GOUVERNEMENT D’ABD-ALLAH-MOH’AMMED-
EL-MESTAMER
El-Moula-Abou-’Abd-Allah-Moh’ammedben-
el-Moula-Abou-Zakaria-ben-el-Moula-Abou-
Moh’ammed-’Abd-el-Ouah’ed-ben-Abou-Bekr-benel-
Moula-Abou-H’afez-’Omar fut proclamé dans la
soirée où mourut sort père, c’est-à-dire le 29 djoumâdel-
akher 647. Il était alors âgé de vingt-deux ans. Sa
mère s’appelait H’atef. Elle avait été esclave de son
père. Elle fi t construire la mosquée et l’école publique
de Touafi k. Il ne reste plus de vestiges de l’école qui
était en face de la zaouia du cheikh Ez-Zalidj.
En 648, ’Abd-Allah fi t construire une tribune
dans la mosquée des Mouah’eddin. Dans la même année,
on construisit un aqueduc à l’Est de la mosquée
de l’Olivier. En 651, le dôme du djelous, ainsi que le
chemin qui conduit à Râs-et-Tâbia, furent achevés.
Sous ce règne les Juifs eurent beaucoup à souffrir. On
leur fi t éprouver des avanies sans nombre.
En 652, les Beni-Merin de Fès reconnurent la
suzeraineté du prince de Tunis, et ordonnèrent que
les prières publiques seraient faites en son nom. En
657, les chefs de la Mecque lui envoyèrent également
leur soumission, dont fut porteur ’Abd-el-H’ak-ben-
Sebouaïn. Elle fut lue en public à Tunis(1). Il prit dès
_______________
1 Le khalifat de Bagdad ayant été détruit par les Tartares, les
chérifs de la Mecque crurent devoir reconnaître pour khalife le prince
de Tunis, qui leur parut être le souverain orthodoxe le plus puissant de
l’époque. On trouvera dans l’épilogue de nouveaux détails à ce sujet.
LIVRE SIXIÈME. 225
lors le titre d’êmir-el-moumenin et le surnom de
Mestamer-Billah. Auparavant il ne prenait que celui
d’émir simplement.
Abou-’Abd-Allah-ben-Brahim el-Medaoui fut
nommé par lui k’âd’i de Tunis. C’était un savant illustre.
El-Mestamer disait à propos de cette nomination :
« Dieu ne me fera pas rendre compte de mon administration,
puisque j’ai donné à mes sujets un tel k’âd’i.»
En 666, El-Mestamer fi t achever les aqueducs
qui, anciennement, conduisaient l’eau à Carthage.
La prise d’eau était aux sources de Zar’ouân. Une
portion fut dirigée vers la mosquée de l’Olivier, et le
reste vers le jardin d’Abou-Fah’r, connu de nos jours
sous le nom de Battem. Mais cet ouvrage est détruit
maintenant ; il n’en reste plus aucune trace. Dans la
même année, El-Mestamer marcha contre les Beni-
Riah’. Il fi t saisir et mettre à mort plusieurs de leurs
chefs, dont les têtes furent portées à Tunis, au bout
des lances des soldats.
Dans le mois de zil-k’ada, les Français débarquèrent
une armée considérable composée d’infanterie et
de cavalerie sur les côtes de Tunis(1). Il y eut, entre les
musulmans et eux, plusieurs combats qui coûtèrent la
vie à beaucoup de monde de part et d’autre. Ils restèrent
quatre mois et dix jours sur le territoire tunisien.
Le 10 moh’arrem 669, leur chef mourut de mort naturelle,
dit-on. La peste et les autres maladies éclaircirent
_______________
1 Il est peut-être inutile de dire qu’il s’agit ici de l’expédition
de saint Louis.
226 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
leurs rangs. Ils négocièrent alors pour la paix. El-
Mestamer consentit à leur accorder une trêve de
quinze ans et à leur payer une contribution de onze
cents quintaux d’argent, à condition qu’ils ne débarqueraient
leurs troupes sur aucun autre point du
territoire musulman, mais qu’ils retourneraient dans
leur pays. Le khalife ne combattit pas ses ennemis en
personne; il se contenta de diriger sans cesse de nouvelles
troupes contre eux.
Voici ce qu’on raconte des causes qui conduisirent
les Français en Afrique. Un jour on parlait
d’eux devant El-Mestamer. Ce prince affecta de les
dédaigner, et dit en montrant les Turcs qui étaient à
son service : « Voilà ceux qui ont fait leurs guerriers
prisonniers, et qui ne les ont relâchés que moyennant
rançon ; ainsi qu’ai-je à craindre d’eux ? » Ces paroles
étant arrivées aux oreilles des Français, ils en furent
indignés et se préparèrent à la guerre. El-Mestamer,
ayant été informé que la chose avait été prise au sérieux,
voulut s’excuser ; mais les Français n’écoutèrent
pas, et maltraitèrent même son envoyé(1). Ils se
portèrent ensuite sur Tunis, où il leur arriva ce que je
viens de raconter.
