Tuesday, 7 July 2009

LIVRE SECOND. DESCRIPTION DE L-AFRIQUE

LIVRE SECOND.
DESCRIPTION DE L’AFRIQUE(1).
Les savants entendent par Afrique le pays de
K’aïrouân. Des écrivains en font une des parties du
monde ; mais ils ne s’accordent pas sur les limites
qu’ils lui assignent.
L’Afrique est au centre de l’Occident. Or ce qui
est au centre est toujours ce qu’il y a de mieux. On dit
que cette terre fut appelée Afrique parce qu’elle sépare
l’Est de l’Ouest(2). C’est ordinairement ce qu’il
y a de mieux qui sépare deux parties. D’autres disent
qu’elle doit son nom aux Afarik’a qui l’habitaient,
c’est-à-dire aux fi ls de Farouk’-ben-Mesraïm(3), descendants,
à ce qu’on assure, de Kouth, fi ls de Cham,
fi ls de Noé. Une autre opinion fait venir les Afarik’a
d’Afrik’ich-ben-Abr’a-ben-Zi-el-K’arnîn, qui, ayant
conquis l’Occident, y bâtit une ville(4). On appela cette
_______________
1 Il ne s’agit ici que de l’Afrique prise dans le sens restreint que El-
K’aïrouâni donne le plus habituellement à ce mot, ainsi que nous en avons
prévenu le lecteur dans notre préface.
2 Du verbe arabe farak, qui signifi e séparer, diviser.
3 C’est ce Mesraïm, dont la plupart des chronologistes font le premier
roi d’Égypte, sous le nom de Ménès.
4 Les historiens arabes donnent à leur nation deux origines distinctes
: ils appellent Arabes purs ou sans mélange les peuples de l’Yémen,
22 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
ville Afrik’a, et ses habitants Afarik’a. C’est El-
Makrizi(1) qui avance ce fait. Le nom de ce conquérant
s’écrivait d’abord Afrik’is. Les Arabes changèrent le
(sin) en (chin).
Ben-Chebbat dit, d’après d’autres auteurs,
qu’Afrik’ia vient de Barik’(2), parce que le ciel de
l’Afrique est sans nuages. Cette explication n’est pas
juste, car ce pays est très-brumeux. C’est au point
que l’on a écrit qu’il est rare que le temps ne soit pas
couvert à K’aïrouân.
_______________
descendus de Joktân, fi ls du patriarche Heber ou Houd, et Arabes mélangés
ou Mostarabes, les descendants d’Ismaël, qui prit femme chez les
Djouromnites, tribu sortie de l’Yémen et établie alors sur le territoire de
la Mecque. Joktân eut un fi ls appelé Sab’a, d’où les peuples de l’Yémen
furent appelés Sabéens. H’emiar, fi ls de Sab’a, donna son nom à la plus
puissante de leurs tribus. Les Sabéens et les Hémiarites ont été connus des
Grecs et des Romains; mais leurs auteurs ne disent pas que ces Arabes
envoyaient des colonies dans le Nord de l’Afrique, fait que le témoignage
unanime des historiens orientaux ne permet pas de révoquer en doute.
Tous sont d’accord, à quelques variantes près, sur cet Afrik’ich dont parle
ici notre auteur. Selon Léon l’Africain, qui en ceci répète ce qui a été écrit
avant lui, il conduisit dans la contrée à laquelle il donna son nom, les tribus
de Zanagra, Muçamouda, Zenata, Houara et Gomora. Cette émigration
remonte à un temps très-reculé, et qui nous paraît être celui de la domination
des rois pasteurs ou arabes en Égypte. Il y aurait bien des recherches
curieuses à faire à ce sujet; mais ce serait un travail dont l’étendue dépasserait
les bornes d’une simple note. Nous ferons seulement remarquer ici
cette épithète de K’arnîn (aux deux cornes), qui semble rattacher l’arrivée
des Arabes sabéens en Afrique aux traditions de Jupiter-Ammon.
