LIVRE QUATRIÈME.
DU GOUVERNEMENT ’ABADIA DEPUIS
SON ORIGINE.
Abou-’Obeïd-Allah-ech-Chii fut le véritable fondateur
de ce gouvernement. Ses autres noms étaient :
El-H’usseïn-Ben-Ah’med-ben-Moh’ammed-ben-
Zakaria. Il était de Sena’, d’autres disent de K’oufa.
Il avait embrassé les opinions de Ben-H’oucheb, qui
l’envoya dans le Mor’reb(1). Il se rendit d’abord à la
Mecque à l’époque de l’arrivée des pèlerins. Là, il fi t
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1 Il est nécessaire, pour bien comprendre la révolution qu’Obeïd-
Allah opéra en Afrique, d’avoir quelques notions sur la secte des
Chiites. Cette secte regarde ‘Ali, gendre du prophète, comme son
successeur légitime et immédiat ; en conséquence, elle ne reconnaît
point les trois khalifes qui l’ont précédé. Il y a plus : l’opinion que
l’imamat, c’est-à-dire la souveraineté spirituelle et temporelle, résidait
exclusivement dans les descendants d’Ali, prévalut tellement, que
le khalife abasside El-Ma’moun désigna Mouça, l’un d’eux, pour son
successeur, voulant ainsi faire cesser la séparation du pouvoir de fait
et du pouvoir de droit ; mais Mouça étant mort avant El-Moumen, cet
arrangement, contrarié d’ailleurs par la famille du khalife, ne put avoir
lieu. Les musulmans comptent douze imams, se suivant de père en
fi ls, savoir : ‘Ali, gendre du prophète ; H’acen et H’ossaïn, fi ls d’Ali ;
’Ali, fi ls d’H’ossaïn ; Moh’ammed Baker, Dja’far, Mouça, ‘Ali-R’ida,
Abou-Dja’far, ’Ali-Azkré, H’acen-Azkré, et enfi n Moh’ammed-el-
Moh’di. D’après une tradition chiite, qui cependant est fort accréditée
chez les orthodoxes eux-mêmes, ce dernier disparut à l’âge de
douze ans ; sa mère le cacha dans une grotte, où il vit encore ; il en
sortira avant la fi n des siècles, et paraîtra dans ce monde avec Jésus-
Christ et Élie. Ces trois suprêmes pontifes réuniront tous les peuples
90 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
connaissance avec quelques Mor’rebins de Ketama(1),
et, comme il avait quelques notions sur la famille du
prophète et qu’il en parlait assez bien, il leur plut par
sa conversation animée. Ces hommes l’interrogeaient
sur ses projets ; il leur dit qu’il avait l’intention d’aller
en Égypte pour s’instruire ; alors ils l’engagèrent
à faire route avec eux jusque-là.
Lorsqu’ils furent arrivés tous ensemble en Égypte,
et qu’il fallut songer à se séparer, les Mor’rebins,
qui s’étaient extrêmement attachés à ‘Obeïd-Allah, en
éprouvèrent de la peine, et lui dirent que, s’il ne voyageait
que pour s’instruire, il ferait tout aussi bien de
venir avec eux dans le Mor’reb. C’est ce qu’il fi t, et il
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en un seul peuple, et toutes les religions en une seule religion. Il n’y
aura plus alors aucune distinction de juifs, de mahométans et de chrétiens.
Cette croyance, qui est fort belle et fort consolante, a malheureusement
été exploitée par des ambitieux qui, à diverses reprises,
ont voulu se faire passer pour le Moh’di. Nous allons voir que le fi ls
d’Obeïd-Allah prit ce titre vénéré. Cependant sa descendance des
imams n’est rien moins que prouvée. Ceux qui le reconnaissent pour
être de la famille d’Ali disent qu’il sortait d’une branche collatérale
par Isma’ël, un des fi ls de Djâ’far, sixième imam. Il est vrai qu’ils
ajoutent que cet Isma’ël, qui mourut avant son père, lequel l’avait
désigné pour son successeur, laissa un fi ls à qui revenait l’imamat
par droit de représentation, bien que Mouça, son oncle, lui eût été
préféré. C’est de cet Isma’ël que les princes de la dynastie d’Obeïd-
Allah sont souvent appelés Ismaëliens.
1 Ketama, tribu berbère, dont l’origine remonte, selon Edrici,
aux Cananéens. D’autres auteurs la font descendre des tribus de l’Iémen,
qu’Afrikis conduisit en Afrique, et qui s’y établirent. Au temps
d’Edrîci, il y avait des Ketama entre Arzilla et Tetouan, et entre Sétif
et la mer, dans la direction de Kollo et de Bône.
LIVRE QUATRIÈME. 91
continua de marcher avec eux, sans leur communiquer
ce qu’il avait dans le coeur. Chemin faisant, il
prit d’eux toutes sortes de renseignements sur leur
pays, de manière à connaître tout ce qu’il voulait
savoir. Lorsqu’ils furent arrivés, les Mor’rebins se
disputèrent à qui lui offrirait l’hospitalité ; ils furent
même sur le point de se battre ; mais ‘Obeïd-Allah
les mit d’accord en disant qu’il voulait arriver à Fedjel-
Akiar, et il les interrogea sur cette localité. Ils en
furent étonnés, car c’était la première fois qu’il leur
en parlait. Il promit de revenir les voir, chacun en
particulier, et ils le laissèrent partir. Ils ne le connaissaient
que sous le nom d’Obeïd-Allah-el-Mecherk’i.
