Tuesday, 7 July 2009

LIVRE PREMIER: DESCRIPTION DE TUNIS

HISTOIRE
DE
L’AFRIQUE.
LIVRE PREMIER.
DESCRIPTION DE TUNIS.
Ben-ech-Chemma prétend que Tunis est
d’origine musulmane, et qu’elle fut bâtie vers l’an
80 de l’hégire. Il ajoute que lorsque Abou-Dja’farel-’
Abbâci, surnommé El-Mans’our, en parlait avec
les offi ciers que lui envoyait, de temps à autre, le
gouverneur de l’Afrique, il l’appelait toujours la
rivale de K’aïrouân. C’était en faire un bel éloge.
Aujourd’hui, continue le même auteur, elle peut
passer pour la principale et la plus belle ville de
l’Afrique. Elle fut le siége des rois de la dynastie des
Beni-H’afez. Elle reçut des émigrés de l’Espagne, du
Mor’reb et d’autres pays. Elle prit bientôt un grand
accroissement de population, car chacun aurait voulu
habiter ce beau séjour. De magnifi ques jardins y furent
plantés, et des milliers d’édifi ces s’y élevèrent.
2 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Tunis est à dix milles de Carthage. Les jardins
situés entre cette ville et la mer étaient très-fertiles,
bien arrosés et abondants en fruits exquis. La mer a,
depuis, couvert ce terrain. Les géographes placent Tunis
dans la deuxième division du troisième climat(1).
Ils assurent qu’elle portait anciennement le nom de
T’archîch, qu’elle n’eut celui de Tunis qu’après que
les musulmans s’y furent établis. Elle est, disent-ils,
bâtie sur un promontoire, à l’extrémité d’un étang,
ouvrage des hommes, et communiquant avec la mer
par un canal dont l’entrée n’est qu’à trois milles de
Carthage. L’étendue qu’ils donnent à Tunis est de six
milles dans un sens, et de huit milles dans l’autre.
Ben-ech-Chemma attribue vingt-quatre mille
dra’(2) de circonférence au mur d’enceinte de Tunis. Il
fait l’éloge de la grande mosquée de cette ville, dont
le minaret a vue sur la mer, et dit qu’elle fut élevée par
‘Abd-Allah-ben-el-H’edjab, en l’année 114, ainsi que
le chantier de construction où il fi t arriver la mer.
Quant à moi, je trouve que les géographes ont raison
dans ce qu’ils disent de l’ancienneté de Tunis. Cette
question a été débattue avant moi et me paraît complètement
éclaircie. Nous avons des auteurs qui nous donnent
des détails sur la prise de possession de cette ville
par les musulmans. Ben-ech-Chemma a également
_______________
1 Les géographes arabes partagent la terre en zones, qu’ils appellent
climats, et chaque climat en dix parties ; ils comptent sept zones de l’équateur
au pôle.
2 Le dra’ est une mesure qui vaut environ un demi-mètre. C’est la
coudée
LIVRE PREMIER. 3
raison lorsqu’il dit que l’étang actuel était autrefois
un terrain couvert de jardins. Ce qui le prouve ce
sont les puits qu’on y trouve, et où sont sans doute
tombés bien des pêcheurs. Aujourd’hui ils connaissent
les endroits dangereux et les évitent. Les travaux
qui ont amené la formation de cet étang n’ont pu être
faits que par les musulmans, et après la destruction
de Carthage, qui était sur la mer, et d’ailleurs trop
éloignée pour que l’étang pût lui être utile.
Ben-ech-Chemma, tout en disant que Tunis est
d’origine musulmane, ne dit pas quel est le prince qui
en fi t construire les remparts. Les Tunisiens assurent
que ce fut le cheikh Sidi-Mah’rez, qui vivait au commencement
du Ve siècle de l’hégire. Ce cheikh les
fi t peut-être réparer, après les funestes événements
qui se passèrent à Tunis, en 316, lorsqu’Abou-Izîd,
homme sans retenue ni religion, dévasta l’Afrique,
et enleva de Tunis, femmes, enfants, esclaves, bêtes,
marchandises, argent, etc. et environ douze mille jarres
d’huile. Je donnerai plus tard des détails sur ces
événements(1). Ben-ech-Chemma ne dit pas non plus
qui bâtit la k’as’ba. Il avance seulement, en parlant
d’Abdel-Ouâh’ed, qu’il y demeura à son arrivée à Tunis.