1 T’âki-ed-Dîn-ben-Ah’med-el-Makrizi, né au Caire vers l’an 76o
de l’hégire, est un des plus célèbres écrivains arabes; il composa un grand
nombre d’ouvrages, dont le plus connu est une Description historique et
topographique de l’Égypte.
2 C’est-à-dire, clair.
LIVRE SECOND. 23
Le territoire de cette ville est considérable, comme
le point de partage des nuages. On a dit que les
nuages qui se forment à K’aïrouân vont se résoudre
en pluie en Sakalia. Il pleut souvent en Afrique, et
en hiver le froid y est assez rigoureux. J’ai entendu
des savants faire à cette contrée l’application de ce
passage du Koran. «Ils ne voient pas que c’est moi
qui pousse les eaux vers la terre fertile en artichauts
sauvages.» En effet, on ne rencontre dans aucun autre
pays habité une aussi grande quantité d’artichauts
sauvages qu’en Afrique.
L’Afrique est une magnifi que contrée, qui renferme
tout, ce qu’il y a de meilleur et de plus utile;
on y trouve de superbes villes, de beaux édifi ces,
d’abondantes récoltes, des eaux douces, des fruits de
toute espèce, de riches mines, d’excellent laitage, de
bonnes terres, enfi n tout ce qui peut satisfaire les besoins
et les désirs de l’homme.
Plusieurs auteurs comprennent sous le nom
de Mor’reb tout le continent qui s’étend de la rive
gauche du Nil aux côtes de l’Océan, et ils appellent
Afrique la partie comprise entre Barka, Tanger, la
Méditerranée et les sables qui sont à l’entrée du pays
des nègres. Pour moi, j’établis que de notre temps on
entend par Afrique la contrée qui s’étend de l’OuadetT’în(
1) à Bêdja. Ben-Chebbat dit que ce pays est assez
connu pour qu’il puisse se dispenser de le décrire,
_______________
1 L’Ouad-et-T’în coule à quelques lieues au Sud de Sfax, auprès
des ruines de l’antique Thena. C’est le Tanaïs ou Tana de Salluste.
24 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
et que de tout temps il a produit des hommes versés
dans toutes les sciences. Il fait au Mor’reb et à l’Afrique
l’application de diverses paroles du prophète.
Ben-Debbar’ cite celles qui se rapportent, selon lui, à
Mnastir et à Râdes. Ben-el-Nadji dit que ces applications
sont justes, en ce qui concerne Mnastir. Je vais
rapporter quelques-uns de ces passages, pour obtenir
les grâces qui y sont attachées.
Le premier, cité par Ben-Chebbat, est tiré
d’Yah’ia-ben-Gahin qui, dans son Ketab-Meslem(
1), raconte qu’il tenait d’H’achim , qui le tenait
de Daoud, qui le tenait d’Abi-Henda, qui le tenait
d’Abi-O’sman, qui le tenait d’Abi-Oukas, que le prophète
a dit : « Les gens du Mor’reb resteront purs sur
la vérité jusqu’au dernier jour. »
Dans les livres de Tebkat fi ‘Alema Afrik’ia(2)
Farh’at-ben-Moh’ammed nous apprend, d’après
’Abd-Allah-ben-Abi-H’acen, et successivement
d’après ’Abder-Rah’mân-el-H’alabi, et ’Abd-Allahben-’
Omar, que le prophète a dit : « Il viendra de
l’Occident, le jour du jugement, des hommes de ma
loi, dont la fi gure sera plus resplendissante que la
lune, dans la quatorzième nuit du mois. »
On rapporte à l’Afrique un grand nombre d’autres
passages. On dit, entre autres, que Mnastir est une des
_______________
1 Livre du musulman. D’Herbelot fait mention d’un ouvrage ainsi
intitulé, mais l’auteur est différent : il l’appelle Abou-H’ossain-ben-H’adjadj-
el-Meslem.
2 C’est-à-dire, classement des savants d’Afrique.
LIVRE SECOND. 25
portes du paradis. Il est certain que c’est un agréable
pays.
