Tuesday, 7 July 2009

GOUVERNEMENT DE ’AH’MED-SOLT’AN.

GOUVERNEMENT D’AH’MED-SOLT’AN.
El-Mottla-Abou-el-’Abbas-Ah’med-ben-el-
Moula-Abou-Moh’ammed-el-H’acen-ben-el-Moula-
Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-ben-el-Moula-Abou-
Moh’ammed-el-H’acen-ben-Abou-’Abd-Allah-
Moh’ammed-el-Meç’aoud-ben-imam-Abou-’Omar-
’Otman, dont le reste de la généalogie est connue, arracha
violemment le pouvoir à son père, ainsi que nous l’avons
vu. El-H’acen, pendant son règne, avait permis aux
chrétiens de s’établir à H’alk’-el-Ouad(2). On peut dire
_______________
1 Cette version est exacte. Moula-H’acen parvint à gagner
l’Europe, et suivit ensuite don Juan de Verga, qui s’empara de Mohdia
ou Africa en 1551 de notre ère. Il mourut de la fi èvre pendant le
siège de cette ville.
2 La Goulette.
284 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
que cesinfi dèles commandaient autant et même plus
que lui. Son vizir Moh’ammed-ben-’Abd-el-Mâlek,
surnommé le petit sultan, qui du reste n’administra
que quarante jours, ne faisait qu’un avec Juan, fi ls
de Giacomo, chef de trois cents soldats chrétiens, qui
occupaient une caserne derrière la k’as’ba. El-H’acen
les y avait établis, et ils s’y fortifi èrent sous l’administration
de Ben-’Abd-el-Malek. Ce Juan, leur chef, qui
était ainsi en grande considération auprès de ceux de
H’alk’-el-Ouad, était habillé comme les gens du pays,
mais il portait le chapeau. Un jour il tua d’un coup de
hache, dans le palais même d’El-H’acen, l’Abd-el-Kerim-
ben-Helal. Il cria ensuite à ses gens, qui étaient au
dehors, de faire main basse sur les membres de sa famille,
dont treize furent ainsi massacrés le même jour.
Ces malheureux trouvèrent leurs tombes toutes bâties
et prêtes à les recevoir. Voici comment : Le grand-père
des Beni-Helal avait eu dans sa jeunesse un précepteur
qui lui avait appris l’astrologie et qui lui avait prédit
qu’il perdrait ses descendants dans un seul jour, et que
les tombeaux leur manqueraient. Ce fut pour détourner
l’effet de cette dernière partie de la prédiction qu’il
fi t construire d’avance les sépulcres qui servirent aux
victimes de Juan. Après cette catastrophe, un certain
Moh’ammed-ben-H’afi da-el-Yamani alla trouver Brahim-
ben-Helal, père des morts, pour lui dire qu’il eût à
observer sa conduite, sans quoi il périrait par le fer avec
les siens. Cet avis l’effraya. Il réunit le reste de sa famille,
et se réfugia à Constantine, où il fut très-bien reçu
LIVRE SIXIÈME. 285
par les Turcs qui occupaient cette ville. Ces réfugiés
retournèrent cependant peu de temps après à Tunis, le
k’aïd Brahim-ech-Cheikh ayant négocié leur retour.
Ils revirent H’afi da, qui leur demanda s’ils étaient revenus
à d’autres sentiments ; ils répondirent que oui.
La famille des Beni-Helal avait servi Abou-Farez, et
avait toujours occupé, depuis cette époque, des emplois
élevés dans le gouvernement.
La révolte d’Ahmed contre son père fut causée
par l’indignation qu’éprouvait ce prince de l’infl uence
toujours croissante des chrétiens. Cette infl uence était
telle que, lorsque ’Abd-el-Mâlek, vizir d’El-H’acen,
mourut, son fi ls fut maintenu dans sa charge sous la
tutelle de Juan. Ce fut alors qu’Ah’med, accompagné
de Moh’ammed-el-’Açaouni, Abou-Djamra, d’El-
Berades, de Sah’ah-ben-Djoumi et d’autres, alla
trouver le cheikh Salah’, le mit dans ses intérêts et
s’empara de la ville de Tunis, comme on l’a vu.