Ce qui prouve que la fondation de la k’as’ba est
antérieure aux Beni-H’afez. Peut-être fut-elle bâtie
aux temps des Beni-Ar’lâb, comme on le verra plus
tard. Les khalifes y demeurèrent. Les Beni-Khorsân
_______________
1 Dans le livre IV.
4 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
taient aussi lorsqu’ils secouèrent le joug des Beni-
Bades(1).
Je suis cependant porté à croire qu’il s’agit ici
d’une autre k’as’ba que celle qui existe actuellement,
et que cette dernière fut bâtie par les Beni-H’afez,
ainsi que nous le verrons plus loin. La mosquée et le
chantier ne furent point construits par ‘Abd-Allahben-
el-H’edjab, comme l’avance Ben-ech-Chemma.
‘Abd-Allah fut envoyé en Afrique, en 110, par
H’achem-ben-’Abd-el-Mâlek-ben-Merouân, khalife
d’Orient. Il fi t sortir El-Mustenir de prison et l’envoya
à Tunis(2).
Au reste, El-Bekri(3) dit, comme l’auteur que je
viens de citer, que ce fut ‘Abd-Allah-ben-el-H’edjab
qui fi t ces constructions, et que le pourtour de Tunis est
de vingt-quatre mille dra’. Il ajoute qu’elle portait anciennement
le nom de T’archîch, et, la mer qui baigne
ces parages, celui de Râdes, ainsi que le port. Il dit de
plus que ce fut H’acen-ben-No’mân qui en prit possession.
D’autres écrivains assurent que cet honneur
revient à Zouhir-ben-Kîs-el-Bâloui. Il y a beaucoup
________________
1 Bades, émir de la dynastie des Zeïrites, ou émirs Senhadja. On
parle de cette révolte dans le livre V.
2 Ce Mustenir avait été malheureux dans une expédition qu’il fi t en
Sicile par ordre du prédécesseur d’Abd-Allah, qui l’en punit par la prison
; il rentra en faveur sous ‘Abd-Allah, qui le nomma gouverneur de Tunis.
Cet événement est rapporté en détail dans le livre III.
3 Abou-’Obaïd-el-Bekri, célèbre géographe. Ce qu’il a écrit sur
l’Afrique a été traduit et publié par M. E. Quatremère, dans le tome XII
des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale
LIVRE PREMIER. 5
de contradictions dans tout ce qu’on a dit sur Tunis.
Prétendre, avec quelques-uns, qu’elle a été bâtie sous
les Beni-O’mmîa, et prise par H’acen ou Zouhir, serait,
inexact. Zouhir gouvernait, vers l’an 67 de l’hégire, et
H’acen, vers l’an 77. Tunis n’aurait été bâtie qu’en 80
; elle ne peut donc avoir été prise avant cette époque.
Il est certain que ce n’est que postérieurement à cette
année qu’on aperçoit, dans l’histoire, des preuves de
la présence des musulmans à Tunis, qu’ils y choisirent
des emplacements et y bâtirent des maisons. Avant ce
temps, aucun musulman n’y avait pénétré. On n’en
attribue la fondation aux Beni-O’mmîa que parce que
ce fut sous eux que ces événements se passèrent. Au
reste, il est vrai que Ben-ech-Chemma devait connaître
mieux que moi l’histoire de son pays.
El-Bekri dit que dans le jardin, transformé en
étang, qui est près de Tunis, lequel a vingt-quatre
milles de circonférence et qui baigne le pied de la
montagne d’Abi-’Omar, il a remarqué les ruines d’un
ancien château, situées dans la petite-île, de deux milles
de circuit, qu’on appelle Chekli (1), et qui produit
de la soude. Maintenant il existe encore un château en
cet endroit, mais qui est d’une origine postérieure à
celui dont parlent El-Bekri et d’autres auteurs. Cette
forteresse fut d’abord construite par les chrétiens, au
commencement de l’an de l’hégire 940. Elle fut prise
par les Turcs, comme on le verra; depuis, elle tomba
en ruines, et il n’en resta que de faibles traces. H’adji
_______________
1 C’est dans cette île qu’est établi actuellement le lazaret de Tunis.
6 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
Mous’t’afa, dey, la releva en 1070. De nos jours elle
n’est pas occupée.
