Tuesday, 7 July 2009

GOUVERNEMENT D’ABOU-H’ACEN-’ALIBEN-SAÏD-EL-MERINI

GOUVERNEMENT D’ABOU-H’ACEN-’ALIBEN-
SAÏD-EL-MERINI.
Je dirai d’abord un mot de la famille de ce prince.
Cet éclaircissement est nécessaire.
Les Beni-Merin sont des Zenata. Néanmoins tous
les historiens ne sont pas d’accord sur ce point ; mais
il est certain qu’ils tirent leur origine de Kis-R’rilan(1),
et qu’ils étaient alliés aux Berbères. Les Kabiles berbères
n’ont jamais vécu en fort bonne intelligence
avec les Arabes, dont ils n’aiment pas le voisinage.
Ce fut lorsque le prophète Daoud tua leur chef Djalout
qu’ils se dispersèrent. Ils occupaient alors le pays
de Saba(2). Ils se dirigèrent vers l’Occident et s’établirent,
les uns dans les montagnes et les autres dans les
plaines. Quelques-uns adoptèrent, jusqu’à un certain
point, les moeurs des Arabes, vivant avec eux dans
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1 Selon ‘Abd-el-Bar, auteur du Ve siècle de l’hégire, ce Kis-R’rilan
était un des premiers rois de l’Égypte, peuplée par les descendants
de Kibt, fi ls de Cham, fi ls de Noé. Kis-R’rilan eut un fi ls appelé Ber, qui
se sépara de lui et alla habiter le Nord occidental de l’Afrique. C’est de
lui, toujours d’après le même auteur, que les Berbères tirent leur nom.
On peut consulter à ce sujet, dans le tome II des Extraits et Notices des
manuscrits de la Bibliothèque royale, un Mémoire de M. de Sacy, sur
l’ouvrage intitulé : Livre des Perles de Cheab-ed-Dinel-Mokri.
2 La Palestine, et non pas le pays de Saba, qui est l’Iemen. El-
K’aïrouâni confond ici l’émigration des Sabéens d’Afrik’i avec celle
des Chananéens.
244 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
les plaines, mais conservant cependant des traces de
leur état primitif.
Les Beni-Merin habitaient le Sud du Zâb d’Afrique,
et, comme les Arabes, ils campaient tantôt ici
et tantôt là, selon leurs besoins et leurs commodités.
Leurs troupeaux consistaient principalement en chameaux,
et ils se nourrissaient de dattes et de lait. En
610, ils pénétrèrent dans le Mor’reb, comme l’avaient
fait les Lemtouna. Ils trouvèrent le pays presque
désert, et les Mouah’eddin divisés entre eux. Leur
présence ne s’annonça d’abord que par des actes de
brigandage ; ils interceptaient les routes et faisaient
des courses de tous côtés. El-Mostans’er fi t marcher
contre eux des troupes qui furent battues. Peu à peu
ils prirent de la consistance, se rendirent maîtres du
Mor’reb, et passèrent même en Espagne. Le siège
de leur gouvernement était à Tlemsên(1). Le premier
qui l’occupa fut l’émir Abou-Moh’ammed-’Abd-el-
H’ak’-Khâled-ben-Iah’ia-ben-Abou-Bekr-ben-Djimala-
ben-Moh’ammed-ez-Zenati-elMerini, puis vint
Iah’ia-ben-Khâled. Cet émir fi t la guerre d’Arak’
sous Iak’oub-ben-Mans’our, et fut tué dans cette
guerre(2). Vint ensuite l’émir ’Abd-el-H’ak’. C’était
un homme pieux, priant et jeûnant beaucoup. Il avait
pour principe de n’user que de la viande de son propre
troupeau. Les Beni-Merin le choisirent pour
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1 Nous pensons qu’il faut lire Têza et non Tlemsên. Têza est une
ville du royaume de Fês, aux environs de laquelle les Beni-Merin s’étaient
établis. Abou-Moh’ammed-’Abd-el-H’ak’, leur premier émir, y naquit.
2 Voir la première partie de ce livre sur cette guerre.
LIVRE SIXIÈME. 245
chef à cause de ses vertus, et Dieu le favorisa. Ses
quatre fi ls eurent le commandement après lui. On
les nommait Abou-Saïd-’Otman, Abou-Ma’rouf-
Moh’ammed, Abou-Bekr et Iak’oub. Ce dernier fi t
beaucoup de mal aux chrétiens de l’Espagne, où il
passa plus de dix fois, portant à ces infi dèles, qui
donnent des ennemis à Dieu, le fl éau de la guerre
sainte, si méritoire aux croyants. Son histoire est trèsétendue,
et je ne puis m’en occuper ici.
Les émirs Beni-Merin prirent le titre d’êmir-elmouslemin,
comme l’avaient fait ceux des Lemtouna.
Ils détruisirent la dynastie des Beni-Abd-el-Moumen.
Dans le commencement de leur domination, les émirs
Beni-H’afez étaient nommés dans leurs prières. Peu à
peu les Beni-Merin virent leur force et leur puissance
décroître. Leur dynastie fi t place à celle des chérifs, et
aujourd’hui il ne reste plus personne de cette famille.
