Tuesday, 7 July 2009

PRÉFACE DE L’AUTEUR

PRÉFACE DE L’AUTEUR.

Au nom de Dieu clément et miséricordieux
Que la prière de Dieu soit sur notre maître le prophète
Moh’ammed !
Louange à Dieu qui permet, lorsqu’on l’invoque,
de terminer la tâche qu’on s’est imposée;
que toute société appelle de ses voeux, à cause des
bienfaits et des grâces dont il comble le genre humain
! Lui seul a la connaissance des faits que les
siècles doivent dérouler à nos yeux, faits dont le
secret étourdit la raison, qui ne peut le pénétrer ni
le comprendre. Lui seul tient entre ses mains nos
destinées, dont il possède la connaissance, quelque
reculé que doive en être l’accomplissement. C’est
lui qui a accordé aux savants les connaissances
qu’ils possèdent; c’est lui qui, par sa toute-puissance,
a créé l’univers. Qu’il soit béni et glorifi é
par tous ceux qui reconnaissent sa grandeur infi -
nie, et qui confessent son unité! qu’il soit exalté
par les coeurs qu’il a formés ! C’est lui-même qui
a prescrit de le glorifi er en échange des biens dont
il nous comble.
Déclarons qu’il n’y a de Dieu que Dieu, qu’il
est unique et n’a point d’associé. Il est clément et
généreux. Déclarons que notre seigneur Moh’ammed
est sa créature et son apôtre. La mission de
Moh’ammed fut toute de justice et de vérité. Il
dissipa les erreurs répandues dans le monde, se
conformant en cela à la volonté de Dieu, qui
l’avait envoyé. Il se rendit d’un lieu saint dans un
autre lieu saint que tout musulman vénère; il purifi
a la religion, il proclama les préceptes que suivent
les croyants. Son passage d’un lieu saint dans
un autre fut pour tous ceux qui suivent la loi l’ère
consacrée. Que la prière soit sur lui ! que le parfum
de cette prière s’élève vers lui jusqu’à la fi n
des siècles ! qu’il soit agréable à lui, à ses parents
PRÉFACE DE L’AUTEUR. IX
et à ses alliés, dont Dieu a dit : «Que les parents
du prophète soient lavés de toute souillure, et
qu’il leur soit fait rémission de leurs anciens péchés
!
Dieu se montra favorable aux compagnons du
prophète, qui soumirent à leurs lois les peuples de
l’Orient et ceux de l’Occident; qui détruisirent les
temples de ceux qui donnent des associés à Dieu;
qui exterminèrent les adorateurs des idoles, et qui
proclamèrent à haute voix l’unité de Dieu. Ce fut
alors que brilla la justice, et que l’erreur fut confondue.
Alors les esprits, ramenés à la vérité, ne
se perdirent plus dans le chaos des opinions contradictoires.
Que la prière que tout musulman adresse au
Très-Haut pour le prophète et les siens leur profi -
te au jour du jugement ! Dans ce jour redoutable,
que de visages seront resplendissants de beauté !
mais combien d’autres seront couverts de honte
et de confusion ! La prière sur le prophète nous
sera un préservatif contre les feux de l’enfer, et
un droit pour obtenir une place parmi les élus.
Dieu continua sa protection aux deux générations
qui suivirent celle du prophète et poursui
virent ses travaux. Cette protection durera pour
eux éternellement, tant que l’oiseau chantera sur
la branche et que les doigts des écrivains formeront
des lettres.
Moi, Moh’ammed-ben-abi-el-Goum-el-Raïni,
connu sous le nom de Ben-abi-Dinar-el-K’aïrouâni,
je partage l’opinion des savants qui regardent
la science de l’histoire comme la plus digne
d’occuper un homme grave ; elle fait passer en revue,
devant l’esprit, les faits que Dieu a accomplis
dans les temps reculés. On y voit la manière dont
les décrets divins se sont exécutés sur les anciennes
générations. Là brille la toute-puissance de
Dieu, qui, sans cesse occupé, n’est jamais distrait
de ses occupations sans cesse renouvelées.
Quelques personnes pensent que l’étude de
l’histoire constitue pour l’homme une occupation
prescrite par Dieu même, qui a voulu que nous
prissions, dans les leçons du passé, des règles pour
bien juger des événements de nos jours. Ensuite
n’est-il pas merveilleux de voir se refl éter comme
dans un miroir tout ce qui a été dit, tout ce qui
a été fait dans les temps reculés? Il n’y a pas de
manière plus utile de fortifi er l’esprit et d’orner
la mémoire qui, au moyen du télescope du temps,
plonge dans des bosquets d’or.
On doit reconnaître que l’histoire de l’Orient
est la perle des connaissances historiques; l’Occident
a aussi ses fastes, qu’il ne faut pas négliger;
enfi n, il est convenable de se faire un résumé de
l’histoire du genre humain tout entier.
Malheureusement les historiens écrivent le
plus souvent sous l’infl uence de leurs passions et
des préjugés de leur pays; et comme cette infl uence
varie selon les temps, les lieux et les circonstances,
il en résulte de nombreuses contradictions
dans leurs écrits : mais tous s’accordent en ce qui
concerne Tunis, Tunis la verte, Tunis la reine des
cités de l’Afrique, Tunis la bien gardée de Dieu,
Tunis, dont aucun auteur ne saurait raconter toutes
les merveilles. Tout observateur attentif qui
l’aura contemplée un seul moment préférera à
toutes les villes cette charmante fi ancée de l’Occident,
qui fut le siège des Beni-H’afez. Son éclat
ne saurait être méconnu, il est comme celui de la