Tunis, poursuit Ben-ech-Chemma, est une ville
d’arts et de sciences, à dix milles de laquelle coule
une rivière que l’on nomme Medjerda, dont les eaux
endurcissent le coeur de ceux qui en boivent. Elle fut
appelée Tunis, parce que, dans les premiers temps
que les musulmans arrivèrent en Afrique, ceux d’entre
eux qui passaient près du clocher de T’archîch,
s’arrêtaient à converser avec un moine qui venait
leur tenir compagnie pendant leur repos. Depuis, en
parlant de cet endroit, ils disaient : le lieu qui tient
compagnie (touannes)(1), et de là le nom de Tunis. Au
dire de Ben-ech-Chebbat, un olivier isolé se trouvait
au lieu où a été bâtie la mosquée. On disait également
de cet olivier : «l’olivier qui tient compagnie.» La
mosquée prit le nom de mosquée de l’Olivier.
D’autres auteurs ont écrit que le moine dont
nous venons de parler apportait ordinairement aux
Arabes qui faisaient halte près de T’archîch, un mets
composé de ces grains que l’on nomme dechîcha. Les
Tunisiens en ont pris la coutume, au commencement
de chaque année, de manger le dechîcha. Ces mêmes
Arabes remarquèrent un lieu que le moine avait entouré
de ronces, et ils lui demandèrent ce que cela
pouvait être. Il leur répondit qu’il avait vu souvent
jaillir de ce lieu une brillante lumière, et que, pensant
_______________
1 Du verbe arabe ouanès, qui signifi e tenir compagnie, distraire,
occuper le temps d’une manière agréable
LIVRE PREMIER. 7
que quelque objet saint s’y trouvait, il l’avait entouré
de ronces, pour empêcher les chiens d’aller le profaner.
Les Arabes s’empressèrent alors d’y faire leurs
prières. Depuis, la chaire de la mosquée a été établie
en cet endroit même qui a été ainsi consacré à la religion.
Si ce fait est vrai, nul doute que le lieu ne soit
saint et béni. La prière ne peut y être que méritoire,
puisque, dès le principe, nos aïeux le sanctifi èrent en
y invoquant Dieu.
El-Bekri dit qu’un fossé fortifi é entourait Tunis,
et que cette ville avait cinq portes. Ben-ech-Chebbat
assure que, de son temps, il y en avait dix, y compris
celle de la k’as’ba; aujourd’hui il y en a sept. La
k’as’ba a une porte secrète, ordinairement fermée.
Plusieurs auteurs donnent jusqu’à cinq noms à
Tunis, savoir :
T’archîch, qui est son ancien nom ;
Tunis, nom imposé par les conquérants, et dont
l’étymologie a été expliquée ;
El-H’adra (la présente), parce que les rois de la
dynastie des Beni-H’afez y demeuraient ;
El-Khad’ra (la verte), à cause du grand nombre
d’oliviers qui s’y trouvent et dont le feuillage se conserve
en hiver comme en été. C’est un arbre béni,
qui produit plus que tout autre. Il est une source de
richesse. La verdure est en général prise comme synonyme
d’opulence ; Tunis étant riche en oliviers, a
pris le nom de la Verte ;
Et enfi n, Djerdjet-el-’A’lîa (le haut escalier) ; les uns
8 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
disent qu’elle a été ainsi surnommée à cause de la
grande mosquée ; d’autres disent que c’est à cause
de sa haute renommée et de sa prépondérance sur les
villes d’Afrique.
J’ai su, d’une personne bien informée,
qu’Ah’med, sultan de Maroc, ayant envoyé son serviteur
Mah’moud-Pacha, à la tête d’une armée, dans
le Soudan, pour soumettre ce pays, celui-ci prit Timbektou
et fi t reconnaître à cette contrée la souveraineté
de son maître. Le cheikh Ah’med-Abou-el-’Abbês,
connu sous le nom de Bâba, était, à cette époque,
l’homme le plus instruit du pays. Il demanda à ses
concitoyens quel était ce prince dont ils venaient de
reconnaître la souveraineté. « C’est, lui répondirentils,
le sultan de Maroc. » — « Je ne connais d’autre
sultan en Occident, leur répliqua-t-il, que celui de
Tunis. » On voit que ce savant connaissait Tunis et
son histoire, quoiqu’il fût plus près de Maroc que de
Tunis, Tunis, dont cette simple phrase fait l’éloge.
