Tuesday, 7 July 2009

ÉPILOGUE PREMIERE PARTIE.

ÉPILOGUE
DIVISÉ EN QUATRE PARTIES.
PREMIERE PARTIE.
J’ai fait la description de Tunis au commencement
de cet ouvrage. J’ai rapporté les opinions des
historiens sur son origine. Ceux qui croient cette origine
moderne suivent en cela le savant Ben-Chemma’,
dont l’ouvrage, du reste, n’entre pas dans assez
de détails. Cet écrivain fl orissait vers le milieu de
la période où régnèrent les Beni-H’afez, époque où
Tunis était riche en hommes savants et distingués.
Il composa son livre pour le khalife Abou-’Omar-
Otman. Il est surprenant qu’il se soit contenté d’un
abrégé rétréci, qui tronque beaucoup de passages
importants. J’ai indiqué plusieurs de ces passages.
Je me suis abstenu pour d’autres par respect, car je
suis loin d’avoir son mérite. Lorsque cet auteur parle
de l’origine de Tunis, il laisse son récit incomplet;
il dit seulement que cette ville fut bâtie l’an 80 de
l’hégire, ainsi que je l’ai rapporté au commencement
de mon ouvrage, où je combats plusieurs de ses assertions
et celles d’autres écrivains. J’ai aussi ajouté
quelque chose à ce qu’il a dit. Maintenant je rapporterai
quelques événements qui eurent lieu sous le
466 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
gouvernement turc ; je ferai connaître quelques usages
qui prirent naissance à la chute de celui des Beni-
H’afez ; j’en indiquerai d’autres qui n’ont subi aucun
changement ; enfi n j’épuiserai les matériaux que j’ai
recueillis pour l’utilité, s’il plaît à Dieu, de ceux qui
viendront après moi.
Il m’est démontré, comme je l’ai déjà dit, que
Tunis est de fondation antique, et qu’elle fut conquise
par H’acen ou par Zouhir. Il y a, sur ce dernier point,
désaccord entre les historiens. Elle était alors entourée
d’un fossé. J’ai dit ensuite que les habitants de Tunis
croient que les remparts ont été construits par le cheikh.
Mah’rez. Cette opinion est également répandue chez
eux; mais, tout en leur demandant pardon, je l’ai combattue,
en leur disant que peut-être le cheikh Mah’rez
les avait réparés après les événements qui eurent lieu
en Afrique du temps d’Abou-Izid-el-Khardji, événements
que j’ai fait connaître avec quelque détail. Je
dis actuellement que le rempart d’aujourd’hui est autre
que celui du cheikh Mah’rez, qui est ruiné, et dont il
ne reste plus rien. Dieu en sait davantage à cet égard.
Je pense que ce rempart était celui qui ceignait les
faubourgs où se trouvaient Bâb-el-Khadra, Bâb-Abi-
Sadoun, et d’autres lieux bien connus des Tunisiens.
Ben-Chemma’ vient à l’appui de cette assertion lorsqu’il
dit que Ben-Tafradjia affecta la moitié ou le tiers
des loyers des moulins à huile, qu’il fi t h’abous, à la
construction des remparts extérieurs. Ces h’abous subsistent
encore aujourd’hui. Dieu en sait davantage.
ÉPILOGUE. 467
Les restes de ces remparts existèrent jusqu’à la
fi n du gouvernement des Beni-H’afez, époque ou
tout le pays tomba en décadence à cause des guerres
et des troubles. Nous nous trouvons nous-mêmes
dans un état semblable, et nous demandons à Dieu de
jeter sur nous un regard de bonté.
Le lieu appelé El-Felta(1), près des fours à chaux
hors du faubourg, et peu loin des tombeaux d’Ez-Zellaïdji,
était aussi sur la ligne de ces remparts. Il est
ainsi nommé parce que ce fut par là que les habitants
sortirent en cachette lorsque les chrétiens s’emparèrent
de la ville de Tunis, de crainte qu’on ne les empêchât
de sortir par les portes. La plus grande partie des
Tunisiens se sauvèrent par là, et l’on disait, « Nous
sommes sortis par El-Felta, ils sont sortis par El-Felta
; » et ce nom est resté à ce lieu jusqu’à ce jour. J’ai
appris cette particularité d’un homme qui l’avait sue
d’un individu, lequel le tenait d’un témoin oculaire de
ces événements. Dieu sait la vérité là-dessus. Au reste,
Tunis devait être peu de chose au commencement ;
car, si elle fut prise, elle dut souffrir, et par conséquent
elle ne pouvait être dans un état bien fl orissant.