________________
1 El-Mak’rizi dit de plus que le roi de Tunis envoya au roi
de France quatre-vingt mille pièces d’or pour détourner la guerre ;
que celui-ci les prit, et n’en marcha pas moins sur Tunis. C’est une
assertion calomnieuse que dément le caractère bien connu de saint
Louis. Il n’y eut d’autre argent donné que celui qui était destiné à
payer les frais de la guerre, d’après le traité de paix conclu après la
mort du roi.
LIVRE SIXIÈME. 227
Une circonstance assez remarquable de cette
expédition mérite d’être rapportée. Lorsque les Français
se présentèrent devant Tunis, un poète adressa à
leur chef les vers suivants :
Français, cette ville est la sueur de l’Égypte ;
Prépare-toi à tout ce qui peut t’y arriver de malheureux.
Cette fois la maison de Lok’man sera un tombeau(1),
Et tes gardiens seront Menk’or et Menakir(2).
Cette prophétie s’accomplit. Le chef des Français
mourut et fut enterré à Ma’lk’a.
Un autre poète, dans une pièce de vers dont celle-
ci n’est qu’une imitation, fait allusion à ce que les
Français avaient précédemment éprouvé dans leur
campagne d’Égypte. Je vais en rapporter un passage
plus bas ; mais, pour en bien faire comprendre le
sens, il convient de remonter à l’année 647.
A cette époque, les Français fi rent une descente
à Damiette. Ils s’en emparèrent et y restèrent neuf
mois. C’était du temps du sultan Aïoub. Dieu permit
ensuite que leur chef et plusieurs de ses offi ciers tombassent
au pouvoir des musulmans. Ce chef fut placé
sur un chameau, la tête tournée vers le dos de l’animal,
et on le promena ainsi au milieu des assistants.
Après qu’on lui eut fait subir cette humiliation, on
l’enferma dans la maison de Lok’man, et on lui donna
pour geôlier un eunuque appelé Sbiah’. Il se racheta
_______________
1 Voir ce qui est dit ci-après de ce Lok’man.
2 Les anges de la mort.
228 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
ensuite au prix de quinze quintaux d’or, et jura qu’il
ne ferait plus la guerre aux musulmans. Mais, à peine
rentré chez lui, il oublia ses serments, rassembla de
nouvelles troupes et se dirigea une seconde fois sur
l’Égypte. Le souverain de ce pays lui adressa une
lettre que composa K’amar-ed-Din ben-Matrouch, et
qui contenait la pièce de vers dont je viens de parler.
Lorsque le messager chargé de cette lettre fut
en présence du chef ennemi, celui-ci l’invita à s’asseoir
; mais il n’en fi t rien. « Voici, lui dit-il, ce que
mon maître m’a chargé de vous communiquer. Je
vous rapporterai ses propres paroles ; il m’a dit :
Dis au chef des Français que, s’il porte ses pas vers
moi,
J’aurai de fort raisonnables choses à lui dire en belle
poésie :
Il veut s’emparer de l’Égypte ;
Il croit donc que nous sommes sans coeur.
Il vient ici pour venger sa défaite et ravager notre pays.
Eh bien ! qu’il sache que la maison de Lok’man existe
encore,
Que les fers sont tout prêts, et que le geôlier est toujours
l’eunuque Sbiah’.
Cette pièce de vers est très-longue, El-Mak’rizi(1)
nous l’a conservée en entier. Ben-ech-Chemma en a
_______________
1 Nous avons déjà parlé de cet auteur dans une note du livre
II. Nous ajouterons ici que M. Langlès a publié un résumé de son
ouvrage sur l’Égypte dans le tome IV des Extraits et Notices des manuscrits
de la Bibliothèque royale.
LIVRE SIXIÈME. 229
transcrit quelques stances. Elle se trouve aussi dans
d’autres ouvrages.
Lorsque le chef des chrétiens l’eut entendue , il
renonça à son projet. En s’en retournant il voulut décharger
sa mauvaise humeur sur Tunis, mais il échoua
dans cette entreprise. Il avait aussi pour but de s’emparer
des richesses accumulées par Moula-Abou-Zakaria,
et augmentées par son fi ls. Au reste, elles furent
toutes absorbées par les besoins de cette guerre.
El-Mestamer-Billah mourut le 11 zil-h’adja 675
à l’âge de cinquante ans, après un règne de vingthuit
ans, cinq mois et onze jours. Son fi ls El-Moula-
AbouZakaria-Iah’ia lui succéda et se démit du pouvoir
suprême comme nous allons le voir.
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