Ah’med est le premier souverain de Tunis qui
se soit mis en relation avec les Turcs. Au temps de
H’acen, fi ls de Kheir-ed-Dîn, il leur envoya Moh’ammed-
el-K’assibi, qui accompagna H’acen à Alger, par
suite de l’amitié qui s’établit entre eux(1). Il leur envoya
ensuite Moh’ammed-el-Merich ; puis il envoya
_______________
1 H’acen, fi ls de Kheir-ed-Dîn, fut pacha d’Alger après H’acen-
Ar’a, destitué et remplacé par Salah’-Raïs, qui enleva Bougie aux
Espagnols. Il fut envoyé à Alger une seconde fois, puis destitué de
nouveau en 1568 de l’ère chrétienne, et remplacé par ‘Ali-Pacha,
dont il est question plus bas.
286 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Abi-et-T’aïb-Tadji-et-Hedar à ’Ali, pacha de Tripoli.
Cet Abou-et-T’aïh suivit ‘Ali à Alger, et vécut avec
lui dans une grande intimité. Il fut aussi chargé d’une
mission à Constantinople. Lorsque Ah’med fut assis
sur le trône , il examina l’état des fi nances, et il trouva
les caisses vides : El-H’acen avait tout dépensé. A la
même époque, les Oulâd-Saïd, fi dèles à leurs habitudes
perverses, recommencèrent leurs brigandages. Ils pénétrèrent
jusqu’au Djebel-el-Akhdar, où ils enlevèrent
des troupeaux appartenant à Ah’med-Solt’ân. Ah’med
était plein de courage et d’activité, et excellent cavalier;
on dit qu’il montait à cheval sans le secours des étriers.
Il marcha contre les Oulâd-Saïd, les atteignit près de
Sedjoun, et leur fi t éprouver des pertes considérables.
Ah’med tira de grands services, pour faire respecter
son autorité, des cavaliers qu’il appela Zemasmïa;
c’était un corps de trois mille hommes
appelés auparavant Mouahdïa. Il obtint un fetoua(1)
des ouléma contre les Oulâd-Saïd, qu’il réduisit. Le
cheikh ErReça’ assure que toutes les fois que l’aïeul
de ce sultan était en guerre contre les Oulâd-Saïd, le
cheikh Abou-el-K’âcem-el-Berzili ne cessait de faire
des imprécations contre eux. J’ai entendu dire qu’il
provoqua contre eux et contre les Arabes rebelles un
fetoua d’extermination. S’il y a une différence entre
cette tribu maudite et les autres, c’est que celle dont
je parle est la pire(2).
_______________
1 Décision des jurisconsultes.
2 El-K’airouâni parle souvent de cette tribu dans des termes fort
LIVRE SIXIÈME. 287
Ben-Nadj publia un fetoua par lequel il établit
que non-seulement c’est un crime de vendre des armes
aux Arabes, mais qu’on doit même s’abstenir de
leur vendre des temak(1) et des rih’ïa. Le caractère
des Arabes, dit ce légiste, est partout le même et ne
changera jamais. Ils ne se plaisent qu’à faire le mal.
Cependant, les Taïcioun sont les pires de tous. Que
Dieu les confonde et les extermine !
El-Moula-Abou-’Omar-’Otman fut le prince qui
leur fi t le plus de mal. Il les refoula au Sud d’Ouad
Raz, et leur imposa la condition de ne pas dépasser
cette limite. Ils reparurent sous El-H’acen ; mais Dieu
arma contre eux le bras d’Ah’med.
Ah’med était juste et clément. Il ne souffrait pas
que rien prévalût contre les décisions des tribunaux ;
il était le premier à se montrer soumis à la loi : telle est
l’opinion qu’on a assez généralement de lui. Cependant
quelques personnes en jugent différemment. On
m’a raconté qu’un homme de Tunis avait l’habitude
de visiter le cheikh Sidi ben-K’âcem-Zellaïdji, pour
lequel il avait la plus grande vénération, et que là,
tous les vendredis, il voyait en songe le prophète, sur
qui soit le salut ! Ah’med, ayant été enterré dans cette
zaouïa, cet homme supprima ses visites, et ne revit
plus le prophète dans ses songes. Il en fut très-affecté,
et pria avec tant de ferveur, qu’enfi n le prophète lui
_______________
injurieux; elle en conserve une assez mauvaise réputation de nos
jours. Elle habite entre Souça et K’aïrouân.
