pont de la Medjerda. Il en a été question dans le livre précédent.
460 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
« Tu es un Beda, et c’est lui qui est le Badïa(1). » Le mesdjed
du sultan Kesra était superbe; aujourd’hui c’est
une ruine, et le palais du pont s’élève jeune encore.
Si En-No’man-ben-Mandar venait à s’enorgueillir
de Khoranek et de Sadir(2), je lui dirais :
« Nous avons le pont, ses beaux environs, la rivière
et l’étang qu’elle forme. » La contrée peut s’enorgueillir
de ces pavillons, de ces dômes superbes, de
ces solides et hautes murailles. Il n’y a rien de pareil
dans tout le pays des Arabes. Les bords de la rivière
sont admirables. La ville de H’amah(3) a répandu
des pleurs pour sa machine hydraulique lorsqu’elle
a su qu’elle avait une rivale en Occident. La roue
qui tourne au pont est mue par l’Oued Medjerda, qui
l’emporte sur l’Euphrate de H’amah. Les machines
de H’amah sont plus anciennes, mais ce qui suit vaut
mieux que ce qui précède.
Si ’Anou-Chirouan(4) voyait les magnifi cences du
palais du pont, il s’écrierait : « Change ton royaume
pour le mien. » En effet, ce séjour excite l’admiration de
_______________
1 Il y a ici un détestable jeu de mots intraduisible.
2 Deux palais magnifi ques que fi t bâtir à Nirah’ Nô’manben-
Mandar. Les Arabes racontent beaucoup de merveilles sur ces
édifi ces. Ils disent que No’man fi t périr Semramar, l’architecte qui
les avait exécutés, dans la crainte qu’il n’allât en construire d’aussi
beaux en d’autres pays ; car toujours le vulgaire a quelque fable semblable
à raconter des artistes dont les productions l’ont étonné. Voir,
sur No’man, la note (1), page 14, livre V.
3 Ville de Syrie, sur l’Euphrate, où a régné le savane prince
Aboul’-féda, historien et géographe célèbre.
Nous croyons que c’est le roi de Perse que les historiens européens
appellent Siroës.
LIVRE HUITIÈME. 461
tous ceux qui le visitent. Il y existe un jardin délicieux
rempli d’une grande variété d’arbres fruitiers. C’est
un paradis. Je me suis promené dans ce lieu charmant
; j’ai bu de cette eau courante, dont les ondes,
au moyen de mille ruisseaux, arrosent les jardins ;
j’ai visité le haut pavillon, d’où la vue plane sur cette
masse de verdure, et je me suis écrié : « Louange à
celui qui a créé des constellations dans le ciel ! » J’ai
vu le kechk (kiosque) de l’oratoire, d’où l’on peut
apercevoir l’étang ; j’ai admiré les beautés de ses
sculptures ; j’ai composé quelques vers sur ce beau
monument, vers qui pourraient v être gravés ; car la
date de sa construction y est indiquée par les mots qui
expriment le bonheur de celui qui l’habite(1).
Celui qui dirigea les travaux, qui fi t son possible
pour s’y distinguer, est ’Abd-er-Rah’mân, connu
sous le nom de Rafradji ; son habitation est auprès de
là ; c’est un serviteur fi dèle du bey, c’est un homme
d’un talent remarquable. A l’ouverture, on reconnaît
le maître.
Après avoir passé trois jours au pont, ‘Ali-Bey partit
comme le croissant ; puisse-t-il revenir lune entière !
Il se dirigea vers Kef, mettant sa confi ance en Dieu,
_______________
1 L’auteur donne ici cette pièce de vers ; elle ne manque ni
d’éclat, ni d’harmonie en arabe ; mais la poésie descriptive étant
très-diffi cile à bien traduire, nous avons supprimé ce morceau qui, du
reste, est un hors-d’oeuvre dans une histoire. Nous avons supprimé
une autre pièce du même genre, qu’El-K’aïrouâni a mise à la suite
de la sienne, en prévenant qu’elle est du cheikh Abou-’Abd-Allah-
Moh’ammed, dit Fetolo.
462 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
et y fi t ce qu’il avait à y faire. Les habitants l’accueillirent
avec les plus grands honneurs. Ben-Kertan
et Ben-Ioucef se portèrent au-devant de lui avec leur
suite et les sbah’ïa. Ils lui fi rent de grandes, protestations
de soumission. Il les reçut avec bonté. Son entrée
en ville fut celle d’un roi. Les habitants de la ville admirèrent
sa magnifi cence ; ils accoururent tous pour
le voir, grands et petits. Ce fut un beau jour, qui satisfi
t tout le monde. Le canon de la citadelle annonça
l’arrivée du bey ; il semblait dire par ses détonations,
qui durent être entendues même des sourds : « Voici
celui que personne ne peut repousser. » J’ai appris
qu’on tira plus de soixante et dix coups de canon.