Divers écrivains, suivant en cela l’opinion
d’Abd-er-Rah’mân-ben-Zaïd(1), disent que l’Afrique
s’étend de Tanger à Tripoli. Tout ce vaste espace
n’est, qu’un ombrage continu; les villes et les villages
s’y touchaient, tant il était peuplé. Kahina détruisit
tout cela, après la défaite d’H’acen-ben-No’mânel-
Krerrâni. H’acen avait conquis Carthage et Tunis,
et avait mis en fuite les Berbères, du côté de Barka.
Étant ensuite retourné à K’aïrouân, il s’informa s’il
restait à vaincre quelques chefs puissants. On lui apprit
qu’il y avait encore à combattre une magicienne,
nommée Kahina, qui habitait le mont Aourês, et qui
avait beaucoup de troupes sous ses ordres. Il marcha
contre elle et lui livra bataille. Un grand nombre
d’Arabes périrent, et H’acen prit la fuite. Kahina le
poursuivit jusqu’au delà des terres de Gâbes, et lui fi t
quatre-vingts prisonniers.
Cet événement eut lieu sous le règne d’Abd-el-
Mâlek-ben-Merouân. H’acen rendit compte à ce khalife
de l’échec qu’avaient éprouvé les musulmans.
Ben-Merouân lui écrivit de s’arrêter là où il recevrait
sa lettre. Elle lui parvint sur le territoire de Barka,
et il s’arrêta dans un lieu qui porte encore le nom de
K’s’our-Hacen. Il y resta cinq ans, et, pendant tout
ce temps, Kahina fut maîtresse de l’Afrique. Elle dit
_______________
1 Casiri, dans sa Bibliotheca hispano-arabica, mentionne un historien
de ce nom, auteur de quinze volumes d’Annales africaines.
26 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
aux Berbères : «Les Arabes convoitent les villes et les
richesses de l’Afrique à laquelle nous ne demandons
que du grain. Je ne vois de salut pour vous que dans
la dévastation du pays, afi n qu’ils ne le convoitent
plus.» Elle envoya ensuite ses troupes de tous côtés.
On coupa les oliviers et les autres arbres ; on détruisit
les places fortes ; enfi n, on dévasta entièrement ce
riche pays, où les villages se touchaient(1).
Les historiens chrétiens disent que le souverain de
l’Afrique résidait à Carthage, et que cent mille villes
ou places fortes lui obéissaient. Lorsque les Carthaginois
voulurent porter la guerre en Italie, ils ne prirent
qu’un homme et un dinar par ville. Ils s’y rendirent
par l’Espagne, qu’ils conquirent ainsi que la Gaule.
Leur prince mit le siège devant Rome. Alors le chef
des Romains envoya ses troupes par mer en Afrique,
pour attaquer Carthage. Il y eut une grande bataille
sur les bords de l’Ouad-Medjerda. Les Carthaginois
avaient quatre-vingt mille hommes de cavalerie, sans
compter les fantassins. Cette diversion des Romains
avait obligé le prince des Carthaginois d’abandonner
l’Italie et de revenir en Afrique. Les Carthaginois
possédèrent l’Espagne pendant plusieurs siècles(2).
El-Melchouni dit qu’aucun prophète n’a paru en
Afrique. Les premiers serviteurs de Dieu qui y péné-
_______________
1 Toute cette histoire de Kahina est racontée de nouveau et à sa véritable
place dans le livre suivant.
2 Le lecteur comprendra facilement qu’il s’agit ici de la deuxième
guerre punique, que l’auteur raconte à sa manière.
LIVRE SECOND. 27
trèrent furent les disciples d’Aïça(1), sur qui soit le
salut. Parmi eux était Mathieu le Publicain(2), qui fut
tué à Carthage ; il est auteur d’un évangile qu’il écrivit
en hébreu, neuf ans après l’Ascension du Christ
au ciel. Quelques auteurs assurent que le prophète
de Dieu, Khâled-ben-Senân-el-’Absi, est venu en
Afrique, mais sans but de prédication. Il vivait après
‘Aïssa et avant Moh’ammed(3). Il est enterré, dit-on, à
Tebessa ; mais plusieurs le nient. Le cheikh Et-Touâti
assure que son tombeau est réellement dans cette ville.