1 Bottes de cavalier.
288 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
apparut. « Qui vous a empêché, lui dit-il, de continuer
à m’honorer de votre vue, ô prophète ? » — « Que
ne te rends-tu, comme à ton ordinaire, à la zaouïa du
cheikh ? » répondit le prophète. — « Je n’y vais plus,
reprit l’autre, depuis que ce tyran d’Ah’med a été
enterré près du cheikh Zellaïdji. » — « Il se conformait,
répliqua le prophète, à la loi que j’ai établie : je
t’engage à continuer tes visites au cheikh et à ne pas
négliger son voisin. Comprends donc qu’il a pratiqué
la justice, et que cela suffi t pour que Dieu lui ait fait
miséricorde. »
Il existait une étroite amitié entre Ah’med-
Solt’ân et Dragut-Pacha(1). Lorsque ce dernier entreprit
la guerre de Djerba, Ah’med lui envoya les
subsides nécessaires pour tout le temps du siège.
L’île de Djerba avait été prise par les chrétiens, qui
l’occupèrent six mois(2). Elle fut reconquise par ’Ali
_______________
1 Dragut était un renégat grec, que le métier de corsaire avait
élevé comme les Barberousse. Mettant à profi t les troubles qui agitaient
le royaume de Tunis, il se rendit maître de plusieurs positions
maritimes, et même, dans l’intérieur, la ville de K’aïrouân se donna
à lui. Il avait fait de Mohdia ou Africa la capitale de ce qu’on peut
appeler sa principauté. Les Espagnols lui enlevèrent cette place en
1551. L’année suivante, il s’établit à Tripoli, que les Turcs venaient de
conquérir sur l’ordre de Malte, auquel les Espagnols l’avaient cédée.
2 Cette expédition fut dirigée par le duc de Medina-Coeli, viceroi
de Sicile. L’armée chrétienne était destinée pourTripoli ; mais son
général crut devoir, au préalable, s’emparer de Djerba. Surpris dans les
eaux de cette île par la fl otte turque, il fut complètement battu et contraint
d’abandonner à elle-même la garnison du château. Cette forteresse,
commandée par Alvar de Souda, lit une défense héroïque; mais enfi n
LIVRE SIXIÈME. 289
Pacha, que Dragut y envoya. On doit se souvenir que
ce fut à cet ‘Ali qu’Ah’med envoya Abou-et-T’aïb,
lorsqu’il se trouvait à Tripoli, et que T’aïb alla avec
lui à Alger; on verra plus bas quel était le but de cette
mission. Ah’med donna beaucoup d’emplois aux Djanouciin,
cavaliers qu’il avait pris à son service après
une expédition qu’il fi t dans le Soudan. On assure
qu’il n’en agit ainsi que parce que les astrologues, en
qui il avait grande confi ance, lui avaient prédit que
son pays serait conquis par un peuple qui ne parlerait
pas arabe. Il croyait détourner l’effet de cette prédiction
en donnant les grandes charges à des étrangers.
Une autre fois, les astrologues lui ayant prédit que
le gouvernement devait passer entre les mains d’un
homme appelé ’Ali, et que cet homme serait la cause
de la ruine du pays, il donna le nom d’Ali à un de ses
euldj(1), et lui confi a la direction de l’administration,
toujours dans le même but, ce qui n’empêcha pas
l’accomplissement des arrêts divins.
Ah’med eut à soutenir plusieurs guerres contre
les Arabes. Il fut heureux plus d’une fois, les battit et
les dispersa ; il ne laissa pas non plus en repos les chrétiens
de H’alk’-el-Ouad, car il ne cessa de les harceler.
Un jour, il répandit le bruit qu’il allait faire une incursion
dans l’intérieur de l’Afrique ; il partit en effet
_______________
les Turcs en devinrent maîtres. On voit encore à Djerba un monument
élevé avec les ossements des chrétiens qui périrent dans ce désastre.