Si, au contraire, elle a été fondée par les musulmans,
_______________
1 C’est ainsi que le mot est écrit dans les manuscrits sur lesquels
nous avons travaillé; mais nous nous sommes assurés que ce
lieu est celui que l’on appelle à Tunis Fella, où il existe maintenant
une porte de ce nom. Au reste, fella signifi ant brèche, fente, crevasse,
et felta, endroit par lequel on peut fuir, ou moyen de fuir, ces deux
mots peuvent également être appliqués à l’endroit par où les Tunisiens
s’évadèrent.
468 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
elle a dû être d’abord faible, et n’a pu prendre de
l’importance que peu à peu. Or Ben-Chemma’ est en
opposition à cet argument lorsqu’il avoue qu’Abou-
Dja’far-el-Mans’our-el-’Abbaci disait, quand il lui arrivait
un envoyé de K’aïrouân : « Que fait la rivale de
K’aïrouân ? » ce qui donnait à entendre que Tunis était
alors une ville fl orissante. Dieu sait ce qui en est.
Je n’ai trouvé aucun écrit sur l’histoire particulière
de Tunis, si ce n’est le livre de Ben-Chemma’, dont
les assertions n’ont pas été réfutées, puisque personne
autre que lui n’a écrit sur ce sujet. Peut-être les savants
de cette époque dédaignaient ces sortes de travaux. Cependant
Ben-Khaldoun(1), un des savants de cette ville,
a écrit une histoire qui n’a pas de pareille. Aussi son
livre le sauva par sa beauté lorsqu’il tomba entre les
mains de Timour. Si je n’avais craint d’être trop long,
j’aurais rapporté son histoire d’un bout à l’autre.
Je reviens à Tunis. Je soutiens qu’elle n’était que
peu de chose au commencement, et qu’elle ne pouvait
être citée à côté de K’aïrouân. Elle ne commença à
prendre de l’importance que lorsque les Beni-’Ar’lab
s’y fi xèrent. Lorsque les Beni-’Obeïd leur eurent succédé,
ils fi rent de Mohdïa leur capitale.
Les Senh’adja, pendant leur domination, avaient
été délégués à Tunis. Les Tunisiens se révoltèrent contre
_______________
1 ’Abd-Allah-ben-Moh’ammed-ben-Khaldoun naquit à Tunis,
dans le VIIIe siècle de l’hégire, mais il passa presque toute sa vie en
Orient. C’est un historien fort estimé, et qui, depuis quelque temps
surtout, est en grande estime auprès des orientalistes.
EPILOGUE. 469
eux, et reconnurent pour chef Ah’med-ben-Korsan,
qui les gouverna. Ses enfants les gouvernèrent après
lui ; ils furent à Tunis ce que les Chabïens étaient à
K’aïrouân. Un d’eux fut ce cheikh qui demeurait près
de la maison d’El-H’adj-Moh’ammed-Faz. On vante
encore sa justice, et la tradition le met au nombre des
bons princes; mais je n’ai rien trouvé d’écrit sur son
compte. Dieu sait la vérité là-dessus.
Lorsque Dieu voulut augmenter la prospérité de
Tunis, les Beni-H’afez en devinrent les souverains.
Leur gouvernement eut de l’éclat, car ils furent comme
des khalifes ; on les désignait, dans les prières publiques,
sous le titre d’êmir-el-moumenin. En 657, l’Andalousie
et la Mecque les reconnurent en cette qualité.
Tunis grandit alors, on s’y rendait de partout. J’avais
désiré savoir comment il s’était fait que la Mecque eût
reconnu les Beni-H’afez comme khalifes ; j’interrogeai
les savants versés dans l’histoire, mais je n’en appris
rien. Ce ne fut qu’après un laps de temps considérable
que ma curiosité fut satisfaite. Voici l’explication que
je cherchais : lorsque les Beni-’Abbas, qui régnaient
encore à Bagdad en 656, eurent été renversés par les
Tartares, et que le khalife El-Metacem eut été tué par
ces conquérants, les pays de l’Orient restèrent trois
ans sans khalife, C’est-à-dire jusqu’en 660. Les Égyptiens
reconnurent cependant une ombre de khalife de
la famille déchue. Le khalifat Moumenïa, de l’Occident,
s’était aussi écroulé. Alors on eut besoin d’un
nouveau khalifat, et l’on ne trouva rien de mieux à
470 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
faire que de le conférer à la dynastie qui régnait à Tunis,
d’autant plus qu’on la disait du K’oreïch, de la tribu
des Beni-’Ada et de la famille d’Omar-el-Khetab.