J’ai entre les mains un écrit de mon père (Dieu lui
accorde sa miséricorde !), où se trouve cette phrase
«J’ai vu le cheikh Et-Touâti se rendant en pèlerinage,
au tombeau du prophète de Dieu, Khâled-ben-Senânel-’
Absi.» Le cheikh Et-Touâti a fait un livre pour
prouver la venue de Khâled en Afrique où on l’appelle
Khâled-en Nebi.
On compte parmi les villes d’Afrique : Barka,
Tripoli, R’dâmes, Fezzân, Ouadjela, Oudân, Kouar,
Gafs’a, Kastilia, Gâbes, Djerba, Tahart(4), Bêdja, El-
Orbes, Chok-Benâr, Sabra, Sbîtla, Barr’aï, Medjâna,
_______________
1 Jésus-Christ.
2 Cette mission de l’évangéliste Mathieu, en Afrique, n’est pas plus
prouvée que celle de Simon Zélotes, que quelques Grecs donnent pour
apôtre aux Africains. Le savant Morcelli, dans son Africa christiana, a
repoussé cette seconde assertion; il ne paraît pas avoir eu connaissance de
la première.
3 L’historien persan Mirkhond met ce prophète infi niment plus près
de Moh’ammed que de Jésus-Christ ; car il dit que sa fi lle était contemporaine
du premier.
4 Ou Tiharet.
28 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Souça, Benzert, Zar’ouân, Djeloula, Tunis et Carthage.
Très-anciennement, sous les Afarik’a, le siège
du gouvernement était à Carthage, comme sous les
Grecs. Vint ensuite l’invasion des Berbères qui arrivèrent
de l’Orient lorsque, après la mort de leur roi
Djâlout’(1), ils quittèrent leur pays et se dispersèrent ;
la plus grande partie d’entre eux s’établirent en Afrique
et dans le Mor’reb(2). Dans la suite, ils embrassèrent
la religion chrétienne. Les Romains s’emparèrent
des côtes, et les Berbères furent leurs sujets.
Carthage, la plus grande ville de l’Occident, était
de fondation ancienne. Quelques auteurs disent qu’elle
fut bâtie du temps du roi David, et qu’il y a soixante
et douze ans de différence entre l’époque de sa fondation
et celle de la fondation de Rome. Ils ne disent
_______________
1 Goliath.
2 Nous avons déjà vu une grande immigration d’Arabes sabéens en
Afrique; celle des Cananéens n’est pas moins constatée. Tout le monde
sait que Procope en parle comme d’un fait avéré, à l’appui duquel il mentionne
certaines colonnes trouvées à Tigisis, qui portaient une inscription
indiquant qu’ils avaient quitté la Palestine, chassés par les Juifs. Cette
inscription nous paraît aussi suspecte qu’à Gibbon ; mais l’historiette de
Procope prouve au moins l’antiquité de la tradition. On voit dans le Poenulus
de Plaute, que les Carthaginois appelaient l’Afrique le pays de Canaan.
Saint Augustin (in Expositione epistoloe ad Romanos) dit qu’il en était
de même de son temps ; enfi n, tous les historiens arabes sont unanimes
dans la croyance que les Berbères descendent des premiers habitants de la
Palestine, chassés de ce pays par les Israélites ; seulement quelques-uns
semblent réunir cette émigration à celle d’Afrék’ich. Quant au nom de
Berbère, on lui donne plusieurs étymologies, dont aucune ne nous paraît
satisfaisante.