Pour en revenir à Ben-ech-Chebbat, il vante la
beauté de la mosquée, l’élégance et la hauteur de son
minaret qui est telle, dit-il, que du sommet on peut
voir l’intérieur des maisons de la ville. On y arrive,
du côté de l’Est, par un perron de douze marches.
Cet auteur sait sans doute à quoi s’en tenir sur ce fait,
mais il ne dit pas qui a bâti la mosquée. D’autres écrivains
ont avancé, comme je l’ai déjà dit, que c’était
’Abd-Allah-ben-el-H’edjab. Peut-être cet émir ne fi til
qu’en jeter les fondements. Ben-Nâdji prétend. que
LIVRE PREMIER. 9
ce fut Zïâdet-Allah-ben-el-Ar’lâb qui fi t construire
la mosquée de l’Olivier, ainsi que les remparts et la
k’as’ba. Il est à croire, en effet, que cet édifi ce s’éleva
sous la domination des Ar’labites, car on lit l’inscription
suivante sur les parois du dôme, au-dessus de la
chaire : « Emir-el-moumenîn El-Mesta’ïn-Billah-el-
’Abbâci, année 250. » On agrandit ensuite la mosquée,
comme on le fi t du temps des Beni-H’afez.
Voici à peu près la description que fait Benech-
Chebbat, de Tunis, Cette ville renferme, dit-il,
un grand nombre de rues, de spacieux fondouk’(1), et
quinze maisons de bains. Les portes des maisons sont
en général en arc de cercle, et construites du marbre
le plus beau. Il s’y fait un commerce très-étendu. Sa
poterie est en renom. Les pots à eau, qu’on y fabrique,
sont très-blancs et si minces qu’on voit presque
le jour à travers. Aucun pays ne peut lutter avec Tunis
dans ce genre d’industrie. On peut dire que Tunis est
la plus belle ville de l’Afrique. C’est le berceau des
arts et des sciences ; aussi fournit-elle des k’âd’i aux
autres pays. Ses fruits sont aussi délicieux au goût
que ses campagnes sont belles à la vue.
Que Dieu fasse miséricorde à Ben-ech-Chebbat;
mais s’il eût vécu de notre temps, s’il eût vu le
nombre immense des jardins de Tunis, la variété et
la bonne qualité de leurs fruits, il n’aurait pu en faire
la description. Dieu en est témoin, nul canton sur la
terre n’offre de pareilles richesses. Les Égyptiens
________________
1 Caravansérails.
10 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
s’enorgueillissent de leur pays ; Tunis est, sous tous
les rapports, la soeur de l’Égypte. Ce qui prouve la
fécondité de son sol, c’est qu’en automne il entre en
ville plus de mille charges de raisins par jour, sans
compter les charges de melons, fi gues et autres fruits.
Le chef des employés aux portes m’a assuré qu’en
1061 il avait tenu compte des charges de raisins qui
s’étaient vendues pour faire du vin, non compris le raisin
vendu pour d’autres usages ; le nombre s’en était
élevé à soixante mille. Maintenant qu’on juge. Les
maisons de bains, qui y étaient au nombre de quinze,
sont actuellement au nombre de quarante. Quant à la
poterie, c’est la moindre branche de son industrie.
L’auteur de l’Aktebas-en-Nouar dit que Tunis,
ville d’Afrique, est à quatre journées de marche de
K’aïrouân; qu’elle fut bâtie par les Beni-O’mmîa, et
que la ville ancienne qui l’avoisine, dont les Romains
étaient les maîtres, se nommait Carthage. Il compte,
parmi les savants à qui elle donna le jour, ’Ali-Abouel-
H’acen-ben-Zïâd-et-Tounci. Ce personnage illustre
avait entendu la lecture d’El-Mouatta de la bouche
de son propre auteur, Mâlek. Sahnoun, autre savant,
qui mourut cinq ans après Mâlek, ne dut sa science
qu’à l’étude de cet ouvrage. Sahnoun fut enterré près
de la porte dite Menâra.