Ce fut alors que les Beni-H’afez acquirent une grande
prépondérance. Leur ville vit s’accroître sa population,
on s’y rendait de tous les pays. Les savants abondaient,
à cette époque, en Afrique. C’est ainsi qu’on désignait
le pays de Tunis. Les Beni-H’afez accueillaient bien
les savants et les honoraient ; ils observaient aussi les
lois de la justice, et se soumettaient à ses décisions.
Leur réputation est faite à cet égard.
Il y avait à M’unis quatre k’âd’is : le k’âd’i d’El-
Djemâ’, le k’âd’i des mariages, le k’âd’i du commerce
et le k’âd’i des immeubles. Le k’âd’i d’El-Djemâ’
était le chef des k’âd’is. Il y avait aussi plusieurs
muftis, les uns pour la plume, les autres pour la parole
seulement. Les décisions judiciaires émanaient
du k’âd’i El-Djemâ’, qui prononçait sans contrôle.
En 900, les attributions du mufti s’accrurent, et il
devint plus grand que le k’âd’i. Lorsqu’une question
grave se présentait, le k’âd’i consultait le mufti, surtout
sous le gouvernement turc. Les k’âd’is, venant
de la Turquie, ignoraient la langue du pays; ensuite ils
étaient de la secte h’anefi , tandis que les habitants de
Tunis suivent celle de l’imam Mâlek. On sentit le besoin
d’un autre magistrat, et l’on créa le naïb ou k’âd’iel-
k’essoumat(1). Le k’âd’i turc fut le chef des k’âd’is.
_______________
1 C’est-à-dire le k’âd’i des procès, lequel, comme l’indique la
qualifi cation de naïb, était le lieutenant du k’âd’i principal.
ÉPILOGUE. 471
Les Beni-H’afez réunissaient devant eux, le jeudi de
chaque semaine, les k’âd’is, les muftis et les oulema,
pour rendre la justice. Là se discutaient les grandes
affaires. Les oulema faisaient les recherches et décidaient
les points de droit. Ce medjelès(1) durait une
heure. Les autres jours de la semaine, les k’âd’is prononçaient
les jugements, soit chez eux, soit dans le
lieu désigné à cet effet.
Lorsque les Turcs eurent acquis la domination
du pays, et que les k’âd’is vinrent de la Turquie, ils
voulurent aussi avoir un medjelès pour se conformer
à l’usage. Il se rassembla devant le pacha, dans le palais
du gouvernement dit Dar-el-Pacha. Lorsque le
pacha ne pouvait y assister, il se faisait remplacer par
son lieutenant. Les k’âd’is et les muftis s’y rendaient,
ainsi que le nakib-el-acheraf(2) ; on y discutait diverses
affaires, selon l’usage.
La coutume permettait au défendeur qui craignait
de perdre sa cause devant le k’âd’i de se pourvoir
devant le medjelès. L’affaire était alors ajournée jusqu’au
jeudi, et le jugement qui intervenait était sans
appel. Cette coutume existe encore de nos jours.
Lorsque le sandar de la troupe fut devenu, comme
_______________
1 On appelle ainsi une assemblée de jurisconsultes. Ce mot vient
du verbe djelès (il est assis). C’est l’analogue de notre mot assises.
2 Ou nakib-ech-cherfa, c’est-à-dire le chef des cherfa (au singulier
cherif). On sait qu’on désigne ainsi ceux que l’on croit être de
la descendance de Moh’ammed par sa fi lle unique Fat’ima. Rien ne
les distingue des autres, que le privilège de porter un turban vert. On
en trouve quelquefois dans les plus viles professions.
472 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
on l’a déjà dit, l’autorité la plus puissante de l’état,
et qu’il eut inspection sur les autres, les jugements
se rendaient bien au medjelès ; mais, après chaque
séance, le k’âd’i et les muftis se transportaient auprès
de lui pour lui rendre compte de ce qui s’était passé.