Ce trophée funèbre rappelle celui de Morat.
1 Renégats.
290 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
avec mille cavaliers, qui portaient chacun un fantassin
en croupe. Lorsqu’il fut arrivé à Mât’er(1), il revint, par
un autre chemin, à Ma’lk’a, où il s’embusqua avec
sa troupe, après avoir envoyé quelques cavaliers en
escarmouche contre H’alk’-el-Ouad. Les chrétiens,
instruits par leurs medjarmin(2), de la direction que le
sultan avait prise ostensiblement, étaient sans inquiétudes
de ce côté. Ils coururent sus à ces cavaliers, qui
les attirèrent jusqu’auprès d’El-Kedra. Ah’med, les
voyant loin du fort, s’y porta avec ses troupes et arriva
si à l’improviste, que ceux qui y étaient restés n’eurent
pas même le temps de fermer la porte devant laquelle
il se présenta. Ses astrologues lui avaient dit que le salut
du pays tenait à la prise de ce fort. Cependant il ne
sut pas profi ter de la circonstance, et, au lieu de pousser
jusqu’au bout ses avantages, il se mit sur les traces
des chrétiens qui poursuivaient les cavaliers dont nous
avons parlé plus haut, et en tua un assez bon nombre.
Les chrétiens de H’alk’-el-Ouad avaient pris l’habitude
de prélever sur les Tunisiens un véritable impôt
en laine et en chaux. Lorsqu’on satisfaisait à leurs demandes,
tout allait bien ; autrement ils harcelaient les
Tunisiens par terre et par mer : par terre, guidés par les
renseignements que leur fournissaient leurs espions,
ils faisaient, des incursions dans la campagne de Tunis
; par mer, ils envoyaient sur le lac des chaloupes
_______________
1 Ville située au Sud du lac de Bizerte.
2 Mot à mot, leurs « pécheurs, » c’est-à-dire les Arabes qui
s’étaient mis à leur solde, et qui, en cela, péchaient contre leur religion.
LIVRE SIXIÈME. 291
canonnières qui foudroyaient la ville. Cet état de choses
était intolérable pour les musulmans. D’un autre
côté, lorsque le sultan Ah’med voulait tenter quelque
attaque contre les chrétiens de H’alk’-el-Ouad, ceuxci
en étaient prévenus par leurs espions et déjouaient
ses projets. Les enfants eux-mêmes eurent à souffrir
de cet état permanent de guerre, car leurs parents les
forçaient, par de mauvais traitements, à apprendre
à lancer des pierres, afi n de les rendre capables de
combattre, au besoin, l’ennemi. Ces guerres et ces
fatigues durèrent jusqu’à ce qu’il plut à Dieu de nous
envoyer les osmanlis. Faisons des voeux pour que le
Tout-Puissant les conserve, et continue à les opposer
aux infi dèles, qui ont déjà tant fait de mal à Tunis. On
verra plus tard comment Dieu exerça sa miséricorde
envers ses serviteurs.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur l’administration
d’Ah’med-Solt’ân, mais je pense que j’en ai dit
assez pour le moment. Le règne de ce prince fut long,
et marqué par des actes de justice. Ses sujets jouirent
des fruits de sa clémence et de sa bonté, jusqu’au moment
où les décrets de Dieu s’accomplirent et amenèrent
des changements qu’il n’était donné à aucun
mortel d’empêcher. On dit qu’Abou-et-T’aïb avait
toujours nourri des pensées de trahison contre le sultan,
et que celui-ci, qui le soupçonna, fi nit par éprouver
pour lui beaucoup de répugnance. Un jour Et-T’aïb
entra chez Ah’med, et le trouva pensif, Il chercha à le
distraire, mais le sultan lui dit alors : « Je pense à’Ali.
292 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
s’il quittait l’Ouest dans ce moment, et qu’il marchât
contre moi, même avec peu de troupes, je ne pourrais
aller à sa rencontre, tant je suis faible. » Et-T’aïb, quoique
charmé, au fond du coeur, de connaître les craintes
secrètes du sultan, chercha à le tranquilliser ; mais, en
le quittant, il se rendit chez lui, et écrivit à ’Ali, pacha
d’Alger, pour l’engager à mettre les circonstances à
profi t et à marcher incontinent sur Tunis.