lumière.
Des auteurs dont l’autorité est incontestable
assurent que Tunis avait atteint le plus haut degré
de prospérité longtemps avant qu’elle fût
soumise à l’empire des Turcs. Ben-el-Hentâti a
composé un ouvrage sur cette belle ville. Il puisa,
pour en réunir les matériaux, dans les trésors des
Beni-H’afez , qui lui furent ouverts. Son livre est
aujourd’hui hors de prix. Si cet auteur eût vu la
Tunis de nos jours, s’il eût contemplé la majesté
de ses nouveaux édifi ces et le tranquille bonheur
de ses habitants, il aurait avoué que, depuis lui,
elle n’a fait que gagner en prospérité, et dans son
étonnement il eût laissé échapper son bâton de
ses mains.
Cet état fl orissant a cependant eu ses vicissitudes
; le malheur a atteint Tunis. Nous avons vu
les querelles de deux frères et le choc des cavaliers.
Dieu permit ces désordres et ces troubles,
où chacun se renferma dans son égoïsme sans
songer au bien général.
J’aurais désiré qu’il se trouvât un homme sage
et éclairé qui eût réuni les matériaux de l’histoire
de cette époque aux documents plus anciens que
nous fournit Ben-ech-Chemma pour les temps
antérieurs ; mais les malheurs dont fut accablée
Tunis, la dispersion de mes amis, la perte douloureuse
de mes enfants, furent pour moi des raisons
suffi santes de composer l’ouvrage que j’aurais
voulu voir entreprendre par une main plus habile.
Je fi s donc de nombreuses recherches, je consultai
des hommes capables, qui me donnèrent des
encouragements ; je réunis les matériaux les plus
authentiques, et ce que j’ai vu de mes propres
yeux. Ce travail fut une sorte de soulagement
pour mon coeur ulcéré par les malheurs de mon
pays et la perte de mes enfants.
K’atni a dit : Que Dieu fasse miséricorde à
Ben-el-Ouardi, qui a publié les sentences suivantes
:
Je me plais dans les douleurs. Je désire
connaître les écritures, et que mon ami soit glorieux.
Mais, me disais-je, que suis-je pour prétendre
à un pareil honneur ? De quel mérite, de quelle
force suis-je pourvu pour inscrire mon nom parmi
ceux des cavaliers de la joute ?
El-Ah’naf, à qui Dieu fasse miséricorde, a dit
dans des circonstances pareilles :
Le siècle est corrompu; j’ai suivi le torrent,
mais le fond de mon coeur est resté pur : aussi, à
force de travail, j’espère me faire un nom.
Quant à moi, mon insuffi sance doit me rendre
un objet de compassion. Pauvre de science,
il faudra que je fasse des emprunts à de plus savants
que moi. J’espère, du reste, que les hommes
instruits qui me liront me pardonneront les
erreurs dans lesquelles je tomberai. Je ne pourrais
rien faire sans leur indulgence, ni prendre
rang parmi les sages, moi, simple homme du
monde, plus adonné, jusqu’à présent, aux dissipations
de la vie extérieure qu’aux occupations
sérieuses de l’esprit ; moi qui, comme la plus
imprudente des créatures, cherche à m’engager
dans un fourré impénétrable. Je puis être comparé
à un homme qui voudrait couper du bois
dans les ténèbres, ou réunir les eaux fuyantes
de mille sources.
Cette tâche m’est d’autant plus diffi cile que
mes cheveux commencent à blanchir. Lorsque
l’aube paraît, le jour approche et la nuit s’éloigne.
Deux choses, hélas ! doivent faire naître
dans ce monde nos plus amers regrets : la perte
de la jeunesse, et celle des personnes qui nous
sont chères.
Malgré toutes ces considérations, j’entre dans
l’arène, armé des écrits de Ben-ech-Chemma ;
précaution indispensable à qui veut bâtir sur de
solides fondements. Je réunirai les renseignements
qu’il nous fournit, tant de lui-même que
d’après les auteurs qu’il a consultés. J’y joindrai
les documents que j’ai réunis de mon côté, et que
je n’ai admis qu’après mûr examen. Si, dans le
cours de mon histoire, je me suis quelquefois
écarté des opinions de Ben-ech-Chemma, c’est
que j’ai eu la conviction qu’elles étaient erronées,
et que je n’ai pas dû lui sacrifi er les miennes. Je
ferai tout mon possible pour mériter, ce que je recherche
avant tout, l’estime du public. Il est rare
qu’avec l’aide de Dieu un travail persévérant ne
nous conduise pas au but de nos efforts : si j’atteins
le mien, je me croirai un fi ls de Defren.
Je commencerai mon édifi ce par la domination
des khalifes. Quoique sans moyens, sans
force, et même un peu paresseux, j’espère que
Dieu m’aidera, qu’il m’éclairera, qu’il me mettra à
l’abri du mensonge, et me préservera de faux pas.
J’ai donné pour titre à mon ouvrage : Le
Compagnon, qui raconte l’histoire de l’Afrique
et de Tunis. Je l’ai divisé en huit livres, plus un
katem (épilogue).
Le premier livre contient la description de
Tunis ;
Le second, celle de l’Afrique ;
Le troisième, la conquête de l’Afrique par
musulmans ;
Le quatrième, l’histoire des khalifa ’Abadîa
(Fatimites) ;
Le cinquième, celle des émirs Senhadja (Zeïrites).
Le sixième, celle des Beni-H’afez ;
Le septième et le huitième, celle de la domination
turque.
Le katem traite des événements arrivés plus
récemment dans le pays de Tunis, et qui rendirent
cette ville célèbre sur tout le continent africain.

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