Souvent même une affaire était suspendue et ensuite
jugée en sa présence. Quelquefois on en agissait ainsi
à la demande des parties, ou lorsqu’un homme du
gouvernement était impliqué dans l’affaire.
Sous le gouvernement turc, quatre muftis assistaient
d’abord au medjelès. Lorsque l’un d’eux venait à
mourir, il était à l’instant remplacé. De nos jours, il n’y
a plus que deux muftis. Dans les premiers temps de la
domination turque, il n’y avait pas de mufti h’anefi ; il
n’y avait qu’un k’âd’i de cette secte, qui était le cheikh
Moh’ammed-ben-Abi-er-Rabïah’, qui enseignait la
doctrine de l’imam Abou-H’anifa. Il forma des élèves
qui l’enseignèrent à leur tour et la propagèrent. Les
Turcs nommèrent un mufti h’anefi après l’an 1040.
Le cheikh Abou-el-’Abbas-Ah’med-ech-Cherif-el-
H’anefi fut revêtu le premier de cette dignité. Ceux de
la secte de Mâlek étaient au nombre de quatre dans les
commencements de ce gouvernement. On n’élevait à
cette charge que des hommes justes et religieux. Les
premiers pachas se montrèrent en général soumis aux
lois; il y en eut même qui possédaient de la science.
J’ai entendu dire que l’un d’eux, Fad’li-Pacha, qui
vivait après l’an 1020, et qui fut le dernier qui habita
la k’as’ba, après avoir lu un billet que son secrétaire
ÉPILOGUE. 473
venait d’écrire aux directeurs des moulins à huile,
s’écria, en s’arrêtant sur ces mots, « moulins à huile,
» qui étaient écrits par un sin : « Il est fâcheux que
le secrétaire de Fad’li-Pacha ne sache pas la différence
qu’il y a entre le sin et le s’ad. » Cette remarque
prouve qu’il n’était pas un ignorant. Or, s’il en était
ainsi du pacha, que devaient être les ouléma ?
Ces oulema recherchaient dans le medjelès les
questions de droit et leur application aux affaires qui
se présentaient. Le dey faisait exécuter les arrêts de la
justice.
Le premier qui donna du lustre à la charge de mufti,
et qui ajouta à la majesté de cette charge l’éclat de son
mérite personnel, fut le cheikh Abou-el-H’acen-en-
Nefati, fi ls du cheikh Salem-en-Nefati, qui était mufti
au commencement de la domination turque, et contemporain
du cheikh K’âcem, du cheikh Ibrahim et du
cheikh Moh’ammed-Kechour. Tous suivirent la voie
du devoir. Que Dieu leur accorde sa miséricorde !
Je ne puis citer les noms de tous ceux qui ont été
muftis et ont vécu avant moi. Je regrette de ne les avoir
pas connus, mais je ne puis parler que de ceux que j’ai
vus et connus. Au nombre de ces derniers est le cheikh
Abou-el-H’acen, qu’une étroite amitié unissait à mon
père. Son aspect seul inspirait le respect. Il était fort
estimé. Le cheikh Iah’ia-er-Ressâ’ était son contemporain
et mourut avant lui. J’ai vu aussi le cheikh
Abou-’Arbïah; il était également très-lié avec mon
père. Le cheikh Abou-el-H’acen avait plus d’autorité
474 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
que les autres ; ses décisions avaient force de loi. Ce
que je dis là est la vérité. Avant lui, lorsqu’un plaideur
avait perdu son procès devant le k’âd’i ou le mufti, et
que la question de droit avait été jugée contrairement à
la jurisprudence reçue, il pouvait consulter les oulema,
qui lui indiquaient les titres de la loi et les décisions
pouvant s’appliquer à son affaire ; il interjetait alors
appel devant le medjelès, où la cause était débattue
contradictoirement. Des personnes peu éclairées blâmaient
les oulema de se prêter à ces appels. Abou-el-
H’acen se fi t envoyer à Constantinople par le gouvernement,
et en revint avec un écrit de la Sublime Porte,
qui déclarait qu’on ne devait pas revenir sur les arrêts
prononcés. On se soumit à cette décision, et cet ordre
de choses est en vigueur actuellement. Abou-el-H’acen
conserva toute sa vie l’emploi élevé qu’il occupait. Les
magistrats ses contemporains moururent, et il resta
seul à la tête de l’ordre judiciaire avec ses deux frères
le cheikh Abi-en-Nefati et le cheikh Moh’ammed.