Il partit le Ier de rebi’-el-oouel 280. Les Berbères
vinrent de tous côtés se ranger sous son obéissance.
C’était du temps d’Ibrahim-ben-Ah’med-el-Ar’lâbi.
Ce prince dédaigna ‘Obeïd-Allah, qu’il crut au-dessous
de ce qu’il entreprenait. Mais plus tard Zïâdet-Allah,
voyant que son parti prenait de la consistance, qu’il
s’était emparé de Tahart, et que les Berbères accouraient
à lui de toutes les vallées, fi t marcher des troupes qui furent
battues. Après quelque temps Zïâdet-Allah, voyant
qu’Obeïd-Allah prenait chaque jour de nouvelles forces,
s’enfuit en Orient avec sa famille et ses trésors,
comme je l’ai déjà dit. ‘Obeïd-Allah, ayant appris sa
fuite, quitta la ville de Hiba, où il se trouvait avec mille
cavaliers arabes de Ben-Ioucef-ben-Abi-Khanzir, et se
porta sur Rekkâda, en faisant observer à sa troupe la plusexacte
discipline. Les gens de K’aïrouân se portèrent
92 HISTOIRE DE L’AFRIQUE.
à sa rencontre pour le féliciter de sa victoire. Il entra
à Rekkâda le Ier de redjeb 296. Le vendredi étant
arrivé, il écrivit à l’imam de la mosquée, pour lui
indiquer ce qu’il devait dire en chaire, et pour qui
il devait faire la prière. Il fi t graver sur la monnaie,
d’un côté, «J’ai accompli les décrets de Dieu,» et de
l’autre : «Les ennemis de Dieu sont dispersés.»
Lorsqu’il vit que son entreprise réussissait, et
que le pays lui obéissait, il prit pour son lieutenant
son frère El-’Abbas, qui s’était réuni à lui, quitta
Rekkâda le Ier de ramad’ân 296, et se dirigea sur
Sedjelmâça. L’Ouest en fut ému, les Zenata en furent
épouvantés, et les Berbères lui demandèrent l’aman.
Lorsqu’il fut près de Sedjelmâça, El-Issah’-ben-
Med’rar, qui en était gouverneur pour les Beni-Ar’lâb,
apprit son arrivée. Zïâdet-Allah lui avait écrit au sujet
d’El-Moh’di, fi ls d’Obeïd-Allah, qui s’était rendu dans
son pays. El-Issah’ envoya chercher l’homme qu’on lui
disait être El-Moh’di, et qui l’était en effet; mais celuici
nia son identité. Il était arrivé à Sedjelmâça déguisé
en marchand, et personne ne l’avait reconnu ; mais à
l’approche d’Obeïd-Allah, El-Issah’ le fi t mettre en
prison. ‘Obeïd-Allah écrivit pour demander sa mise en
liberté, mais il ne put rien obtenir ; alors il eut recours
aux armes. El-Issah’, fut vaincu après un combat d’une
heure, et prit la fuite. ’Obeïd-Allah s’empara de Sedjelmâça,
tira de prison son fi ls El-Moh’di, et lui fi t amener
un cheval. Tout le monde remonta ensuite à cheval.
Les chefs des Kabiles entouraient El-Moh’di. ’ObeïdLIVRE
QUATRIÈME. 93
Allah pleurait de joie et disait, « Celui-ci est mon
maître et le vôtre ! » car il avait résolu de lui céder
le commandement. El-Moh’di fut installé dans une
grande tente qu’on lui avait préparée, et ‘Obeïd-Allah
se mit à la poursuite d’El-Issah’. Il le prit, le promena
devant l’armée et le fi t mettre à mort, après l’avoir
soumis à la bastonnade.
Abou-’Obeïd-Allah entra dans le Mor’reb, à
la tête de deux cent mille hommes, infanterie et
cavalerie. El-Moh’di resta encore quarante jours à
Sedjelmâça et se dirigea ensuite vers l’Afrique. Il
arriva à Rekkâda le jeudi 20 de rebi’-el-akher 297,
et descendit dans un des palais de la ville. Les autres
palais et maisons furent partagés entre les troupes.
El-Moh’di se fi t reconnaître partout, et ordonna que
son nom fût proclamé dans les chaires ; il fi t des lois ;
enfi n, il exerça tous les droits de la souveraineté. On
lui donna le titre d’êmir-el-moumenîn. Cette même
année vit la chute de trois dynasties, savoir celle des
Beni-Med’rar à Sedjelmâça, dans la personne d’El-
Issah’, après cent soixante ans de durée ; celle des
Beni-Restam, à Tahart, après cent trente ans ; et enfi n
celle des Beni-Ar’lâb après cent douze ans. Tout revient
à Dieu, c’est le plus infaillible des héritiers.
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