LIVRE SECOND. 29
pas laquelle a été bâtie la première. Cette date ne saurait
être exacte, à moins qu’il ne s’agisse d’une seconde
ou d’une troisième édifi cation, car des érudits
nous apprennent qu’il existait, au temps de Moïse,
un prince de Carthage qui faisait des courses sur mer
pour capturer les vaisseaux. Or Moïse vivait longtemps
avant David. Ces mêmes savants disent que la
réunion des deux mers est à Râdes, et que le Djedar
était à Moh’ammediia, qui est T’ebenda. Les gens de
Tlemsên prétendent que cet édifi ce était chez eux.
Voici un fait qui prouve l’antiquité de Carthage
‘Abd-er-Rah’mân-ben-Zaïd, étant encore dans sa
jeunesse, se promenait un jour avec son oncle sur les
ruines de Carthage, dont il admirait la grandeur, lorsqu’ils
découvrirent un tombeau portant cette inscription
en langue hamirih(1) : « Je suis ‘Abd-Allah-ben-
Ouassi, envoyé de l’envoyé de Dieu, S’âlah’.» Voilà
ce que des gens dignes de foi assurent avoir entendu
dire à ‘Abd-er-Rah’mân. Quelques-uns d’eux ajoutent
qu’il y avait de plus dans l’inscription : «Chaïbân
m’a envoyé aux habitants de cette ville avec mission
de les appeler à Dieu. J’arrivai chez eux au commencement
de la journée, et ils me mirent à mort injustement.
Que Dieu les juge d’après leur conduite(2). »
_______________
1 Dialecte des Arabes sabéens.
2 Le prophète S’âlah’, dont il est question dans ce paragraphe, est
le patriarche S’âlah’ de la Bible ; il était père d’Heber. D’après les musulmans,
il fut envoyé pour prêcher la parole de Dieu aux Temoudites qui,
ne l’ayant pas écouté, furent frappés de mort, selon le Koran, qui raconte
tout au long cette histoire. On voit qu’Abd-Allah, le disciple de S’âlah’, ne
30 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
On lit dans quelques historiens que, lorsque
Mouça-ben-Noceïr eut fait la conquête de, l’Andalousie,
on lui dit qu’il existait dans ce pays un cheikh
d’un âge extrêmement avancé. Il voulut le voir. Le
cheikh se présenta à lui; ses sourcils couvraient ses
yeux. Mouça lui dit :
« Apprends-moi combien d’années ont passé sur
toi. » — « Cinq cents, » répondit le cheikh. Mouça lui
fi t ensuite d’autres questions auxquelles il répondit.
Puis il lui demanda le nom de son pays et combien
de temps il y avait vécu. Le vieillard répondit : Je
suis de Carthage ; j’y ai vécu trois cents ans et deux
cents ici.» Mouça l’interrogea alors sur la fondation
de Carthage. Le cheikh lui dit : «Carthage a été bâtie
par ceux du peuple d’Ad qui échappèrent à la mort
lorsque Dieu fi t périr leurs frères par la violence du
vent(1). Elle fut ensuite détruite et resta mille ans en
ruine. Nemrod-ben-S’aoud-ben-Nemrod-el-Djebbâar
la releva, en se conformant à l’ancien plan. Comme il
avait besoin d’y faire venir de l’eau douce, son père,
à qui il s’adressa, lui envoya des architectes et des
ingénieurs qui fi rent les travaux que cette entreprise
nécessitait. L’eau arriva, mais ceux qui l’avaient obtenue
n’en burent que pendant quarante ans(2). Son père
_______________
possédait pas plus que son maître le don de la persuasion.
1 Ce peuple reçut ce châtiment pour avoir repoussé le prophète
Heber ou Houd, comme les Temoudites avaient repoussé son père
S’âlah’.
2 Nous ne savons ce que l’auteur entend par là. Au reste, cette
phrase ne se trouve que dans un ou deux manuscrits.
LIVRE SECOND. 31
dans l’Irak’(1), et son oncle au Sind(2) et dans les Indes.