En 1047, Ioucef, qui était dey à cette époque, chercha
à le perdre en lui attribuant certains actes contraires
à la justice, dont ses ennemis l’accusaient faussement.
Le pacha crut à ces calomnies. Le cheikh partit
pour aller visiter le tombeau du prophète. Il mourut en
route, dans un lieu nommé El-Ineba’, à trois journées
de Médine et à dix de la Mecque. On y voit son tombeau.
Son frère eut sa place, et fut destitué plus tard
par ’Ostad-Merad lorsque celui-ci parvint au pouvoir.
Ces deux frères furent remplacés par le cheikh
ÉPILOGUE. 475
Abou-el-Fad’el-el-Mesrati et par le cheikh Ah’meder-
Ressâ’. Il avait existé une grande rivalité entre
Abou-el-H’acen et El-Mesrati. Ce dernier persécuta
Abi-en-Nefati et le cheikh Moh’ammed, frères de
son ancien antagoniste ; il alla jusqu’à les déclarer dignes
de mort. Dieu ne les laissa pas succomber; ils se
rachetèrent à prix d’argent. Lorsque le dey Ah’med-
Khodja eut succédé à ‘Ostad-Merad, ils demandèrent
et obtinrent la permission de faire le pèlerinage de la
Mecque. En Égypte et dans le H’edjaz, ils soumirent
leur affaire aux oulema de ces contrées, qui leur donnèrent
gain de cause. Après le pèlerinage, ils allèrent
à Constantinople, et l’exposèrent à la Sublime Porte,
qui trouva aussi leur cause bonne, et écrivit à Tunis
dans le sens qu’ils voulaient. Le cheikh Moh’ammed
resta à Constantinople, y devint molah’, et y mourut
en 1070, Ses enfants y sont encore. Son frère Abi retourna
à Tunis, où il exerça sans opposition sa charge
de mufti. El-Mesrati et Ah’med-er-Ressâ’ furent destitués.
Le cheikh Ah’med-el-H’anefi , dont j’ai déjà
parlé, fut son collègue ; après lui, ce fut le cheikh
Moh’ammed-ben-Moustafa-el-’Azh’ari, habitant de
Tunis, mais non originaire de cette ville. A la mort du
cheikh Abi, qui eut lieu vers 1060, le cheikh Moh’ammed-
ben-Moustafa eut la direction des deux sectes
h’anefi et maleki. Il la conserva jusqu’à sa mort, en
1064. Le cheikh Moustafa-ben-’Abd-el-Kerim lui
succéda ; mais il n’eut que la juridiction h’anefi . El-
Mesrati et Er-Ressâ’ reprirent leur poste.
476 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
En 1074, le cheikh Moustafa fut remplacé dans
ses fonctions par le cheikh Abou-el-Meh’acem-Ioucefben-
Dragut, magistrat intègre. Le cheikh El-Mesrati
commettant de fréquentes injustices, il chercha
d’abord à le redresser; mais il fi nit par le faire destituer.
Le cheikh Ah’med-er-Ressâ’ resta avec lui k’âd’i
de nom seulement. Le cheikh Ioucef liait et déliait. Il
mourut dans la guerre intestine dont j’ai parlé.
Lorsque Dieu eut permis que des troubles éclatassent
dans la milice au temps de Mourad-Bey, on
vit le cheikh El-Mesrati au nombre de ceux qui les
fomentèrent. Ce fut lui qui écrivit les griefs prétendus
des mutins. Dieu déjoua ses projets. Le bey, ainsi que
je l’ai déjà dit, fut victorieux; il pardonna aux uns et
punit les autres. Il destitua le cheikh El-Mesrati et le fi t
arrêter, il voulut même le mettre à mort ; mais le cheikh
Abou-el-’Abbas-Ah’med-ech-Cherif, qui lui était allié,
intercéda pour lui et obtint sa grâce. C’était en
1084. Mourad, voulant ensuite remplacer El-Mesrati
par un homme digne de l’emploi, fi t choix du cheikh
actuel, à la satisfaction générale. Ce choix réunit tous
les suffrages, car il tomba sur un homme célèbre dans
les sciences, auprès duquel accouraient tous ceux qui
voulaient s’instruire; un homme dont les musulmans
ont droit d’être fi ers ; sur qui Moh’ammed, dont il porte
le nom, a répandu ses grâces ; qui connaît les lois de
la justice, qu’il a apprises des plus illustres docteurs ;
dont la mémoire est prodigieuse ; qui est versé dans
toutes les sciences, qui s’est rendu célèbre dans la
ÉPILOGUE. 477
rhétorique et la poésie, qui est un ciel de science, qui
suit les usages des Arabes, ce qui le met en honneur
auprès d’eux : tel est celui qu’on ne saurait trop louer,
le cheikh Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed. Que Dieu
le préserve de tout mal ! qu’il le sauve des embûches
de ses ennemis, et qu’il le conserve à ses amis et dans
l’intérêt de la science !