Ben-Tafradjin, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois,
fut la cause de la conquête de Tunis par Abou-H’acen.
Ce personnage, en fuyant Abou-el-’Abbas, s’était retiré,
comme nous l’avons vu, vers l’Ouest. Il se rendit
auprès d’Abou-H’acen, et lui peignit cette conquête
comme si facile, que ce prince, guidé par ses conseils,
se détermina à l’entreprendre. Il s’empara de Constantine
et de Bougie sans que personne osât lui résister ;
et il arriva à Tunis à la tête d’une armée si nombreuse
que la ville n’était pas assez grande pour la loger; c’est
pourquoi on en construisit, au-dessus de Sedjoun, une
nouvelle qu’on appela Mans’oura: On assure qu’il
246 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
reçut en un seul jour cinquante soumissions venues de
l’Espagne, des Beni-’Abd-el-Ouah’ed, etc. Lorsqu’il
se crut solidement établi, il se montra ingrat envers les
Arabes, et ne tint pas les diverses promesses qu’il leur
avait faites pour les attirer dans son parti. Ceux-ci prirent
les armes, battirent les troupes qu’il fi t marcher contre
eux, et l’assiégèrent dans K’aïrouân, où il s’était retiré
après sa défaite avec Tafradjin. Ceci eut lieu en 749. Au
bout de quelques jours, ils fi rent demander ce dernier
pour traiter de la paix, dirent-ils; mais lorsqu’il fut arrivé
dans leur camp, ils le proclamèrent vizir du sultan qu’ils
s’étaient donné et qui était Ah’med-ben-’Otman-ben-
Abou-Dabbous, de la famille des Beni-’Abd-el-Moumen.
Cet Abou-Dabbous était retiré à Tôzer lorsque le
choix des Arabes tomba sur lui. Quand il eut son vizir,
il alla s’établir à Tunis, se fi t proclamer khalife et assiégea
la k’as’ba où étaient enfermés le fi ls, les partisans et
les trésors d’Abou-H’acen. On fi t usage à ce siège d’un
mendjenik’(1) confectionné par ie maître Sa’ad.
Cependant Abou-H’acen, toujours renfermé
dans K’aïrouân, gagna à prix d’argent les Oulad-
Meh’elh’el, qui lui procurèrent les moyens de sortir de
la ville et de se rendre à Souça. Il s’y embarqua aussitôt,
et se dirigea sur Tunis. Lorsque la nouvelle de son
évasion arriva dans cette ville, Tafradjin, craignant un
retour de fortune, s’embarqua en rebi’-el-oouel 749,
et se sauva à Alexandrie. Cette fuite ayant jeté le découragement
dans le parti, chacun abandonna Tunis et
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1 Machine de guerre.
LIVRE SIXIÈME. 247
s’esquiva comme il put, de sorte que lorsque Abou-
H’acen s’y présenta, il ressaisit sans peine le pouvoir ;
mais il trouva la ville dans un triste état. La peste y exerçait
de si grands ravages qu’il y mourait jusqu’à mille
personnes par jour. Le blé y était si cher, que le k’afi z
se vendait huit dinars, disent les historiens de l’époque,
qui trouvent ce prix exorbitant; mais s’ils avaient été
témoins de ce que j’ai vu de mon temps, ils auraient
pensé que c’était là de l’abondance. Le k’âd’i Ben-
’Abd-es-Sâlem et le fak’ir Sidi-Iah’ia moururent cette
année de la peste. Abou-H’acen reçut bientôt deux fâcheuses
nouvelles; il apprit d’un côté qu’Abou-el-’Abbas
marchait sur Tunis, et de l’autre que son propre fi ls
’Anan-el-Merini s’était emparé du souverain pouvoir
dans le Mor’reb. Ce dernier ne s’était d’abord mis sur
le trône que parce qu’on lui avait annoncé que son père
était mort à K’aïrouân ; mais lorsqu’il fut détrompé,
il n’en persévéra pas moins dans son usurpation, et il
écrivit à tous les chefs de tribu de s’opposer à la marche
d’Abou-H’acen, s’il tentait de rentrer dans le pays.
Abou-H’acen, en apprenant ces nouvelles, se
décida à s’embarquer pour le Mor’reb. Il laissa son
fi ls El-Fâd’el à Tunis pour y commander en son nom;
mais ce dernier en fut bientôt chassé par Abou-el-
’Abbas, et se retira à son tour dans le Mor’reb. Toute
cette histoire est fort longue, et j’ai été. obligé de me
restreindre pour ne pas entrer dans des détails qui
m’auraient conduit trop loin.
Abou-H’acen et son fi ls gouvernèrent pendant
248 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
deux ans, six mois et quinze jours. Après eux, l’autorité
souveraine revint à la famille des Beni-H’afez,
dans la personne d’Abou-el-’Abbas(l).

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