En creusant les fondements de l’aqueduc, on
trouva une pierre sur laquelle était gravé, en caractères
anciens, que la ville serait détruite, lorsque le
sel s’y formerait. Or, un jour, visitant une citerne, à
Dâr-es-Sena’, à Carthage, je vis du sel attaché à une
pierre ; alors je quittai cette ville et je vins ici. Ceux
qui crurent à la prophétie en fi rent autant.» Tel fut
le discours du cheikh. Mouça lui demanda quel était
l’âge du prince de Carthage, et il répondit : «Sept
cents ans(3). »
L’aqueduc dont il est ici question est une des
merveilles du monde, et si les Égyptiens tirent vanité
de leurs pyramides, les Africains ont droit de
s’enorgueillir de cet aqueduc. L’eau venait d’une
grande distance, d’un lieu que l’on appelait autrefois
Djenkar, d’autres disent Djeka, et qui est aujourd’hui
El-Moh’ammediia, derrière Zar’ouân(4). Le canal recueillit
dans son cours l’eau de Zar’ouân et celle de
toutes les sources qui se rencontrent à droite et à gauche
de la ligne parcourue, à une distance de plusieurs
farek’as(5) ; cette ligne se déployait d’un bout à l’autre,
________________
1 C’est-à-dire dans la Syrie et dans la Chaldée.
2 La partie des Indes arrosée par l’Indus.
3 Il est surprenant que l’auteur, qui dit, dans le livre précédent, avoir
consulté des Européens touchant les antiquités africaines, n’ait pas eu, sur
la fondation de Carthage, des idées plus exactes, et qu’il dise à cet égard
tant d’énormités.
4 Il y a là de beaux débris d’antiquité et des sources magnifi ques.
5 Parasanges, ou lieues de vingt-trois au degré.
32 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
au centre d’une belle zone de jardins. Les historiens
disent que cet aqueduc avait soixante milles, en droite
ligne, et trois cents, en tenant compte des sinuosités.
On mit trois cent quatre ans à le faire ; ce qui ne surprendra
pas si l’on considère l’importance de cette
construction et la longévité des hommes de cette époque.
Ceux qui voient les restes de cet aqueduc peuvent
en juger. Ces mêmes historiens parlent des trois
remparts de Carthage, de son port, de l’étendue de
son enceinte, qui était de quatorze mille dra’. C’était
la plus belle ville de l’Afrique. EI-Bekri a dit que, si
l’on y allait tous les jours de sa vie, on y trouverait
chaque jour des choses merveilleuses.
Il y avait d’abord un château sur la mer; il était
très-élevé et à plusieurs étages ; on l’appelait EIMa’llek’a.
Aujourd’hui ce n’est plus qu’un amas de
ruines. El-Bekri parle de deux autres édifi ces, l’un appelé
le Théâtre(1), qui était consacré aux jeux, et l’autre,
Thermes(2). Il y avait dans celui-ci des colonnes de
marbre très-hautes et sur le chapiteau desquelles dix
hommes pouvaient s’asseoir autour d’une table. Le
même auteur parle de sept citernes, connues sous le
nom de citernes des Démons, qui contenaient de l’eau
depuis un temps immémorial ; ces citernes existent encore
de nos jours. El -Bekri ajoute qu’il y avait, dans
l’intérieur même de la ville, un port dans lequel les
vaisseaux pouvaient entrer à la voile, mais que ce port
_______________
1 Ce mot est dans le texte.
2 Idem.
LIVRE SECOND. 33
n’est plus qu’une saline, près de laquelle est une
construction circulaire, connue sous le nom de fort
d’Abi-Selimân. Je suis persuadé que ce fort d’Abi-
Selîmân et cette saline sont la ville que les Andalous
ont peuplée. Il y a près du fort une autre bâtisse;
Dieu sait si elle est postérieure ou antérieure au fort.
Au temps d’El-Bekri, Carthage contenait aussi deux
édifi ces en marbre, qu’on appelait les Deux Saurs,
dans lesquels étaient des réservoirs où l’eau arrivait
du côté du Nord et de sources inconnues. Je pense,
et Dieu du reste en sait davantage, que c’est la même
eau qui alimente les puits de Sekra, laquelle vient du
pied de la montagne qui est derrière Dj’afar, au Nord,
et se joint aux eaux d’une source qui est sous la saline
de Sekra(1). On trouve beaucoup de sources dans
cette localité ; mais, comme le sol en est sablonneux,
on a été obligé d’y faire des constructions en maçonnerie,
pour que l’eau ne s’en perdît pas, et d’entourer
l’endroit d’on ces sources s’échappent, d’une digue
circulaire qui a une déversion du côté de Carthage.