Je prends Dieu à témoin que ce que je dis de lui
est encore au-dessous de son mérite. Je n’ai contracté
envers lui aucune obligation qui me pousse à faire son
éloge ; mais il n’y a que l’ignorance qui pourrait mettre
en doute ses grandes qualités. C’est un homme unique
dans son genre, qui fait droit à ses ennemis comme à
ses amis. Lorsqu’on est doué d’un beau caractère, il
se trahit, comme le musc, par son odeur. Il ne voulait
pas d’abord accepter la charge que lui offrait Mourad-
Bey ; sa modestie la lui faisait redouter. Cette résistance,
qui fut connue, augmenta l’estime qu’on avait
pour lui ; car elle provenait de son désintéressement
et de ses principes religieux. Mais le bey, ayant besoin
de ses services, et ne trouvant personne qui pût le
remplacer, le força d’accepter, et il dut se soumettre.
Cette action du bey doit être comptée au nombre de
ses meilleures. Les gens raisonnables et honnêtes se
réjouirent de la nomination du cheikh Moh’ammed,
dont la conduite fut toujours exemplaire(1). Le bey avait
_______________
1 Nous avons supprimé ici quelques vers à la louange du cheikh
Moh’ammed, ainsi que quelques phrases de prose qui leur servent
d’introduction.
478 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
beaucoup d’affection pour lui, à cause de son mérite,
qu’il appréciait. Je n’ai malheureusement pas étudié
sous sa direction, je n’ai pu ramasser les pierres précieuses
qu’il répandait autour de lui ; cependant j’en ai
un peu profi té, ainsi que des leçons de son fi ls Ah’med,
qui est un de mes amis. J’espère que ce fi ls sera aussi
célèbre que le père, puisqu’il a commencé à professer
du vivant de celui-ci. Il a composé un livre précieux
sur les choses religieuses et d’autres sur les sciences.
J’aime son second fi ls, Abou-Ish’ak’-Ibrahim, et j’en
suis aimé ; je me plais à croire que le cheikh Moh’ammed
a aussi de l’affection pour moi. Si je ne craignais
d’être trop long, je m’étendrais davantage sur ce sujet.
Au reste, le peu que j’ai dit doit suffi re. Je jure par
Dieu que cette famille mérite tout le bien que j’en dis;
rien ne m’obligeait d’en faire l’éloge.
Lorsque le cheikh Moh’ammed fut mufti, il continua
à être humble et bon envers tout le monde. Il ne
changea rien à son costume, et devint même encore
plus modeste ; il faisait tout par lui-même dans son
intérieur, il ne percevait aucun droit sur les actes. Que
Dieu lui conserve ses faveurs ! Dans les circonstances
critiques où il se trouva compromis par la méchanceté
de ses ennemis, dans cette fâcheuse affaire, dont Dieu
le tira heureusement, où il fut arrêté, ainsi que le cheikh
Ioucef, mufti-el-h’anefi , et où ce dernier périt, il dut
la vie à la bénédiction de la science. J’ai déjà parlé de
cette affaire. Je lui avais écrit une lettre pour le féliciter
sur sa délivrance ; mais la timidité m’empêcha de
ÉPILOGUE. 479
la lui expédier, J’y disais entre autres choses : «Que
Dieu vous préserve de tomber entre les mains d’un
peuple sans foi ! Cette lettre était longue ; je m’abstiens
de la rapporter.
Le cheikh Moh’ammed est très-occupé; il professe
dans plusieurs écoles, savoir : dans la grande
mosquée, dans son mesdjed particulier, près de l’école
du vizir, et dans sa propre maison. Ajoutez à cela
l’exercice de ses fonctions. Il fut nommé mufti en
1089, étant prédicateur dans la mosquée de Ioucef-
Dey. Il était jeune encore ; mais sa jeunesse avait
toujours été pure de toute action condamnable(1).

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