Il existait entre Ah’med et’Ali-Pacha une vieille
haine qui datait de l’époque où celui-ci s’était établi
à Tripoli ; ce fut pour cela qu’Ah’med lui envoya,
depuis, Et-T’aïb, afi n de tâcher d’opérer un rapprochement
entre eux.
Lorsque ’Ali-Pacha eut reçu la lettre de son confi
dent, il ne songea plus qu’à se mettre en campagne.
Il réunit bientôt une grande armée, et partit. Sept mille
Arabes d’Amraoua, de Guerfa at de Soued se joignirent
à lui. A la nouvelle de sa marche, Ah’med sortit de
Tunis et se porta en avant. La rencontre eut lieu près
de Bêdja. Ah’med avait avec lui les Zemasmia et seize
cents Arabes nomades : ces forces étaient insuffi santes
; aussi fut-il battu et poursuivi jusqu’à l’Ouad-Medjerda.
Ce fl euve était alors débordé, de sorte qu’Ali ne
put le franchir dans le moment. Il fallut qu’il envoyât
chercher à Benzert des poutres et des planches pour
construire un pont. Lorsqu’il eut traversé le fl euve
sur ce pont, il suivit les traces de son ennemi, et l’atteignit
près de Sidi-’Ali-el-H’at’t’âb. On dit qu’une
autre rencontre eut lieu entre eux près de Sidi-’AbdLIVRE
SIXIEME. 293
et-Ou-hab. Ah’med, privé de tout moyen de résistance,
rentra à Tunis. Une grande partie de ses troupes avait
passé à l’ennemi, et le reste le voyait approcher avec
indifférence. Une nuit, il quitta sa demeure, se dirigea
sur le marché dit Bâb-es-Souk’, et de là chez Sidi-
’Ali-el-Menni (ce cheikh vivait encore à cette époque).
Il pénétra dans la maison et s’assit en face de la
porte d’entrée. Le cheikh était absent pour le moment.
Lorsqu’il revint, il s’arrêta sur le seuil de la porte en
appuyant ses mains sur les deux montants, et s’écria :
Ah’med ! — C’est moi, seigneur, dit le sultan. — C’est
toi, reprit le cheikh ; eh bien, dis : O maître du monde,
tu donnes et ôtes le pouvoir à qui il te plaît. »
A ces paroles, Ah’med comprit que ses affaires
étaient perdues. Il sortit de chez le cheikh, retourna à
la k’as’ba, prit ce qu’il avait de plus précieux, réunit
quelques membres de sa famille, et profi ta de la nuit
pour quitter la ville. Des Arabes et quelques habitants
de Tunis le poursuivirent et lui enlevèrent une partie
de ses richesses, qu’il emportait. Il prit d’abord, avec
le peu de monde qui l’accompagnait, le chemin de
Râdes, puis il rabattit sur Bridja, traversa la mer et
gagna H’alk’-el-Ouad. La mer n’était pas aussi profonde
de ce côté qu’elle l’est de nos jours. Arrivé au
fort, Ah’med frappa à la porte. Les sentinelles I’entendirent
et donnèrent avis de son arrivée à leur chef.
Ce dernier, après avoir reconnu les fugitifs du haut du
rempart, fi t ouvrir la porte. Ah’med entra, et respira
plus à l’aise en se sentant en lieu de sûreté.
294 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Sa fuite mettait les Tunisiens dans l’impossibilité
de résister à ‘Ali-Pacha ; ils ouvrirent donc leurs
portes, et ’Ali-Pacha entra. Le lendemain il s’installa
à la k’as’ba. C’était en 977. Il fi t publier une proclamation
rassurante pour les habitants, qui se portèrent
chez lui et le saluèrent sultan.