Le savant et pieux Cheikh-Mah’rez-ben-Khalf
était de Tunis; il y mourut et fut enterré également dans
sa maison, derrière la porte dite Souîk’a. C’est Benech-
Chemma qui rapporte ce fait. Il dit aussi qu’au
LIVRE PREMIER. 11
Sud de Tunis existe une montagne nommée Djebelet-
Tôba et Djebel-ez-Zellâdj, et qu’au sommet de
cette montagne s’élève un pavillon qui a vue sur la
mer. Il est réellement étonnant que cet auteur n’ait
pas su que ce pavillon fut la demeure du cheikh
Abou-H’acenech-Châdli, qui vivait longtemps avant
Ben-ech-Chemma. Peut-être, cependant, ne fut-il en
réputation que beaucoup plus tard. Ben-ech-Chemma
ajoute qu’à l’Est de la montagne est une grotte ouverte,
auprès de laquelle coule un ruisseau. Aujourd’hui
il n’existe rien de pareil, à moins que notre auteur
n’ait voulu désigner la grotte dite Châdli, qui est au
pied de la montagne, près de l’étang. Il y avait là, en
effet, une source qu’on appelait El-H’ammâm, et qui
n’est plus qu’une mare.
A propos de Tunis, je dois citer les vers suivants,
composés à sa louange :
Tunis charme le voyageur ;
Il ne la quitte qu’à regret ;
Et portât-il ses pas au fond de l’Irac,
Son coeur s’attendrirait encore à son souvenir.
Son coeur s’attendrit et la désire,
Comme Farzdak désirait En-Nouar.
Farzdak(1) était l’amant aimé d’En-Nouar, et,
________________
1 Poète célèbre du Ier siècle de l’hégire. Il était éperdument amoureux
d’En-Nouar, sa cousine, à la main de laquelle une supercherie lui
avait donné quelques droits. Cette femme, dont la beauté est encore célèbre
en Orient, quitta son pays pour fuir les poursuites de son cousin
qu’elle n’aimait point ; mais les diverses tribus arabes où elle se présenta,
craignant, en lui donnant asile, de s’attirer quelque
12 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
comme il était poète, il a laissé beaucoup de vers où
il chante ses amours.
El-Baladri(1) prétend que ce fut Zouhir-ben-
Kîs qui prit Tunis. Selon Bekri, ce fut H’acen-ben-
No’mân, lequel massacra les chrétiens qui se trouvaient
dans les jardins. Quant à ceux de la ville, ils
fi rent mine de se soumettre, s’engageant à payer
contribution et à fournir aux Arabes tout ce dont ils
auraient besoin, à condition que ceux-ci n’entreraient
pas dans leur ville. Ces chrétiens, dit El-Bekri, avaient
beaucoup de vaisseaux. lis profi tèrent des ombres de
la nuit pour s’embarquer avec leurs femmes, leurs enfants,
ce qu’ils possédaient de plus précieux, et abandonnèrent
la ville. H’acen y entra avec le fer et le feu,
y installa des musulmans, y éleva une petite mosquée
et se retira. Après son départ, les chrétiens revinrent
à l’improviste, tuèrent ou prirent les musulmans, qui
étaient sans défense, et fi rent un riche butin.
Cette nouvelle étant parvenue aux oreilles de
H’acen, il se dirigea sur Tunis, et envoya à ‘Abd-el-Mâ
_______________
boutade poétique de Farzdak, dont la plume satirique était très-redoutée,
elle fût obligée de céder et de s’unir au terrible poète. Cet amant passionné
devint bientôt un mari volage; il fi t même des vers contre celle qu’il avait
tant désirée. Il a appris à la postérité que cette belle cousine était un peu
trop grasse, et qu’elle nageait dans la sueur aussitôt que l’éventail cessait
d’agiter l’air autour d’elle.
M. Caussin de Perceval a publié sur Farzdak, ainsi que sur Akhtal et
Djerir, ses contemporains et ses rivaux en poésie, trois excellentes Notices
dans le Journal asiatique.
1 Ah’med-ben-Yakni-ben-Djâber-el-Baladri, auteur d’un livre intitulé,
El-Ansab-ech-Cherfa, ou Généalogie des nobles.
LIVRE PREMIER. 13
lek-ben-Merouân une députation de quarante Arabes,
des plus notables du pays, pour lui faire connaître ce
triste événement; le khalife en fut vivement touché.