Les coups de pierrier et de fusil furent sans nombre ;
les décharges se succédèrent depuis le matin jusqu’à
une heure fort avancée. La prise de possession de Kef
compléta les conquêtes du bey ; Dieu l’a comblé de
ses grâces et a exaucé tous ses voeux.
Lorsqu’il se fut établi dans la maison qui lui
avait été préparée, tout le monde s’empressa de venir
le saluer, se prosterner devant lui et lui baiser la main.
Il donna, dans cette occasion, une grande preuve de la
souplesse de son esprit conciliant ; voici à quel sujet.
Quelques brouillons avaient écrit à la garnison du fort
de Kef de se méfi er du bey et de tout craindre de sa part.
’Ali voulut dissiper le moindre soupçon dans le coeur
de cette troupe ; il lui envoya son confi dent, le cheikh
Moh’ammed-ben-el-H’acen, dont j’ai parlé. Ce fut
lui qui conduisit cette affaire à bonne fi n. La garnison
LIVRE HUITIEME. 463
redoutait le bey ; il sut dissiper ses craintes. L’ar’a du
fort s’étant décidé à ne pas marchander son obéissance,
afi n d’être compté au nombre des serviteurs du bey,
quitta la forteresse, et se dirigea vers lui, encore incertain
sur ce qui pourrait lui arriver et sur la réception
qui lui serait faite. Les amis de cet ar’a engagèrent le
cheikh Moh’ammed à aller avec lui ; mais il jura qu’il
ne quitterait le fort que lorsque l’ar’a serait revenu de
sa visite. Ce trait de délicatesse prouve la générosité
de ses sentiments. Au reste, il se conduisit toujours de
même ; ce cheikh a les vertus de son maître.
Le bey reçut l’ar’a avec bonté, et le revêtit d’une
pelisse préparée à cet effet; les drapeaux furent déployés
au-dessus de sa tête, et la musique joua. Il
retourna à son fort comblé de présents. Moh’ammedel-
Melliti, son lieutenant, et les odabachia, qui fi rent
ensuite leur visite, reçurent aussi des présents.
L’entrée d’Ali-Bey à Kef eut lieu le 15 redjeb.
Les grâces de ce mois descendirent sur lui plus que sur
tout autre ; la fête dura trois jours. Les preuves de soumission
que donnèrent les gens de Kef compensèrent
les cinq années de leur révolte. Le 17 du même mois,
’Ali-Bey épousa une fi lle de la famille des Akiel, une
des plus distinguées des familles arabes. Que Dieu
bénisse ce mariage et le rende fécond ! Le 20, il visita
le fort dans tous ses détails. Il dit des paroles agréables
à ceux qui s’y trouvaient, leur fi t des présents, et
fut très-généreux à leur égard. La garnison lui fi t des
excuses sur le passé, et montra bien qu’elle s’était
464 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
éloignée du feu de la révolte et rapprochée du froid
de l’obéissance. Dès lors elle fuit en repos et en tranquillité.
Le bey a repris ensuite la route de sa demeure
pour y célébrer le jeune du ramad’ân et y terminer
quelques affaires. Que Dieu le ramène sain et sauf
dans son heureux pays ! Le soleil a un lieu où il se
retire(1).
Si Dieu me prête vie, je composerai, avec son
aide, un livre consacré spécialement aux actes glorieux
de notre bey(2), actes qui, comme des pierres
précieuses, enrichiront mon ouvrage du commencement
à la fi n. Je prie Dieu qu’il le préserve de tout
mal, qu’il déjoue les projets de ses ennemis, et qu’il
rende ses actions utiles à la religion et aux choses de
ce monde. Salut sur les prophètes ! louange à Dieu, le
maître de l’univers !
_______________
1 Il y a encore ici dans le texte une tirade de vers élogieux.
2 Si El-K’aïrouâni eût exécuté son projet, il n’aurait plus eu à
raconter que des choses fâcheuses de son héros. En effet, ’Ali-Bey
ayant fait périr le fi ls de son frère, qu’il croyait capable de faire valoir
les droits qui paraissaient abandonnés par celui-ci, Moh’ammed
reprit les armes. Il en résulta une nouvelle guerre civile, où ‘Ali périt;
de sorte que, en défi nitive, le pouvoir resta à Moh’ammed. Ce prince
mourut d’une attaque d’apoplexie, et laissa le beylik à son frère
Ramd’ân. Ramd’ân fut détrôné et mis à mort par son neveu Mourad,
à qui il avait voulu faire crever les yeux. Mourad fut assassiné par le
capitaine de ses gardes, Ibrahim-Cherif, qui lui succéda. Cet Ibrahim
ayant été fait prisonnier dans une guerre contre les Algériens, les Tunisiens
élevèrent au pouvoir suprême H’acen-ben-’Ali, d’une famille
de renégats.

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