Le surlendemain les Zemasmia, tant ceux qui
avaient d’abord abandonné Ah’med, que ceux qui ne le
fi rent qu’à la dernière extrémité, se réunirent et délibérèrent
sur ce qu’ils avaient à faire dans les circonstances
oit ils se trouvaient. Les uns voulaient abandonner
la ville, les autres pensaient qu’il valait mieux sonder
les dispositions des Turcs à leur égard : ce dernier avis
l’emporta. Ils se rendirent donc à la k’asba et dirent à
‘Ali que, pendant tout le règne précédent, ils avaient
servi ; qu’ils avaient combattu sous les ordres d’Ah’med
autant qu’ils l’avaient pu ; que, s’il voulait les conserver,
il en était le maître ; qu’autrement il n’avait qu’à
les licencier; que la terre était grande, et leur offrirait
d’autres ressources. ‘Ali prit l’avis de ses Turcs, et il fut
convenu qu’on les conserverait. En conséquence, le pacha
leur dit : « Oui, vous avez bien servi votre sultan ;
je n’ai aucun reproche à vous faire ; et, puisque vous
avez fait votre devoir, vous serez des nôtres. » Depuis,
ce corps porta le nom de Djem’at-et-Turk.
Abou-T’aïb, que le lecteur ne doit pas avoir
oublié, mit les Turcs au courant des ressources du pays.
Il voulut s’emparer de l’administration, que ceux-ci
ne pouvaient. connaître aussi bien que lui. Ensuite il
LIVRE SIXIÈME. 295
pensait qu’on ne pouvait lui refuser un rang élevé
dans le nouvel ordre de choses, puisqu’il était, la cause
première de la venue des Turcs, et qu’il les avait
aidés plus que personne. Mais il fut trompé dans ses
espérances, car les Turcs s’empressèrent de lui couper
la tête.
Lorsque le pays fut remis de la secousse qu’il avait
éprouvée ,’Ali-Solt’ân retourna à Alger, après avoir
confi é le gouvernement de Tunis au k’âïd Ramad’ân, à
qui il laissa huit cents Turcs et autant de zouaoua(1).
J’ai omis de dire qu’Ah’med avait sous ses ordres
un corps de quatre cents Turcs, lorsqu’il tenta
de s’opposer à la marche des conquérants. Il dit à ces
soldats que, comme ils étaient de la même nation que
ceux d’Ali, son intention n’était pas de les faire battre
contre leurs compatriotes. Les Turcs d’Ah’med répondirent
qu’ils s’étaient engagés à son service pour
combattre qui que ce fût. Mais ce prince fi t semblant
de ne pas avoir entendu et les envoya à Souça. Ils y
restèrent jusqu’à la fi n des événements que je viens
de raconter, puis ils se rendirent à Tunis.
Les Turcs restèrent trois ans à Tunis, tantôt assiégés
par les Arabes du côté de terre, et tantôt bloqués
par les chrétiens de H’alk’-el-Ouad du côté de la mer.
En 980, parut une fl otte envoyée par l’empereur, à la
_______________
1 C’est le nom que les puissances barbaresques donnent aux
Kabiles qui s’enrôlent à leur service, et c’est aussi celui d’une des
plus puissantes tribus de ces montagnards. Nous en avons fait le mot
zouaves, qui désigne un des corps de l’armée d’Afrique.
296 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
demande du sultan Ah’med, qui avait prodigué l’or
pour l’obtenir. Lorsque cette fl otte eut débarqué à
H’alk’-el-Ouad les troupes qu’elle portait, le général
qui les commandait(1) communiqua à Ah’med une lettre
de son souverain, où étaient énumérées les conditions
qu’il lui imposait. Celui-ci ne voulut pas y souscrire.
« Vous n’avez que faire de la ville, dit-il; quant à l’argent,
je vous en donnerai. » Le général lui fi t observer
que , s’il n’acceptait pas les conditions dont il venait
de lui donner connaissance, il trouverait quelqu’un
de plus accommodant. Ah’med tint bon ; et son frère
Moh’ammed, s’étant montré plus traitable, souscrivit
aux conditions, et fut mis à terre. Ah’med se retira en
Sicile et habita Palerme jusqu’à sa mort. Son corps fut
transporté à Tunis et enterré dans la zaouïa du cheikh
Ez-Zellaïdji, après être resté trois jours étendu sans
sépulture, en attendant qu’on en permit l’inhumation,
ce qu’on ne s’empressa pas de faire dans la crainte
qu’il ne fût pas véritablement mort.

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