Il se trouvait alors auprès de lui un grand nombre de
Teba’ïn, et, parmi eux, deux Soh’âba(1), l’un nommé
Anas-ben-Mâlek et le second Zâïd-ben-Tâbet. Ces
deux vieillards rassemblèrent les croyants et leur
promirent le paradis, s’ils voulaient consacrer un
jour au combat, pour venger les Arabes de Tunis.
Ils engagèrent fortement le khalife à se presser de
reprendreTunis et ses environs, et de veiller à sa conservation,
parce que, dirent-ils, Tunis est une ville
sainte. Leurs discours produisirent un bon effet. Le
khalife écrivit à son frère ‘Abd-el-’Azîz’, gouverneur
de l’Égypte, d’envoyer à Tunis mille familles
coptes, et de veiller à ce qu’on en eût le plus grand
soin dans la traversée. Il enjoignit en même temps à
H’acen-ben-No’mân de faire construire un arsenal
maritime à Tunis, pour y créer une marine capable
de faire respecter les musulmans jusqu’à la fi n des
siècles, et dont on se servirait pour faire des courses
sur les côtes des chrétiens. H’acen ouvrit alors passage
à la mer de Râdes(2), et la fi t arriver jusqu’au
chantier. Il fi t construire beaucoup de vaisseaux et
installa les Coptes dans la ville.
Ben-ech-Chebba, sans croire qu’Abd-Allah-ben
_______________
1 On appelle Soh’âba les compagnons du prophète, ceux qui ont
vécu avec lui ; Teba’ïn (suivants) les fi dèles de la génération suivante.
2 Râdes, village situé à l’Est de Tunis, entre le lac et la mer.
14 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
H’edjab soit le créateur de l’arsenal, pense qu’il le
fi t peut-être réparer. Tunis était peuplée de musulmans,
longtemps avant ce gouverneur, et des courses
avaient déjà été faites avec avantage sur les côtes
des chrétiens. El-Bekri donne à H’acen tout l’honneur
des travaux qui furent faits à la mer de Râdes.
D’autres auteurs assurent qu’Abd-el-Mâlek-ben-Merouân
en conçut lui-même le projet, lorsqu’il apprit
ce qu’avaient souffert les Arabes de Tunis, par l’invasion
des chrétiens, ce qui est d’accord avec l’opinion
d’El-Baladri. Ils ajoutent que les fi dèles de l’Orient
écrivirent à ceux d’Afrique que ceux d’entre eux qui
feraient la guerre, pendant un jour seulement, dans les
environs du port de Râdes, pourraient se dispenser du
pèlerinage de la Mecque, les premiers s’engageant à
remplir ce devoir en leur lieu et place. D’autres savants,
qui se sont beaucoup occupés de cette affaire
de Râdes, disent qu’elle eut lieu sous le règne d’El-
Oulid, et que ce fut lui qui ordonna à ‘Abd-el-’Azîz
d’envoyer des Coptes à Tunis, et à H’acen d’entreprendre
les travaux du port.
Il y a encore d’autres écrivains qui -disent que ce
fut Mouça-ben-Nâç’er qui ordonna la construction de
l’arsenal, et y fi t arriver la mer, qui couvrit un espace
de douze milles, ce qui forma un port. Ils disent que,
par son ordre, cent vaisseaux furent construits pour
faire la guerre aux chrétiens; que son fi ls ‘Abd-Allah
fi t une expédition en Sakalia(1), y prit des villes et en
_______________
1 La Sicile.
LIVRE PREMIER. 15
rapporta un riche butin. Selon ces historiens, ce fut
la première expédition maritime entreprise par les
musulmans. On l’appela la guerre des nobles. Ces
mêmes auteurs ajoutent qu’un autre chef fut envoyé
à Sarkousa(1), où il fi t un grand carnage. Dieu sait jusqu’à
quel point on peut ajouter foi à ces différentes
versions.
Il n’est pas besoin d’exalter davantage la gloire
de Tunis, dont la célébrité est proverbiale. Elle mérite
de porter le nom de Tunis, puisqu’elle charme le
voyageur. Le plus pauvre y trouve à glaner. On ne
la quitte qu’avec regret; on s’y attache, et la ville, si
je puis m’exprimer ainsi, s’attache à vous. Les éloges
qu’on en fait sont dans toutes les bouches. Il est
permis d’en parler au Mesdjed-el-H’aram (à la Mecque),
et au Mesdjed-el-Aksa (à Jérusalem)(2) ; ceci est
un fait positif.