Je tiens ces détails d’une personne, qui a visité les
lieux. Ceux qui les ignorent pensent que les travaux
faits en cet endroit n’ont eu d’autre but que l’arrosage
des jardins de Sekra mais ce n’aurait pas été pour si
peu de chose qu’on les aurait entrepris. Ce sont des
travaux de roi, et dont la destination devait répondre
à la grandeur de l’entreprise.
_______________
1 Dj’afar et Sekra sont deux localités des environs de Tunis, à gauche
de la route de cette ville à la Goulette.
34 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Lorsque Moula-el-Mustames-el-Alsi restaura
une partie de cet aqueduc, dont il dirigea les eaux
vers son jardin d’Abi-Fahr, aujourd’hui El-Bat’em(1),
on ne releva que quelques arches , encore ne furentelles
qu’en pisé. L’eau arriva dans les bassins du
jardin, et y arrive encore. Mais enfi n, El-Mustames,
ce puissant prince, dont la réputation est si brillante,
ne put remettre l’aqueduc dans son premier état, et
dut se contenter de quelques chétives réparations. Au
reste, les ruines de cette construction attestent la puissance
du peuple qui en jeta les fondements. Quant à
la ville, il ne reste que les ruines, que l’on nomme
Ma’llek’a, et quelques citernes. Des personnes qui
naviguent dans ces parages peuvent, de la mer, voir
ceux des débris de Carthage qui s’étendent sous l’eau
dans la direction du Sud-Est. Il est hors de doute que
la mer n’allait pas, dans les temps anciens, jusqu’à
H’alk’-et-Ouad, et qu’elle n’y est arrivée qu’après la
destruction de Carthage.
Si El-Ma’llek’a était un château de Carthage et
que le fort d’Abi-Selîmân en fi t aussi partie, comme
on l’a dit, la longueur de cette ville devait être de
douze milles. J’ai en effet entendu dire que l’arc appelé
Djem était une de ses portes, et qu’elle touchait à
la montagne qui est près de la petite ville appelée Selîmân,
de notre temps. Dans cette ville de Selîmân se
_______________
1 Moulin à foulon, comme l’indique son nom, situé à Tuburbo. Il y
avait jadis une manufacture de chachiia ou bonnets. On vient d’y établir
une manufacture de draps.
LIVRE SECOND. 35
trouve le fort d’Abi-Selîmân, dont on a parlé, et un
port dont j’ignore la profondeur.
Louanges à Dieu qui régit à son gré les villes et
les hommes, qui a fait triompher la religion et qui a
dispersé ses ennemis !
Dieu se servit d’H’acen-ben-No’mân pour la
conquête de ce beau pays. Ce guerrier y arriva à la
tête de quarante mille hommes ; c’était l’armée la
plus considérable qu’aucun musulman eût encore
commandée. Lorsqu’il parut devant Carthage, la
population de cette ville était très-nombreuse. Les
deux armées se rencontrèrent. Les plus vaillants des
chrétiens furent tués et les autres prirent la fuite. Ils
s’embarquèrent dans la nuit sur des vaisseaux qu’ils
tenaient prêts. Les uns allèrent en Andalousie, et les
autres à l’île de Sakalia.
Lorsque les gens du dehors apprirent la fuite
du roi , ils se réfugièrent dans la ville. H’acen les y
assiégea, et fi t couper les aqueducs qui conduisaient
l’eau à Carthage. A cette époque, la mer n’arrivait
pas encore à Tunis.
J’ai beaucoup parlé de Carthage, à cause de son
ancienne grandeur attestée par ses ruines, et aussi à
cause de sa proximité de Tunis.

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