Tunis est la bien gardée de Dieu. Elle est au centre
_______________
1 Syracuse.
2 Il est interdit de parler d’objets profanes dans ces deux temples;
mais Tunis étant une ville sainte, la défense ne la concerne pas. Voilà ce
que veut dire l’auteur.
Mesdjed-el-H’aram signifi e proprement le temple sacré, et quoique
cette dénomination appartienne à tous les temples, on l’applique plus
particulièrement à celui de la Mecque, appelé la kahaba. Le temple de Jérusalem
fut, dans le principe, appelé El-Aksa, à cause de son éloignement
de la Mecque ; on l’appelle aussi la maison sainte, Bît-el-K’ouds. Le mot
arabe mesdjed, prononcé mesgida et dont les Espagnols ont fait mesquita,
est devenu le mot français mosquée. Les Arabes se servent plus souvent
du mot djema’ que de celui de mesdjed. Le premier signifi e assemblée ;
c’est l’analogue du mot église.
16 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
de l’Afrique, comme l’Afrique est au centre des pays
de l’Orient et de ceux de l’Occident. Ma conviction
est que sa fondation remonte à des temps fort reculés,
et que les auteurs qui disent qu’elle fut prise et non
fondée par les musulmans ont raison. H’acen s’en
empara, ‘Abd-Allah-ben-el-H’edjab l’embellit, comme
le fi t depuis Zïâdet-Allah-ben-el-Ar’lab, et elle ne
fut terminée que sous les Beni-H’afez. On ne tardera
pas à voir tout cela en détail. H’acen-ben-No’mân fi t
aussi la conquête de Carthage, après avoir coupé les
conduits qui y amenaient l’eau. Ce fut lui qui construisit
la mosquée de l’Olivier, comme on l’a déjà vu.
J’ai demandé à des chrétiens versés dans l’étude de
l’histoire, quel était chez eux le nom primitif de Tunis,
ils m’ont répondu, Tunis, et m’ont dit que ce nom
était d’origine grecque. Ils m’ont fait voir un livre
d’histoire enrichi des plans de Carthage et de Tunis ;
le Hania et la rivière de Medjerda s’y trouvent aussi.
J’ai remarqué que Tunis y occupe moins d’espace que
Carthage. J’ai interrogé ces chrétiens sur l’époque de
la fondation de ces deux villes, et ils m’ont dit qu’elle
remontait à plus de deux mille ans. Les chrétiens ont,
en général, de la passion pour ces sortes d’études. Le
pays dont je parle leur appartenait, et il est à croire
que les propriétaires connaissent mieux les localités
que les locataires(1).
Quant à la mosquée de Tunis, on ne peut admettre,
_______________
1 L’antiquité de Tunis n’a pu être un sujet de controverse que
pour des Arabes. Il est question de cette ville sous le nom qui est encore
LIVRE PREMIER. 17
ainsi que quelques-uns l’ont avancé, qu’elle ait été
bâtie par ‘Abd-Allah-ben-el-H’edjab, l’an 114 de
l’hégire ; car les premiers conquérants, ayant été
des gens distingués et pieux, on ne peut croire qu’ils
soient restés sans mosquée, trente ans et même plus,
puisqu’au dire de ces auteurs Tunis aurait été bâtie
en 80. Selon moi, il serait plus raisonnable de croire
qu’on se hâta d’élever d’abord la mosquée telle quelle,
et que plus tard elle fut agrandie et embellie. Cette
remarque doit, à mon sens, lever tous les doutes.
Les remparts furent élevés par les soins des
Beni-Ar’lâb, ainsi que la k’as’ba. Les émirs qui ont
commandé en Afrique s’établirent d’abord à K’aïrouân.
Les premiers qui aient préféré Tunis sont ceux
de la famille des Beni-Ar’lâb. Voici ce que dit, à ce
sujet, Ben-et-Tadji(1) : «Les Beni-Ar’lâb, attirés par
la beauté du lieu, préférèrent Tunis ; ils y bâtirent la
grande mosquée.» En parlant des Beni-Ar’lâb, je dis
dans le courant de mon histoire, que ‘Abd-Allah ben-
Ah’med-ben-Brahim-ben-el-Ar’lâb mourut à Tunis,
en 296, assassiné par ses esclaves, à l’instigation de
son fi ls, Zïadet-Allah, qui gouverna après lui.
Au résumé, la ville de Tunis a été la première de
l’Occident qui ait pu s’enorgueillir de ses monuments.
En tout, elle a l’avantage sur les autres. Sa gloire
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le sien, dans plusieurs auteurs grecs et romains, tels que Tite-Live, Polybe,
Diodore de Sicile, etc.
1 Casiri, dans sa Bibliotheca hispano-arabica, indique un écrivain
de ce nom, auteur d’un ouvrage intitulé : Règle et lumière des moeurs.
18 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
reçut un nouvel éclat depuis qu’elle passa sous la
protection de la Turquie. Tout ce qui pouvait lui nuire
fut repoussé, et elle brilla, au milieu de ses rivales
d’Afrique, d’une beauté réelle et d’une réputation
méritée, De nouveaux établissements y furent créés
; ses produits se multiplièrent; ses rues, ses maisons
s’encombrèrent de marchandises; des mosquées et
d’autres édifi ces nouveaux vinrent l’embellir et la
parer d’un plus grand éclat. Les étrangers, attirés de
loin ou de près par les éloges qu’ils en entendaient
faire, vinrent s’y établir. Alors Tunis fut digne de son
nom. Ce ne fut que de mon temps qu’elle perdit de
sa splendeur, que les malheurs fondirent sur elle, à la
suite de la guerre. La crainte règne aujourd’hui dans
ses murs jadis si paisibles. J’espère que Dieu lui rendra
des jours prospères.
Les Tunisiens possèdent les plus belles qualités du
coeur et de l’esprit ; ils sont bons, compatissants, doués
d’une grande force de mémoire et d’un jugement sain
et pénétrant. Les savants de Tunis l’emportent sur tous
les autres par l’étendue et la variété de leurs connaissances.
Cela est si vrai, que si quelqu’un, voulant se
livrer à un travail d’esprit, avait des recherches à faire,
il recueillerait en un an plus de renseignements dans
cette ville qu’en dix dans une autre contrée.
Dieu a doué Tunis d’un charme inexplicable qui
la distingue de toutes. les autres cités du continent.
Cela tient-il à la grande mosquée, semblable en cela
à celle de Salomon ?
LIVRE PREMIER. 19
El-’Abdri a parlé longuement de Tunis ; il rend
justice à ses savants en les dépeignant tels qu’ils sont,
tandis qu’en parlant de ceux d’Égypte il dit : «Écoutez
les éloges qu’on en fait; mais n’allez pas sur les
lieux juger par vous-même.» L’origine, voilà le principal.
On ne s’élève que lorsqu’on appartient à une
souche déjà respectée.
Le cheikh Abou-’Abd-Allah-Moh’ammed-ben-
Must’afa-el-Azhaï, professeur à Tunis, qu’il connaissait
bien, et où il avait été traité avec la plus grande
considération par les magistrats et les habitants, disait,
après un long séjour dans cette ville : «Dût-on me
couper la tête, je répondrais non à trois questions.
«Si on me demandait : Avez-vous connu un
homme plus docte qu’Ibrahim-el-Lekkâni ? Je répondrais
non.
Si on me disait : Avez-vous vu quelque chose de
plus beau que la mosquée de l’Olivier? Je répondrais
non.» Quant à la troisième question, il en sera fait
mention plus tard.
On a dit beaucoup de bien des habitants de Tunis,
et l’on n’a pas oublié leurs femmes. Un écrivain
a avancé que quiconque se marie ailleurs qu’à Tunis
ne peut pas se considérer comme marié. Ce peu de
mots dit tout.
Mais c’est assez exalter Tunis. Si je poursuivais,
l’espace me manquerait, et je sortirais des bornes que
je me suis prescrites. Ma plume voulait continuer ;
mais je l’ai arrêtée, dans la crainte de la trouver
20 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
épuisée lorsque j’aurai à traiter des sujets qui demandent
un travail de longue haleine. Toute inspiration,
toute aide vient de Dieu, et c’est sur lui que je compte
pour poursuivre ma tâche.

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